/ Page d'accueil / Conférences et Séminaires / Conférences et Séminaires 2007 / Le philosophe et théologien orthodoxe français, Bertrand Vergely, a fait une conférence sur « La question de l’athéisme » devant les étudiants du master d’Etudes Œcuméniques , vendredi 21 décembre 2007:
L’athéisme est une immense soif de liberté, qui ignore combien Dieu est liberté.
Moins on dépend de sa propre indépendance, plus on est libre. C’est l’extraordinaire expérience de la liberté de l’homme en Dieu.
Normalien, agrégé de philosophie, Bertrand Vergely enseigne la philosophie en première supérieure à Orléans, à l'Institut politique de Paris ainsi qu'à l'Institut de Théologie orthodoxe St-Serge. Il est l'auteur de nombreux ouvrages parus dans la collection « Les essentiels Milan » ainsi que de La souffrance, chez Gallimard.
Introduction
La philosophie française contemporaine est marquée par un renouveau de l’athéisme. Celui-ci est ouvertement revendiqué, par exemple, par un penseur comme Michel Onfray, dont l’ouvrage Traité d’athéologie, paru en 2006 a connu un très grand succès à la fois éditorial et médiatique.
Il faut en comprendre les raisons. Il faut aussi en apercevoir les limites. La société française comme l’Europe sont en quête de réponses face aux questions du mal, de la souffrance. L’athéisme leur semble être une réponse, quand ils ont affaire à un christianisme moralisateur. Tout change, cependant, quand on voit apparaître le christianisme qui va dans la profondeur de l’homme. C’est la raison pour laquelle je verrai trois choses dans mon exposé de ce soir :
1° D’abord, je rappellerai brièvement ce qu’est l’athéisme, ce qu’il a été par le passé et le visage qui est le sien aujourd’hui,
2° Puis, je montrerai les raisons de la crise que connaît l’athéisme moderne, malgré son succès médiatique
3° Enfin, je montrerai les réponses qu’apporte le christianisme vécu dans la profondeur de l’homme, avant de conclure.
I. L’athéisme d’hier et d’aujourd’hui
L’athéisme consiste à vouloir être sans Dieu afin de construire la vision que l’homme se fait du monde ainsi que le sens de sa démarche dans la vie. Au cours de l’histoire métaphysique de l’Occident l’athéisme a pris trois visages :
-L’athéisme des sages
-L’athéisme des révolutionnaires
-L’athéisme contemporain de la mort de Dieu
a) L’athéisme des sages
C’est dans l’Antiquité que naît l’athéisme avec des sages comme Démocrite, Epicure, Lucrèce.
Le projet de l’athéisme réside dans le fait d’émanciper les hommes. Les hommes qui attendent tout des dieux n’agissent pas. Ils font de ce fait leur malheur. C’est en attendant rien des dieux que les hommes se mettent à agir et, notamment, à réfléchir. Ils font alors des miracles grâce à leur raison. Le miracle jaillit, quand on ne croit plus au miracle. Le salut apparaît, quand il n’y a pas de salut.
Il s’agit là d’une attitude héroïque. Le sage est un héros intériorisé. Mieux encore, il se passe de Dieu, parceque c’est un dieu intériorisé. « Un dieu parmi les hommes » dit Epicure.
b) L’athéisme des révolutionnaires
Au XVIIIème siècle est apparu un second athéisme. Opposé à l’Eglise catholique promettant aux hommes un paradis après la mort si ceux-ci vivent selon la religion, celui-ci s’est efforcé de construire un paradis dans ce monde grâce à la science, à l’économie, à la médecine, à la politique ainsi qu’à l’éducation.
On retrouve là encore la notion d’action, qui est au coeur de la pensée antique. Quand les hommes attendent un paradis après la mort, ils ne font rien pour transformer le monde et l’améliorer. Quand ils renoncent à toute foi en une vie future, ils agissent dans cette vie-ci.
Toutefois l’athéisme révolutionnaire diffère avec l’athéisme des Anciens sur trois points :
1) Les sages de l’Antiquité étaient sobres. Les athées modernes, inspirés par les libertins, souhaitent jouir de ce monde et notamment d’une sexualité totalement libérée.
2) Les sages de l’Antiquité étaient des individualistes. Ils ne croyaient pas à la société parfaite. Les athées modernes pensent pouvoir mettre fin au mal régnant sur terre grâce à la construction d’une société parfaite.
3) Les sages de l’Antiquité ne voulaient pas remplacer la religion de Dieu par celle de l’homme, comme Auguste Comte. L’athéisme moderne veut réussir ce que Dieu n’a pas réussi en établissant une nouvelle religion sur terre, sous la forme de la religion de l’humanité.
On trouve cet athéisme chez Marx bien sûr, mais aussi chez Sartre. Si celui-ci prend ses distances avec les libertins et le marxisme stalinien, il n’en reste pas moins le défenseur passionné d’un monde responsable où l’homme invente l’homme.
c)L’athéisme contemporain
Avec Nietzsche est apparu un troisième athéisme que l’on peut appeler « l’athéisme de la mort de Dieu ». Au paragraphe 125 du Gai Savoir, l’Insensé mis en scène par Nietzsche annonce la mort de Dieu à des athées qui sont là. C’est à l’athéisme que s’adresse la mort de Dieu. On oublie toujours ce détail. Il faut en comprendre la raison.
Nietzsche qui est contre toute religion se rend compte que l’athéisme classique a échoué. La religion de l’Homme a remplacé la religion de Dieu. Les hommes continuent de croire aux miracles et aux dieux. De nouveaux dieux ont pris la place des anciens dieux. Ils s’appellent science, technique, politique, médecine, éducation. Si l’on veut délivrer l’humanité afin de la rendre responsable d’elle-même, il faut proclamer la mort de l’Homme et pas simplement celle de Dieu. C’est ce que signifie la mort de Dieu. Celle-ci est un appel à la mort de l’Homme. Dieu est mort. La religion est morte. Il ne faut donc plus avoir aucun Dieu ni aucune religion, que ce soit la religion de Dieu et la religion de l’Homme.
On retrouve là le projet de l’athéisme antique, à savoir émanciper l’homme. Mais avec des nuances importantes. Epicure croyait à l’existence des dieux. L’athéisme contemporain refuse toute espèce de dieux. L’athéisme du passé croyait en l’homme, en la science, en la raison. L’athéisme contemporain ne croit plus en rien, sinon en une seule chose à laquelle personne n’a cru jusqu’alors ; la nouveauté, la création.
On trouve cet athéisme chez un penseur comme Gilles Deleuze, penseur nietzschéen, revendiquant la notion d’immanence contre la transcendance, tout en célébrant les vertus de la création.
On trouve également cet athéisme chez Michel Foucault, qui s’élève, autant que faire se peut, contre toute forme de pouvoir.
II. Les limites de l’athéisme contemporain
L’athéisme est devenu aujourd’hui la pensée dominante. Il séduit parce qu’il s’adresse à la partie active de tout un chacun en invitant à se prendre en charge, à ne pas se laisser faire, à agir et à penser par soi. Cette incitation à l’action responsable est la grande force de l’athéisme. C’est elle qui a fait dire à Pascal que l’athéisme est « force d’esprit » ou bien encore, comme l’a dit Simone Weil, qu’il est « purificateur à l’égard des idoles ». Reste que celui-ci se heurte à trois difficultés.
a) La position négative
On ne peut pas ne pas croire. On ne peut pas ne croire en rien. Ou bien on se condamne à ne pas pouvoir agir.
Il est facile de ne croire en rien quand on n’agit pas et que l’on se contente de critiquer. Mais, quand vient le temps de passer à l’action, il importe de s’engager et pour cela dire en quoi on croit, en qui on a confiance, en quel avenir on espère. Il importe, autrement dit, d’avoir non seulement une foi, mais la foi dans le fait d’avoir la foi.
On touche là un point essentiel. La vie ne tolère pas l’incroyance. Elle appelle de la foi. C’est la raison pour laquelle l’athéisme est rare. Peu d’hommes et de femmes désespèrent totalement. Quasiment tous font effort pour vivre.
C’est ce que comprend Bergson. La foi est inhérente à la vie. Vivre et avoir la foi vont de pair. La vie passe par la religion, parce que la religion, bien comprise, est vie. Vivre et avoir la foi vont ensemble, vivre consistant à dire « Ayez la foi ».
b) La religion de l’homme
On ne peut pas remplacer Dieu par l’homme. Dire que l’on croit en l’homme et non en Dieu n’a pas de sens. L’homme est une abstraction. Personne n’a vu l’homme. On ne voit que des hommes. Quand on les voit, impossible de croire en eux. Cela n’a pas de sens.
C’est ce que comprend Nietzsche. La religion de l’homme est une catastrophe. C’est une illusion. On hallucine quand on prend les hommes pour des dieux. Mieux vaut prendre Dieu pour Dieu que l’homme pour Dieu.
c) La soif de plénitude
L’être humain aspire à la plénitude. Le langage de l’athéisme contemporain en témoigne. Luc Ferry se déclare athée par déception à l’égard de la religion, mais il considère que la personne humaine est « sacrée ». Michel Onfray se dit athée, mais il est en quête d’une « mystique de gauche ». Enfin, Ancré Comte-Sponville se déclare athée, mais il avoue avoir le sens du mystère, aimer Jésus et se reconnaître dans les grandes valeurs chrétiennes. Derrière ces incohérences se trouve un signe : les hommes ont soif de plénitude. Ils se définissent par rapport au sacré, à la mystique et au mystère, parce qu’ils ne peuvent pas vivre sans poser quelque chose d’absolu et de transcendant.
Résumons-nous : quand l’athéisme refuse toute foi et ne croit qu’en l’homme sans lui offrir de plénitude, il se condamne à ne pas pouvoir agir ainsi qu’à avoir une religion pauvre et frustrante.
On peut être athée, mais c’est au risque d’être paralysé, pauvre et frustré. D’où l’intérêt de considérer le christianisme des profondeurs.
III. Le christianisme des profondeurs
L’impasse de l’athéisme se comprend. Celui-ci est bien souvent une réaction plus qu’une affirmation positive. C’est parce que la religion chute, que l’athéisme ne trouve son salut et son redressement que dans l’irréligion. Tout change, autrement dit, quand la religion change. Et c’est ce que montre le christianisme des profondeurs à travers trois choses :
- la signification de Dieu et de la religion
- le sens de la liberté
- la relation de Dieu au mal.
a)La signification de Dieu et de la religion
Il y a un malentendu à propos de Dieu et de la religion. L’athéisme voit Dieu comme extériorité face à l’homme. Il envisage Dieu sous la forme d’un être et plus particulièrement sous la forme d’un être politique. Il ne voit pas Dieu comme liberté, ainsi que le rappelle Berdiaev.
Quand on rappelle qu’il y a une source divine à l’origine de la vie, cela donne à chaque chose une résonance infinie. Rien n’est limité. En vertu de sa source. Dieu n’a pas créé le monde. Il créé le monde. Il le créé en n’étant pas tant la cause du monde que l’ouverture de celui-ci.
Dieu est ouverture. Il est ouverture de Dieu sur autre chose que Dieu. Et cela s’appelle le monde. Et dans le monde, il est ouverture du monde et cela s’appelle l’homme. Et dans l’homme il est ouverture de l’homme et cela s’appelle l’homme vivant, l’homme spirituel, l’esprit.
Pouvons-nous vivre dans un univers fermé ? C’est la question que pose la condition humaine. Et c’est la réponse qu’apporte Dieu à l’homme. Dieu existe. Donc, tout est ouvert et libre. Rien n’est condamné au néant et à l’absurde. En créant le monde, Dieu n’a pas fait que créér le monde. Il l’a sauvé. Le monde relié à Dieu n’est pas un monde fermé, mais un monde ouvert.
La création du monde par Dieu contient déjà le message de la résurrection. C’est la magnifique intuition d’Olivier Clément, qui ne cesse de rappeler que Dieu, par le Christ, est victoire sur la mort.
Qui dit mort, dit enfermement dans le néant. Dieu abolit le néant, du fait même qu’il crée. L’athéisme est enfermement dans le néant et dans la mort. Il concerne chacun d’entre nous. Nous sommes athées à chaque fois que nous limitons le monde au monde, en ne voyant que le côté mondain du monde, sans apercevoir le caractère divin du monde.
b)Le sens de la liberté
La liberté ne réside pas simplement dans la responsabilité. Elle réside aussi dans la beauté. Rien n’est fermé. Tout est ouvert. Il suffit d’ouvrir pour s’en rendre compte. L’ouvert parle à celui comme à celle qui est ouvert. Il y a, de ce fait, une relation entre l’homme et Dieu qui ne passe pas par la dépendance, comme on le croit si souvent, mais par l’ouverture. Moins on dépend de sa propre indépendance, plus on est libre. C’est l’extraordinaire expérience de la liberté de l’homme en Dieu. Moins l’homme dépend de l’homme, plus il est homme.
C’est ce que ne comprend pas Feuerbach. C’est ce que ne comprennent pas les Lumières. Ceux-ci pensent que la liberté de l’homme passe par l’indépendance. Ils ne voient pas que cette indépendance est une dépendance.
Ainsi, quand l’homme se relie à Dieu, il fait la même opération créatrice que celle que fait Dieu, quand Dieu crée le monde en se reliant à l’homme.
Autrement dit, Dieu est d’une liberté qui dépasse l’imagination. Il ouvre tout. Il déverrouille tout. Rien n’est emprisonné. Ni Dieu, ni l’homme.
On n’a pas l’habitude d’avoir ainsi affaire à un Dieu libre qui ne cesse de libérer toutes choses. On n’a pas l’habitude d’avoir affaire à un Dieu plus libertaire que les libertaires. D’où la réponse au mal.
c)Le silence de Dieu
Dieu, pour une part, se tait face au mal. Sagesse de Dieu. Rien ne justifie le mal. C’est en se taisant absolument que Dieu résiste absolument au mal. Son silence nourrit nos paroles. Alors que beaucoup de théologiens justifient le mal en voyant en lui un bien, Dieu ne justifie rien.
Il parole, par ailleurs, en se montrant et en enseignant à travers les prophètes, son fils et les saints. Ce qui est un profond message. On combat le mal en bâtissant la vie et non en cherchant à comprendre le mal.
Conclusion
Le monde connaît aujourd’hui une expansion de l’athéisme, car il ignore le Dieu de liberté. Cette expansion de l’athéisme est plus positive qu’elle n’en a l’air. Elle signifie à quel point les hommes ont soif de liberté et, à partir d’elle, du Dieu de liberté.
L’athéisme est, autrement, athée, pour des raisons qui ne sont pas athées. C’est ce qu’a compris Dostoïevski. L’homme a une soif infinie de Dieu qu’il exprime contre Dieu. Plus il a soif de Dieu, plus il est contre.
L’athéisme contemporain en est l’illustration. Plus il cherche la foi et le paradis, plus il crie contre la religion et la foi. Cela se comprend. Il ignore le Dieu de liberté.
Un grand renouveau spirituel nous vient en France. Par des femmes comme Lyta Passet, Marie Balmary ou bien encore Annick de Souzenelle. Toutes s’efforcent d’ouvrir les textes de la Bible et des Evangiles afin d’y découvrir le Dieu de liberté.
L’athéisme est une immense soif de liberté, qui ignore combien Dieu est liberté. C’est le paradoxe de l’athéisme. Il est contre Dieu, parce que c’est Dieu qu’il cherche. Quand on ne sait pas que Dieu est liberté, on croit trouver la liberté sans Dieu. On comprend après coup qu’en niant Dieu, c’est lui que l’on cherche. Telle est l’attitude de l’athéisme contemporain.