Personne, Sagesse, Hypostase, une vision renouvelée de la divino-humanité
Allocution devant la Société de théologie
de l'Université catholique
d'Ukraine
Lviv, le 9 février 2004
En hommage à Saint Dimitri, pour le 60 e anniversaire de son martyr
Cher père Mihailo, chers collègues et amis,
C'est avec une certaine émotion que je me présente devant vous
aujourd'hui. Car j'éprouve un profond respect à l'égard
du métropolite Szeptitzki et du patriarche Slipyj, les fondateurs de
votre Société et de votre excellente revue Bohoslovie .
Hommes d'une profonde liberté intérieure, la théologie
n'était pas pour eux un domaine parmi d'autres de la connaissance, mais
le fondement spirituel de l'existence.
Il y a aussi que j'aimerais vous livrer, au cours de ces 45 minutes, la pensée
qui me tient le plus à cœur depuis quelques temps. Car je sais pouvoir
compter sur votre écoute compréhensive et sur votre amitié,
qui sont les vraies sources de la connaissance et de la création.
Je me définis plus comme un historien que comme un théologien.
Et néanmoins je suis convaincu avec Paul Ricoeur que l'histoire doit être
comprise comme un dialogue entre Dieu et les hommes, que la création
toute entière attend d'être transfigurée par l'homme en
Dieu, que le sens de l'histoire est de tendre vers le 8 e jour, ce Dies
Domini qui abolit dès à présent toute souffrance
et toute larme. C'est pourquoi je suis particulièrement heureux de l'occasion
qui m'est généreusement offerte de vous présenter le fruit
de mes recherches.
J'ai été heureux d'avoir obtenu un nombre relativement important
de recensions sur mon livre paru en russe en 2000 et consacré à la
génération des penseurs religieux de l'émigration russe.
Mais en réalité très peu de personnes ont remarqué l'une
des conclusions les plus précieuses de mes dix années de recherche, à savoir
le lien entre pensée personnelle, pensée 'corporelle', et pensée
trinitaire, entre Personne, Sagesse et Hypostase.
Je suis conscient que la philosophie religieuse reste suspecte, que la majorité des
fidèles croit en un Dieu vivant en trois personnes et ne comprend pas
spécialement pourquoi il faudrait désormais invoquer des ‘notions'
comme la personne, la sagesse ou l'hypostase. Ici je voudrais simplement dire
que la philosophie chrétienne, dans les pas de saint Paul et des pères
de l'Eglise, ne souhaite pas substituer Dieu à des notions, mais cherche,
grâce à des notions comme celles de Personne, de Sagesse et d'hypostase, à s'approcher
du mystère trinitaire, à purifier au contact de sa lumière
notre regard déchu et objectivant, et à transmettre avec des
mots vivants la joie du cheminement partagé avec Celui qui est ‘la Voie,
la Vérité et la Vie'.
J'ai bien conscience aussi que cette tri-partition n'est
pas classique, qu'elle peut surprendre le penseur orthodoxe pour qui, comme
l'a écrit Christos Yannaras, les trois catégories fondamentales
de la théologie sont 'la nature, l'hypostase et les énergies'.
Aussi j'aimerais pour commencer vous présenter brièvement ma
recherche (en vous priant de m'excuser pour la rapidité de son exposé),
puis dans un second temps je tenterai d'expliquer comment cette découverte
a mûri en moi depuis la soutenance de ma thèse il y a 4 ans, et
enfin je vous proposerai trois thèmes de discussion car mon désir
le plus grand est surtout de débattre.
I
Mon histoire des intellectuels orthodoxes est partie d'une interrogation existentielle.
Aussi permettez-moi pour commencer de vous faire une confidence. J'ai toujours
ressenti, dans ma vie personnelle, la présence discrète de mon
grand père, le père Dimitri Klépinine, mort en martyr
le 9 février 1944. La reconnaissance de sa sainteté le 16 janvier
dernier par le patriarche de Constantinople et par toute l'Eglise n'a fait
que confirmer pour moi de façon extraordinaire la réalité d'un
fait, la réalité d'une ‘présence qui me questionne'.
C'est pourquoi je ressens, encore et toujours, et dans la continuité de
beaucoup d'autres, le besoin d'attirer la conscience de l'Eglise sur le lien
important entre le groupe des résistants de l'Action Orthodoxe dont
faisaient partie ces nouveaux saints de l'Eglise, le père Dimitri Klépinine,
mère Marie Skobtzoff, son fils Iouri Skobtzoff, Ilya Fundaminsky, avec
le profond renouveau spirituel qu'a connu la pensée orthodoxe dans l'émigration
russe. Ce renouveau a été marqué par des figures telles
que le père Serge Bulgakov, doyen de l'Institut saint Serge, Nicolas
Berdiaev, directeur des éditions YMCA Press et de l'Académie
de philosophie religieuse, et Georges Fedotov, professeur d'hagiologie à l'Institut
saint Serge. Tous trois ont à la fois renouvelé la représentation
chrétienne de la divino-humanité et furent membres de l'organisation
résistante de l'Action Orthodoxe (Pravoslavnoe Delo).
Ma thèse principale est, précisément, que le dialogue
entre Berdiaev, Bulgakov et Fedotov fut lui-même une manifestation de
cette vision renouvelée de la théanthropie que l'on peut résumer
par cette formule ‘Personne, Sagesse, Hypostase'. Berdiaev fut le fondateur
du personnalisme, Bulgakov fut celui qui purifia la sophiologie de ses interprétations
hétérodoxes, Fedotov repensa les fondements de la sainteté à partir
de sa représentation nouvelle de l'œuvre de l'hypostase de l'Esprit
Saint dans ‘la nature et dans la culture'. J'aimerais donc vous proposer maintenant,
sous la forme d'un questionnement historique, ce qui m'a conduit à cette
conclusion.
Pourquoi le père Serge Bulgakov n'a-t-il pas achevé sa philosophie
? Pourquoi Berdiaev, Bulgakov et Fedotov, trois amis de longue date, se sont
tant combattus sur le plan intellectuel ? Pourquoi malgré ces luttes épiques
la mémoire s'obstine à les considérer comme appartenant à un
même mouvement de la pensée ?
Commençons par l'interrogation sur l'inachèvement de l'œuvre
philosophique du père Serge Bulgakov. En 1921 à Chersonnèse,
Bulgakov comprenait, dans un ouvrage intitulé La tragédie
de la philosophie (que très peu de personnes ont pu lire jusqu'en
1993) toute l'histoire de la philosophie comme une continuation, comme un approfondissement
et comme une série de déviations de la problématique théanthropique.
Kant a dévié de la révélation de la Personne divine,
Hegel a dévié de la révélation du Logos, Schelling
a dévié de la Révélation de l'Esprit. C'est à partir
du linguistic turn de la pensée, propre à la génération
des penseurs européens de l'époque, que Bulgakov a approfondi
sa réflexion. Il a pris conscience que la parole est le lieu par excellence
de l'image divine en l'homme, que le jugement, formé par la phrase Sujet-Verbe-Complément,
est le reflet en l'esprit humain de la vie divine. Alors le théologien
russe a formulé l'idée que tout jugement humain est trinitaire,
allant du Père vers le Fils par l'Esprit. Dans cette perspective le
sujet est le reflet de la Personne, le complément celui de l'hypostase,
tandis que le verbe tient la place de l'Esprit.
Au début des années 30, Bulgakov retourne ainsi aux sources
sophianiques de la philosophie. Il ne se consacre plus qu'à sa trilogie
théanthropique centrée comme on le sait sur la question de la
relation de Dieu au monde par la Sagesse de Dieu. Il insista sur la dimension
biblique, patristique et culturelle de cette dernière. Mais il resta
fidèle à son intuition première d'économiste selon
laquelle la physique des Pères, retrouvée par Florenski puis
par Niels Bohr, est la vraie réponse à Galilée et Newton.
D'après les Cappadociens en effet, les énergies divines jaillies
de la Sagesse constituent la matière idéale et lumineuse du monde !
Sa grande originalité fut de vouloir continuer, prolonger, l'œuvre
de Palamas comme il l'explique dans L'Epouse de l'Agneau . Les énergies
divines parce qu'elles prennent leur source dans la Trinité ont nécessairement
une origine personnelle. Elles ne peuvent être considérées
de façon abstraite, comme l' ousia de l'Antiquité grecque.
Mais la Sagesse ne doit pas être comprise non plus de façon uniquement
christocentrique. Elle doit être appréhendée dans la continuité des
Pères de façon triadologique. Cette interprétation de
la tradition était tellement originale qu'elle provoqua l'incompréhension
des théologiens qui considéraient toujours que le principal danger
pour l'orthodoxie de la foi était le néo-platonisme, la confusion
entre personne et nature. Mais lorsque Bulgakov fut accusé d'hérésie,
la commission de théologiens réunie par Mgr Euloge en 1937 déclara
qu'il n'y avait rien de condamnable dans ses œuvres.
Or une réflexion de Zander après la mort de Bulgakov m'a surpris.
Le plus proche disciple de Bulgakov écrit que ce dernier à la
fin de sa vie, épuisé par tous ces combats, chercha malgré tout à revenir
sur son ouvrage des années 20 La philosophie du NOM mais sans
pouvoir l'achever.
Pourquoi ? Je pense que c'est parce que Bulgakov avait considérablement
avancé sur le plan spirituel et qu'il ne pouvait plus formuler sa philosophie
de la même manière qu'en Crimée, ce qui explique son insatisfaction.
En réalité Bulgakov, selon moi, ne considérait plus le
mouvement divin selon une stricte représentation phénoménologique
distinguant radicalement le ciel et la terre, la théologie et l'économie,
avec d'un côté la triade Père-Esprit-Fils et de l'autre
les énergies divines à l'œuvre dans le monde. Non, entre-temps,
il avait pris conscience du caractère symbolique, antinomique et eschatologique
de la Sagesse créée et de la Sagesse incréée, de
la secrète présence de l'Esprit Saint au cœur de l'Esprit divin,
et de la dimension trinitaire de Dieu le Père. La théologie elle-même
ne pouvait plus se limiter à être un simple commentaire iconographique,
une formulation conceptuelle d'une expérience non logique. Mon hypothèse
est donc que s'il en avait eu la force, Bulgakov aurait unit en un tout sa
philosophie mytho-logique et sa théologie dogmatique et aurait proposé la
triade suivante comme structure fondamentale de la vie théanthropique,
de l'être ecclésial : Personne-Sagesse-Hypostase.
Ma deuxième observation relève plus de l'histoire sociale. Considérant
comme un tout homogène la génération des penseurs religieux
ayant publié dans Put' , j'ai compris que ces penseurs, pour
formuler leur vision de Dieu, partaient de trois points de vue différents
: Les uns considéraient comme première la question de la relation
de Dieu à l'individu et partaient ainsi de la Personne, les autres celle
de la relation de Dieu au monde et partaient de la Sagesse, les derniers celle
de la relation de Dieu aux hommes et partaient de l'hypostase. Les trois figures
les plus évidentes de cette tri-partition je l'ai dit étaient
Berdiaev, dont Emmanuel Mounier se considérait le disciple, Bulgakov,
qui mourut selon trois témoins le visage illuminé par une lumière
indescriptible, enfin Fedotov, l'auteur de The Russian Religious Mind .
Mais j'ai montré que la plupart des penseurs orthodoxes regroupés
dans la revue Put' se sont inscrits dans cette dernière catégorie
: Le père Georges Florovski est connu pour sa pensée christocentrique,
tandis que Vladimir Losski le fut pour sa redécouverte de la théologie
mystique, plus tournée vers la figure du Saint Esprit. Chestov enfin
fut probablement le meilleur représentant du courant théocentrique.
Philosophe d'origine juive, il consacra toute sa vie à défendre
contre la raison grecque la liberté de Dieu le Père.
Ma troisième et dernière observation, plus anthropologique,
est que les représentants de ces trois courants ne prirent pas conscience
(ou alors seulement à la fin de leur vie et encore d'une façon
que partielle) de ce dialogue de la pensée sur elle-même. C'est
ce qui explique leurs échanges souvent très vifs. C'est avec
le recul du temps, avec l'observation de la mémoire collective aussi,
qu'on peut observer que le personnalisme, la sophiologie et la pensée
théocentrique se complètent bien plus qu'ils ne se contredisent.
J'aimerais beaucoup que vous puissiez lire les douze pages de mon livre que
je consacre au dialogue entre Berdiaev, Bulgakov et Chestov (en r. 495 à 507
; en fr. 509 à 522), car c'est là que se trouve probablement
mon principal argument : Sur les 3 principales questions posées à la
conscience orthodoxe contemporaine, à savoir l'origine du mal, les fondements
de la connaissance, et le sens de l'histoire, on trouve dans le dialogue entre
ces trois penseurs une synthèse inachevée, restée inaperçue à l'époque
et dans une certaine mesure jusqu'à nos jours. Selon moi, cette première
tentative de synthèse entre personnalisme, sophiologie et théocentrisme
représente probablement le point le plus avancé de la ‘fameuse
synthèse néo-patristique' et de la pensée orthodoxe contemporaine
qui demande aujourd'hui a être actualisée et poursuivie.
II
J'aimerais maintenant dire quelques mots sur ma réflexion depuis quatre
ans sur ce qui reste pour moi une véritable découverte : cette
interprétation profondément originale de toute la tradition patristique
mais aussi de toute l'histoire de la pensée, exprimée à la
veille de la deuxième guerre mondiale, à un des moments les plus
terribles de l'histoire de l'humanité.
Dès lors qu'on accepte l'intuition, exprimée de façon
différente chez Bulgakov, Chestov ou Berdiaev, d'un mouvement de kénose
intra-trinitaire, on peut alors parler d'une relation d'amour entre Dieu et
lui-même, telle qu'elle s'exprime aussi dans une relation d'altérité absolue
entre Dieu et hors de lui-même. A partir de là j'ai pu approfondir
ma réflexion premièrement sur cette interprétation nouvelle
du mystère de la Théanthropie, deuxièmement sur l'histoire
de la pensée orthodoxe, et troisièmement sur la pensée œcuménique
contemporaine.
Premièrement donc, j'ai pu mieux comprendre un certain nombre de conclusions
théologiques faites par les penseurs orthodoxes, à partir de
leur représentation nouvelle du dogme de Chalcédoine, concernant
l'hypostase, la Sagesse et la personne :
Sur un plan théocentrique, Dieu doit être compris non plus comme
un Dieu ayant trois hypostases mais comme étant une
Personne tri-hypostatique. L'identité entre les notions de personne
et d'hypostase n'avait de sens à l'époque des Pères Cappadociens
que pour comprendre l'unité possible entre la nature première
et indivisible de Dieu et la trinité des hypostases tout en affirmant
que c'est le mouvement personnel et non l'essence abstraite qui détermine
la vie. Etre fidèle à l'esprit des Pères c'est donc affirmer,
comme l'ont rappelé récemment C. Yannaras et J. Zizioulas, que
l'unité de Dieu réside dans sa personne, dans la monarchie du
Père, et non dans une essence abstraite. Par conséquent il faut
comprendre de façon antinomique les relations entre personne et hypostase,
notions à la fois identiques et distinctes. La traduction en français
par Michel Stavrou du terme utilisé par Mgr J. Zizioulas personhood par ‘personnéité'
me paraît à cet égard extrêmement intéressante.
Passons donc à cette nouvelle représentation de la personne
qui découle de cette nouvelle représentation de la divino-humanité.
Tout jugement humain est le reflet de cette vie intra-trinitaire. Dieu dispose
tout comme l'homme de tous les modes de la vie personnelle, le moi, le toi,
le vous. Mais Lui seul dispose de façon parfaite du mode du 'moi hors
de soi' qui est l'aboutissement de la vie trinitaire. Par conséquent
le Christ est l'archétype de la personne humaine. Sa vie doit être
comprise comme la réalisation kénotique de cette vie trinitaire.
Et le commandement d'aimer le prochain comme soi-même n'est que l'expression
anthropique de la vie intra-trinitaire.
Enfin du point de vue sophiologique, cette représentation cataphatique
de Dieu comme s'auto-révélant Père, Fils et Saint Esprit,
dans la Gloire, dans le Nom, dans la Sagesse, nous conduit à repenser
la catégorie du corps humain (la famille comme corps méta-individuel),
du corps social (la nation comme corps de l'Etat), et du corps ecclésial
(L'Eglise, Maison du Père, Corps du Christ, Temple de l'Esprit Saint,
doit être comprise aussi dans sa dimension nuptiale, comme l'Epouse de
Dieu !).
J'ai pu également mieux comprendre l'histoire de la pensée orthodoxe
depuis 1944 à nos jours: Entre 1944 et 1958, au début de la guerre
froide, on peut citer comme explication de l'effacement progressif du dialogue
Personne-Sagesse-Hypostase, le retour à une problématique apophatique
entre christocentrisme et pneumocentrisme. La raison majeure de l'approfondissement
de la pensée apophatique entre 1958 et 1989, de la réémergence
de ce dialogue souterrain entre Personne, Sagesse et Hypostase est l'apparition
d'une nouvelle génération de penseurs orthodoxes dans le monde,
qu'on peut classer en trois courants selon leur inclinaison spirituelle et
leur milieu:
- le courant mystique tourné vers la vision de Dieu comme Personne
avec le starets Sophrony de Maldon, mais aussi de Dieu comme Buisson ardent
avec Dumitru Staniloae ou en France avec le père Placide Deseille ;
- le courant liturgique redécouvrant l'eucharistie comme festin du
Royaume, le monde comme feu en voie d'embrasement (Afanassiev, Schmemann, Men'…)
;
- enfin le courant universitaire (historiens, philosophes et théologiens)
remontant de l'hypostase vers la Trinité (Yannaras et la liberté de
Dieu qui se révèle bravant toutes les interdictions de la raison
moderne ; Bobrinskoy, du mystère de la Trinité au mystère
de l'Eglise ; O. Clément : Dieu comme Personne mais aussi à travers
ses énergies, ‘éclats de lumière') ;
Mais là encore, malgré la formation d'une conscience universelle
et non plus orientale de l'orthodoxie entre 44 et 89, il n'y eut pas vraiment
de conscience commune et pratique de cette unité entre les courants.
Les crises politiques surtout, mais aussi les méfiances entre nationalités
et la crise interne de la gouvernance au sein de l'Orthodoxie slavo-byzantine,
ont rendu impossible la tenue d'un concile pan-orthodoxe.
Pourtant depuis 1989, avec la libération des pays de l'Est, avec l'effondrement
d'un mur de séparation entre Orient et Occident vieux de 16 siècles,
on peut considérer que s'ouvre une nouvelle période. Une nouvelle
génération à l'Est comme à l'Ouest comprend que
ce n'est pas seulement le mur de Berlin qui s'est effondré. Plus profondément
on peut dire que c'est le mur entre la théologie et l'économie,
entre le ciel et la terre, qui s'est effondré. Ce mur garde certes son
sens apophatique de préservation de la souveraine liberté de
Dieu face aux empiètements de la raison et de César. Mais fondamentalement
la mémoire des chrétiens a actualisé une autre révélation évangélique
: le Christ qui siège auprès du Père a tout pouvoir sur
la terre comme au ciel. Jacob a bien vu une échelle qui descend du ciel
sur la terre comme en témoigne toute la tradition monastique orientale.
Comme le père Congar l'avait prévu en 1954, après le marxisme,
les chrétiens orientaux ne pourront plus se désintéresser
de ce monde.
En Orient, l'Eglise gréco-catholique est la première à avoir
brisé, et continue à briser avec des figures aussi exceptionnelles
que le cardinal Liubomyr Husar, à la lumière de cette vérité évangélique,
les anciennes définitions héritées de l'empire byzantin
d'identité religieuse nationale, de territoire canonique, d'eucharistie
confessionnelle, etc…
En Occident également, des voix retrouvent, de façon pentecostale,
la transparence d'un dialogue infiniment discret et délicat, entre Dieu
et les hommes, entre Dieu et Lui-même :
- Sur le versan personnel de la théanthropie j'aimerais citer, parmi
de nombreux autres penseurs, l'hagiologue américain, le père
Michael Plekon, l'auteur de Living Icons . Il s'agit d'une étude
brillante parue en 2002 qui retourne à la vision primitive de la sainteté de
chaque baptisé, appelé à devenir roi, prêtre et
prophète, et synthétise dans un même mouvement de la mémoire
des personnalités aussi différentes que Bulgakov, Schmemann et
Krug.
- Sur le plan sophianique de la relation entre Dieu et le monde, je ne citerai,
malgré son caractère encore inachevé, que l'œuvre de Annick
de Souzenelle qui dans Le symbolisme du corps humain , traduit en
ukrainien, puise dans la mystique juive de la Cabbale et ouvre aussi à une
nouvelle compréhension du corps humain créé parfait le
6 e jour et travaillé sans cesse par l'épée divine pour
le faire tendre vers son accomplissement ;
- Enfin la relation trinitaire entre Dieu et les hommes trouve chez O. Clément,
véritable passeur entre deux époques, une dimension nouvelle,
notamment dans son livre Rome autrement , manifeste pour une ecclésiologie
nouvelle, celle du XXIe siècle probablement. Celle-ci repense en particulier
l'autorité à partir de la succession de Pierre, non plus selon
un système d'emboîtements juridiquement garantis, mais 'selon
une logique de tensions sans solutions juridiques pré-déterminées'.
J'aimerais pour conclure sur ce point citer l'œuvre du père André Borrely
qui est selon moi à ce jour la synthèse la plus avancée
du personnalisme, de la sophiologie et du théocentrisme. Cette synthèse
des synthèses se fonde sur une compréhension non rationaliste
du mal (‘le feu divin contenu dans le calice, ou bien il nous divinise, ou
bien il nous consume'), sur un sens nuptial et eschatologique de l'histoire
et sur une compréhension de l'apophatisme qui débouche sur la
possibilité de voir Dieu dans sa Gloire. Dans L'œcuménisme
spirituel (Genève, Labor et Fides, 1988), il propose comme nouvelle
relation au monde du christianisme ré-concilié une attitude personnelle,
sapientielle et trinitaire. Sur cette ‘cime enneigée' de la foi, le
théologien rejoint le peintre qui, comme Renoir, se plonge dans le soleil
au triple foyer pour qu'il en ‘reste un peu dans l'œil'.
J'ai pu enfin mieux comprendre l'évolution de la pensée contemporaine
au delà du monde orthodoxe, compris de façon confessionnel. Très
brièvement j'aimerais mentionner trois séries de lectures :
- Tout d'abord dans la pensée gréco-catholique, j'ai été amené à découvrir
la mémoire de la Sagesse de Dieu chez des personnalités telles
que le métropolite Szeptitzki, mémoire qui s'exprime aussi dans
le chant, dans la doxologie de l'Eglise ukrainienne. Mais la profession de
foi de l'Eglise gréco-catholique libanaise en juillet 95 me convainc
que c'est le temps historique de votre Eglise qui s'accomplit enfin aujourd'hui.
- Dans la pensée catholique et protestante, j'ai retrouvé cette
problématique contemporaine 'Personne-Sagesse-Hypostase' dans l'œuvre
de Emmanuel Mounier avec sa définition de la dignité de la personne,
de Urs von Balthazar avec sa phénoménologie de la Gloire divine,
de Konrad Raiser avec sa redécouverte de l'Eglise comme cœur du monde.
- Enfin au delà du cadre de la religion chrétienne, le père
Dominique Cerbelaud a montré, dans une perspective non syncrétique
mais antinomique, celle du dialogue inachevé, l'importance de la Sagesse
comme figure permettant de rapprocher le pôle personnel et sémitique
du christianisme, du judaisme et de l'islam, avec le pôle du Soi impersonnel
des religions asiatiques.
III
J'aimerais maintenant faire un pas de plus avec vous dans ma réflexion,
passer de la compréhension de l'histoire de la pensée à l'interprétation
de la réalité contemporaine, et vous soumettre, en reprenant
d'un point de vue anthropologique cette interaction Personne-Sagesse-Hypostase,
les réflexions suivantes d'un historien sur le statut du théologien (sujet), sur
la présence au monde de la théologie (verbe), enfin
sur la mission du théologien (complément).
Cependant cette réflexion s'inscrit dans la
continuité de l'œuvre
du père Marcel Jousse, anthropologiste français, selon laquelle
la pensée humaine est mimiste et s'exprime par un geste tri-phasé à la
fois corporel et manuel. Pour celui qui redécouvrit le rythmo-catéchisme
araméen du rabbi Ieshoua, ‘toute action est agent agissant sur l'agi'.{
Gabrielle Baron, Mémoire vivante, vie et œuvre de Marcel Jousse ,
Paris, Le Centurion, 1981, p. 198. Je dois la lecture de ce livre remarquable à l'amitié de
Rémy Guérinel que je remercie ici chaleureusement. } L'anthropologue
rejoint ici le théologien Serge Bulgakov pour qui le Dieu unique s'auto-révèle
dans la Sagesse comme Père, Fils et Saint Esprit. Aussi verra-t-on qu'il
n'est pas possible, à chacune des étapes de cette réflexion
sur la théologie contemporaine, de séparer la définition
du théologien, le sens de la théologie, et l'acte théologique.
Car le théologien dans la réalité agit toujours sur une
mémoire sophianique (la conscience théologique passée).
Le travail sapientiel ne peut pas non plus être distingué de sa
dimension corporelle-personnelle et de son accomplissement social, inter-actif.
Enfin le geste théologique, toujours trine, est une tension eucharistique
de l'image vers son archétype.
Première question donc, qui est théologien dans le christianisme
? A mon avis il ne peut s'agir d'un métier mais d'un service qui n'a
pas été assez démocratisée dans les consciences.
Nous sommes tous 'le théologien' de quelqu'un d'autre, comme nous sommes
tous 'l'adulte' de quelqu'un d'autre. Je crois qu'il convient de prendre au
sérieux les paroles du Christ qui nous demande d'accueillir la Parole
comme des enfants. Souvent on cite ces paroles avec pathos mais dès
qu'il s'agit de régler un problème on fait appel aux 'théologiens
professionnels'. C'est l'une des raisons de l'impasse actuelle du mouvement œcuménique
avec ce problème de la réception qui ne peut plus être
envisagé aujourd'hui sur un mode seulement hiérarchique et juridique
mais aussi selon les nouveaux circuits de l'information, des réseaux,
des affinités spirituelles. C'est pourquoi le théologien aujourd'hui
doit avoir l'humilité de se présenter comme un enfant, qui croit
tout et espère tout, dont les premières qualités sont
l'écoute, l'humilité, le sens de l'humour et le goût du
risque. Alors que le théologien apparaît d'abord comme celui qui
défend la tradition contre la modernité, l'intégrité contre
le relativisme, la morale contre la licence.
J'aimerais prendre un exemple pour montrer que les théologiens, mais
aussi les évêques, ont du mal à assumer cette mutation
capitale des temps modernes. En France, l'Eglise est souvent perçue
comme une institution extérieure régissant le domaine intime,
la conscience personnelle. Les hommes se demandent pourquoi les théologiens
vont jusqu'à s'introduire dans le lit des gens ! David Lodge l'un des écrivains
britanniques les plus populaires, a ridiculisé dans les années
60 dans son roman Le British Museum la méthode 'naturelle'
et 'catholique' de la régulation des naissances préconisée
par le pape. Car les gens ont soif d'amour, pas de préceptes ! Les gens
ont soif d'une parole de confiance sur le 'sacrement de l'amour', selon l'expression
de Paul Evdokimov. Les hommes du XXIe siècle attendent une parole 'authentique'
comme l'explique Charles Taylor, qui ne soit pas réservée aux
diplômés de l'université, qui ne cherche pas à adoucir
la réalité du mal, à voiler la présence dans le
monde des anges déchus, mais une parole vivante et poétique.
Je pense à ces mots de Gabriel Marcel que Olivier Clément aime
tant citer : 'Plus vous aimez quelqu'un et plus il est inconnu'.
Car il est donné à l'homme, lorsque plusieurs voix s'accordent
en chœur, lorsque deux regards se croisent de toute éternité,
lorsque c'est ‘Lui qui vit en moi', d'expérimenter la vibration divino-humaine,
la joyeuse co-tonalité (so-glassie en russe, accord), le moi hors de
soi.
Ma deuxième question est la suivante : comment doit s'exprimer le travail,
le souci, la créativité théologique à l'époque
de l'ultra-modernité ? V. Losski cite souvent les paroles d'Evagre le
Pontique : 'Est théologien celui qui prie.' La prière est la
source et en même temps le premier lieu d'expression de la théologie.
Mais si la vision de Dieu se modifie, si l'Eglise apparaît de plus en
plus comme l'Epouse de l'Agneau, comment cela se traduit-il sur le plan liturgique
et iconographique ? Plus généralement, après la lecture
de Schmemann et Taft le temps n'est-il pas venu pour une discussion sérieuse
sur une réforme de la scénographie liturgique ?
On sait que la théologie orientale voit la vie eucharistique non pas
comme une 'imitation' du chœur des chérubins et des séraphins,
mais comme une 'œuvre commune', une prière triomphale faisant tendre
vers Dieu toutes les énergies du monde (l'énergie de l'amour,
l'énergie du travail, etc…). C'est pourquoi la théologie orientale
est amenée à réfléchir comment mieux intégrer
dans sa vie liturgique les rythmes actuels du monde (ceux de sa technique comme
ceux de sa musique) mais aussi les langues principales utilisées sur
la planète.
A mon avis l'évolution de la liturgie byzantine ne doit pas être
envisagée seulement comme un frein oriental à la démesure
occidentale, comme un lieu de 'tranquilité', avec son calendrier hors-temps
grégorien et sa compréhension strictement masculine des ministères,
bref comme un contre-monde moderne. Mais comme le mode même de la vie
trinitaire en Dieu, ce qui suppose une réelle écoute du monde
angélique, mais aussi l'in-formation des sphères politiques, économiques,
scientifiques, artistiques !
La troisième question concerne la mission du théologien. Comment
l'envisager comme complément au sens d'accomplissement selon
la vision berdiaévienne de ‘l'acte créateur', d'approfondissement
mystique selon l'interprétation théocentrique chez Vladimir Lossky, de ‘croissance
dans la plénitude' selon l'expression de Bulgakov au sujet de l'unité personnelle
en Christ des deux natures ? Pour Bulgakov en effet l'histoire du Dieu-Homme,
est celle de l'Agneau immolé prenant progressivement conscience de Soi
comme prophète, puis comme prêtre enfin comme roi, et celle de
Jésus-Christ se révélant comme Fils du Dieu vivant ?
Quel est donc le sens de la théologie aujourd'hui ? Il faudrait parler
ici de tous les aspects du travail théologique de l'écoute à la
conception, de l'adoption à la diffusion. Je ne parlerai ici que de
l'aspect le plus connu du travail du docteur, l'enseignement. J'aimerais proposer
trois voies de réflexion : L'audace et non pas seulement l'humilité comme
fondement de la recherche, la proposition d'un sens comme tension libératrice,
la rencontre comme laboratoire de la découverte.
Prenons l'exemple de l'enseignement de la théologie comme discipline
spécifique. Ne pensez-vous pas que le temps est venu, après des
siècles d'enseignement thomiste en Occident basé en particulier
sur une vision juridique de la loi naturelle, de repenser l'enseignement de
la théologie à la lumière d'une compréhension cataphatique
de la vie trinitaire, où la théologie ne serait plus une catégorie
du savoir, mais la source de toute connaissance ? Ceci serait une façon
de répondre à la demande de Jean-Paul II exprimée dans Fides
et ratio de revoir complètement les cursus d'enseignement de la
théologie. Cela ne signifie pas pour l'Occident abandonner purement
et simplement la loi naturelle, et laisser ainsi un vide spirituel terrible,
mais la réinterpréter dans un sens théanthropique.
La théologie doit admettre certes qu'elle ne sait pas tout mais elle
doit prendre conscience de sa richesse qui est de donner un sens à la
recherche. Cela ne signifie pas pour l'Orient un abandon de l'apophatisme,
un affaiblissement de la foi dans la primauté du monde spirituel sur
le monde physique. On pourrait citer ici l'exemple des pères Paul Florenski
et Dumitru Staniloae, amis des plus grands mathématiciens et physiciens.
La théologie doit tout simplement écouter et comprendre l'enseignement
traditionnel de disciplines considérées comme extra-ecclésiales
mais le repenser à partir de son expérience du monde spirituel.
Par exemple en médecine, elle aurait tant à apporter dans la
synthèse en cours des représentations orientales et occidentales
du corps humain.
Mais la théologie pourrait elle-même être un lieu de rencontre
aussi. Dans les Beaux-Arts par exemple, dont le sens principal est d'ébaucher
la transfiguration du monde, la théologie orientale aurait tant à apprendre
de la légitimité du mouvement dans la peinture italienne, tandis
que la théologie occidentale aurait tant à recevoir du sens eschatologique
de l'icône. Si la théologie ne retrouve pas cette audace, cette
vision du sens, ce goût des synthèses, ne risque-t-elle pas de
suivre le chemin de la sécularisation des universités catholiques
occidentales qui enseignent l'économie et les sciences de l'ingénieur
selon les règles classiques de l'optimisation utilitariste ?
J'aimerais maintenant conclure en revenant à la pensée de Bulgakov
exprimée en 1931 dans L'icône et sa vénération ,
selon laquelle il convient de reprendre le dialogue orient-occident là où nous
l'avons laissé, c'est-à-dire au septième concile œcuménique
de Nicée II consacré à l'icône. Personne, Sagesse,
Hypostase, - il s'agit en définitive de trois chemins pour parler non
seulement de l'icône mais directement du visage. Du visage de l'homme
qui est secrètement le Visage de Dieu. Visage unique qui s'exprime,
selon le poète, dans 'la faille du regard, dans la lumière d'un
sourire, dans une présence qui me questionne'. {O. Clément, Rome,
autrement , Paris, DDB, 1997, p.114}