L'expérience des martyrs pour la génération contemporaine
Oleh Tury
directeur de l'Institut de l'Histoire de l'Eglise (UCU)
En Ukraine l'histoire du XXè siècle est colorée de rouge.
Selon des statistiques approximatives, environ 17 millions de gens sont morts
de mort violente sur cette terre. Ce qui est particulièrement tragique,
c'est le fait qu'ils ne soient pas morts à cause des guerres ou des
conflits, mais à cause des idéologies chimériques du monde
où il n'y avait pas de place pour Dieu. Une partie intégrante
de la tragédie sanglante de la violence en Ukraine était la persécution
intentionnelle de la religion et l'imposition de l'athéisme. Tâchant
d'affermir sa domination totalitaire, l'autorité communiste ne supportait
pas l'existence de structures qui proposaient d'autres valeurs- celles humaines.
La lutte contre la religion est devenue l'idéologie de l'état,
et pour l'accomplir on ne ménageait pas ses forces, ne faisait pas attention
aux moyens. Au résultat de cette politique les églises étaient
détruites, brulées et profannées, les prêtres et
les croyants, des orthodoxes et des catholiques, des représentants des
autres communautés et religions étaient torturés, arrêtés
et déportés dans les camps sibériens; persécutées,
obligées de passer en clandestinité, des Eglises entières étaient
détruites. Voici les “succès” du “socialisme réel” qui,
dans cette partie du globe, s'est affirmé sur les os et le sang de millions
de personnes. Le résultat logique de cette politique fut la liquidation
de l'Eglise Gréco-Catholique d'Ukraine en 1946 en Galicie et en 1949
en Transcarpathie par la voie de sa “réunion” forcée avec l'Eglise
Orthodoxe de Russie, asservie au régime athée.
En même temps, l'histoire du XXè siècle en Ukraine – ce
n'est pas que l'histoire de la violence avec des buts précis et méthodologiques
de ceux qui détiennent le pouvoir ou de l'agonie déséspérée
des condamnés. C'est surtout l'histoire du courage invincible et de
la résistance héro ¿ que, invincibilité de l'esprit et
de la puissance immence de la foi qui était la seule arme pour ceux
qui ont quand même remporté la victoire dans un combat inégal
entre le Bien et le Mal, pour ceux qui ont vu la Fête de la Résurrection
de son Eglise. Grâce à la fermeté des évèques
et du clergé, à la fidélité des la ¿ ques, des
centaines de martyrs connus et inconnus, l'EGCU a résisté durant
la période de la “liquidation” officielle, elle s'est organisé en
clandestinité, elle a donné naissance aux nouvelles générations
des chefs d'église et de croyants, leur donnant l'espoir d'un meilleur
avenir. Durant presque 50 ans cette Eglise fut non seulement la plus grande
communauté chrétienne persécutée dans le monde,
mais aussi la plus grande organisation sociale qui résista au système
totalitaire de l'URRS.
Il ne faut pas oublier ou négliger l'histoire de ce combat, l'histoire
du martyre et du sacrifice des héros connus ou inconnus à cause
d'autres “affaires plus importantes”. Elle a besoin de la connaissance immédiate
et de l'interprétation approfondie – celle respectueuse et en même
temps critique et systématique. Ce n'est pas pour la satisfaction d'intérêts
purement intellectuels (on dit souvent: pour “découvrir une autre tache
blanche – ou plutôt sanglante – du passé”) ni pour régler
des comptes avec le passé (une certaine “comptabilité historique” ou
bien, en nous exprimant par euphémisme – le “rétablissement de
la justice historique”). C'est surtout nous, qui vivons aujourd'hui, qui avons
besoin de la reconnaissance de cette histoire des persécutions et du
martyre pour nous purifier du péché de la haine et du carnage,
pour honorer la mémoire des tués innocemment, pour nous repentir
et ne pas blâmer pour pardonner, et de tout cœur et âme nette demander
pardon. Ce n'est qu'en ce cas-là que nous pourrions avoir l'espoir que
la tragédie du passé ne se répétera jamais et que
les souffrances vécues et le sang répandu ne provoqueront pas
de vengeance, mais qu'ils deviendront l'exemple à suivre et une source
d'enthousiasme si nécessaire pour construire un nouvel avenir.
Autrement dit: nous avons à apprendre ce qui est arrivé, où,
quand et à qui, mais nous devons aussi essayer de comprendre ce que
précisément veut nous dire notre Dieu, Créateur de l'histoire,
par ce qui est arrivé, ce qu'il veut nous apprendre par l'expérience
des martyrs qui nous devancent. Cela tient en trois mots : la Foi, l'Espérance
et l'Amour. L'un pourra estimer que c'est banal, un autre, que ce n'est pas
très historique, et un troisième que ce n'est pas trop théologique.
Mais j'essayerai d'expliquer mon opinion, en donnant quelques exemples.
Il n'y a pas de doute que c'est une Foi profonde qui faisait le pivot, la
base qui permettaient de supporter la violence de la tyrannie, la domination
qui ne se basait pas que sur l'athéisme, mais sur la lutte orientée
contre la foi. Cette foi se manifestait en envie d'être avec le Christ à chaque
seconde, d'accomplir Ses commandements et la mission qu'Il avait confiée.
Ainsi, les contemporains se souvenaient de Ioakym Senkivskyi – le supérieur
du Monastère des vassylians à Drohobytch – qui selon les témoignages
des emprisonnés fut cuit dans la chaudière de la prison en juin
1941, que “ depuis les premiers jours de son séjours à Drohobytch
il est devenu le favori de toute la ville. Il a suscité la sympathie
des citoyens grâce à son merveilleux don de prêcher, de
savoir communiquer aussi bien avec un intellectuei qu'avec un ouvrier, avec
un vieux ou un jeune, même avec les petits enfants. Il était toujours
poli, il souriait toujours sincèrement. On sentait dans le cœur, qu'il
n'était jamais en colère, que derrière la modestie et
la digniné innée, il était un vrai serviteur du Christ...” [3].
Cette fidélité immense et le sacrifice total au service du pasteur était
non seulement la garantie de la résistance durant les épreuves,
mais même longtemps avant eux elle était jugée par les
proches comme le signe de la sainteté. Un de ses confrères belges – rédemptoriste
dans les années 30 du XXè siècle nous a laissé un
tel souvenir de Monseigneur béatifié Mykola Tcharnetskyi, missionnaire
apostolique à Volyn', et finalement – prisonnier du Goulag: “ Il
passait pour un saint moine et un missionnaire. Dans la Communauté on
le prenait toujours pour un homme de Dieu, plein d'amour pour Dieu et les âmes.
Comme un bon père, il servait d'exemple pour toute la Communauté.
Il respectait les Règles dans les moindres détails. Il ne laissait
passer aucun exercice, ordonnée dans les Règles, il les respectait
d'une façon précise, en détails, parfaitement. Les prières
du matin, la confession ; la communion régulière aux Saints
sacrements, la récitation du bréviaire, les réflexions
spirituelles, les remerciement après la Sainte Messe, les conférences
du dimanche etc., la lecture srirituelle – c'était sa règle vivante.
C'était un saint, digne d'une immense admiration. Un moine parfait – prêtre
et apôtre ” [4].
Même les ennemis étaient impuissants contre les prières
de nos hommes de justice. Un agent des organes de sécurité a
raconté à sa famille après l'arrestation du père
Mykhailo Vynnytskyi: “ Un prêtre est arrivé. Il s'appelle
Vynnytskyi. Toute la nuit il est resté à genoux et il a prié.
Je n'ai jamais vu rien de tel avant ” [5]. Quand durant un interrogatoire
de monseigneur clandestin Vassyliy Velytchkovskyi, le juge d'instruction, tremblant
de colère, exigeait que lui se dise coupable, le béatifié récitait
la prière à “La Sainte Vierge Marie” sans s'arrêter pendant
quelques heures, jusqu'à ce que ce bourreau ne le supportant ait quitté la
cellule [6].
Rester avec Dieu signifie pour un chrétien d'accepter Ses saints dons
du Corps et du Sang. Pour les pasteurs cela voulait aussi dire la responsabilité de
faire un sacrifice pacifique en toutes circonstances. Même emprisonnés,
les prêtres et les évèques essayaient de ne pas oublier
l'Eucharistie. Par exemple, le père Mykhailo Vynnytskyi servait, restant
dans le lit. Sa poitrine lui servait d'autel, ses lunettes de vase liturgique,
l'étui – pour apporter les saints dons. Le béatifié monseigneur
Vassyliy Velytchkovskyi se servait du couvercle d'une boîte de conserves
et “ Cette boîte , – a dit le Métropolite Maksym Hermaniuk
dans son discours le 2 juillet 1972, après sa libération, – était
le vase et son disque/patène , son autel et son église,
telle est la cathédrale de Dieu, telle est la foi. C'est une Eglise
qu'aucune violence ne détruira, qu'aucune prison ne fermera, que rien
ni personne ne détruira puisque c'est la force des convictions, puisque
c'est la grâce de Dieu ” [7]. Pour faire la Messe d'une façon
convenable une la ¿ que Natalia Popovytch a brodé deux icônes
avec une arête (utilisant même le fil du drapeau soviétique
comme il n'y en avait pas d'autres) [8].
Cette foi se manifestait non seulement comme envie de témoigner le
Christ aux autres, on était prêts à le suivre personnellement,
de souffrir et de mourir pour Lui. Ainsi, Leonid Fedorov, exarque béatifié des
gréco-catholiques russes, emprisonné par le pouvoir soviétique
aux Solovky, avant son arrêt en 1923, écrivait dans sa lettre
au Métropolite de Galicie André Cheptytskyi “ Je suis sûr
que si on verse notre sang, et en plus en grandes quantités, ce sera
le meilleur Ecclesiae russicae catholicae ”. De plus, dans les souffrances
de toute l'Eglise Russe – orthodoxe et catholique – il voyait “un secret de
l'expiation” et sa contribution spéciale à “l'union de l'Eglise
universelle” [9]. Le serviteur de Dieu André, lui-même, dans ses
sermons et ses épîtres de pasteur dans les années 30 s'adressait
souvent aux pasteurs et croyants avec un appel: “ Soyez prêts pour
les temps où vous aurez à survivre pour le Christ et Son Eglise,
peut-être même à leur sacrifier votre vie ” [10]. Quand
en raison du pacte de Ribentropp-Molotoff, les armées soviétiques
ont occupé l'Ukraine Occidentale, l'Archevêque de
Galicie s'est adressé le 10 octobre 1939 au Pape Pie XII avec une demande
personnelle de “ donner la bénédiction d'apôtre et
de père et d'ordonner, d'autoriser et de me désigner à mourir
pour la Foi et l'Eglise... Nous accomplirons notre but et le Goliath du communisme
soviétique s'éloignera ” – assurait le Métropolite
Andrey [11].
Il faut aussi dire que dans la préparation aux futures épreuves
nos hommes justes béatifiés et les confesseurs se basaient aussi
sur l'expérience des martyrs – leurs prédécesseurs. En
particulier, juste la veille de l'invasion bolchevique les moines-studites
appellaient dans leur édition “La voie claire” leurs frères de
suivre Leonid Fedorov qui n'était pas encore béatifié,
mais il était déjà considéré saint, dans
Les connaissances des gestes et les écritures des Saints Maîtres
de l'Eglise, comme ils “ ont confirmé le père Leontiy dans
sa foi et lui ont aidé de supporter toutes les peurs du persécuteur
réel du Christ – et on nous renforcera dans notre foi, montera l'esprit
et nous aidera à surmonter avec le Christ cette horreur qui, comme il
semble, s'approche très vite de nous ” [12].
Ceux qui devaient porter leur Croix de souffrances et de persécutions
ne cachaient ce grand optimisme chrétien même devant leurs persécuteurs.
Ainsi, le prêtre Bobjytskyi de Staryi Yarutchiv dans la région
de Lviv a répondu à une proposition d'un des agents soviétiques
de passer à l'Eglise Orthodoxe Russe controlée par le régime: “ Se
réunir? Jamais... Je suis fier que je vis dans le temps où je
deviendrai martyr pour la foi catholique ” [13].
La foi profonde et l'absense de peur étaient la base sur laquelle se
basait la fidélité des évèques et des prêtres
gréco-catholiques, des moines, des nones et des la ¿ ques de l'Eglise
de Christ à leur vocation et au service à l'Eglise aussi qu'à leur
chef suprême – le successeur de Pierre. Selon le témoignage d'un
des emprisonnés, monseigneurv béatifié Grygoriy Khomychyn
durant les interrogatoires de l'instructeur sadiste “ Vous, Khomychyn,
vous étiez contre le communisme ?” répondait résolument “ Je
l'étais et je le serai ”; “ Vous, vous luttiez contre le pouvoir
soviétique ?” – “ Je luttais et je continuerai !” [14].
Comme disant dans le rapport de son activité criminelle l'organisateur
du meurtre de monseigneur béat Téodor Romja à Paul Soudoplatov,
l'évèque fut tué uniquement parce qu' “ il résistait
activement à la réunion des gréco-catholiques aux orthodoxes ” [15].
Dans une des dénonciations aux organes soviétiques de surveillance
de l'Eglise en 1946 nous lisons que “dans la région de Horodokun un
vieux prêtre durant la conversation avec un orthodoxe a dit qu'au résultat
de la réunion il y aurait beaucoup de ”martyrs“, c'est-à-dire
beaucoup de prêtres qui resteraient fidèles à l'Unia même
s'ils auraient à supporter des diverses souffrances” [16]. Une sœur-basilienne
de Lviv Boudzynska disait que “ la foi gréco-catholique est vraie
et je ne l'abandonnerai jamais, même si on me torturait. Je suis sûre
qu'aucun des prêtres et des moines de l'Ordre des basiliens et d'autre
Ordres de moines ne passeront pas à l'orthodoxie parce qu'elle vient
de Moscou et qu'elle est surveillée par des bolcheviques. Ils introduisent
l'église orthodoxe pour que nous refusions la foi catholique et après
ils fermeront les églises et détruiront la religion ”. Une
moniale-studite Olena Bilohoubka s'est exprimée pareillement: “ Je
crois en église gréco-catholique, je ne peux pas accepter la
foi orthodoxe et personne ne m'y forcera ” [17].
Une fermeté particulière ont montré les membres de l'ordre
des Basiliens. Selon les données du mandataire du Conseil régional
sur les affaires des cultes religieux un moine-prêtre du monastère
de Jovkva de l'ordre des Basiliens Datsychyb a déclaré “ Nous,
les prêtres basiliens accepterons plutôt toutes les souffrances,
mais nous ne trahirons pas notre foi et nous ne passerons pas à l'orthodoxie ”.
Le supérieur du monastère de Zolotchiv Iossafat Fedorouk a même
préparé un appel spécial aux prêtres et croyants
où il assurait: ” Tant que dans nos cœurs brille la foi
et l'amour à notre église catholique, elle existera dans nos âmes,
bien que nos maisons de Dieu soient fermées et les prêtres destitués...
Pour cette vérité nous devons être prêts non seulement à la
persécution et à la patience, mais aussi à lui donner
notre vie. N'ayez pas peur de ceux qui tuent le corps, ils ne peuvent pas tuer
l'âme. N'oubliez pas qu'il est mieux de mourir honnètement et
en gloire comme des martyrs pour la foi que vivre en péché, en
honte et de perdre à jamais son âme [18]. Sous leur
influence les prêtres du décanat de Zolotchiv ont refusé définitivement
d'appuyer “l'action de réunion” du pouvoir de l'état, l'ayant
qualifié de “ grande tromperie”, neuf d'entre-eux ont même “juré de
ne jamais passer à l'orthodoxie” [19].
Avec la notion de la fidèlité presque co ¿ ncide sémantiquement
le mot sûreté ce qui nous permet de passer à une
autre catégorie, à l'aide de laquelle nous pouvons configurer
le sens de l'exploit des neufs martyrs pour l'époque moderne – l'Espérance.
Une personne fidèle à quelque chose ou à quelqu'un est
obligatoirement sûre pour quelque chose ou quelqu'un. Ce sont des traits
qu'ont manifesté le père béatifié Mykolai Kondrat
et le diacre Volodymyr Pryima, torturés brutalement par des agents de
la sécurité de l'état (NKVD) après avoir visité en
1941 une femme malade qui avait besoin d'une sainte confession. Voici les souvenirs
du paroissien Yuriy Skavronskyi: “ Il y allait avec les Saints Sacrements;
il y allait pour accomplir son saint devoir – confesser une femme dans un village
voisin. Il ne pouvait pas ne pas y aller, même si on l'arrêtait.
Je sais qu'on lui disait: “Père, n'y allez pas, regardez ce qui se passe,
la guerre est commencée, tout peut vous arriver”. Il a répondu: “C'est
mon saint devoir; je dois y aller”. Volodymyr Pryima s'est habillé aussi
et ils sont partis... Et ils ne sont pas rentrés... Ce n'est qu'une
semaine plus tard qu'on les a trouvés torturés à mort.
Les gens ont compris qu'il fallait les chercher et on les a trouvés...
La femme du diacre avait deux enfants. L'un avait à peu près
trois ans, l'autre en avait quatre. Ma maman m'a raconté que quand on
les avait trouvés, tous étaient saisis d'éffroi. C'était
surtout le diacre qui était blessé, sa poitrine trouée
avec des ba¿onnettes ” [20]. Des traits pareils du pasteur attentif a
montré en même temps un martyr béatifié Andrey Ichtchak
qui, connaissant le danger mortel a refusé d'abandonner ses paroissiens
sans le soin moral et qui fut tué par des soldats de l'Armée
rouge de l'occupation [21]. Monseigneur clandestin Symeon Loukatch, arrêté en
1949 à cause du refus de passer à l'orthodoxie du régime,
durant les interrogatoires a avoué son activité de pasteur, ayant
catégoriquement refusé de dire les noms d'autres membres de l'Eglise
des catacombes. Dans le procès-verbal de son interrogatoire est indiqué: “ Je
faisais les messes dans les appartements et dans quelques maisons. Il y participait
d'une à trente personnes... Je célébrais des baptêmes
aussi et des mariages. Pourtant la conscience ne me permet pas de me souvenir
des noms pourque ces gens qui cherchaient un soutien moral chez moi ne souffrent
pas à cause de moi. J'agissais en croyant que j'accomplissais le service
de Dieu, c'est pour cela que j'étais en danger d'être en collision
avec la loi d'état. Comme l'état me reconnait coupable, je veux
prendre toutes les responsabilités moi-même ” [22].
Je crois que cette capacité d'être un appui sûr pour les
autres se basait sur la conscience immense de la puissance de Dieu et sur l'espérance
personnelle sur Ses soins et clémences permanents. Un des épisodes
qui est arrivé pendant l'attaque réitérative des armées
soviétiques en 1944 à monseigneur Mykolai Tchernets'kyi le montre
avec évidence. Une fois monseigneur Mykolay donnait une conférence
au séminaire, quand tout à coup on a entendu le bruit du bombardement
dans la ville. Les étudiants ont eu peur tout de bon. L'ayant remarqué,
le béatifié s'est adressé à eux d'une voix calme
: “ Peut- être voulez-vous vous cacher dans le souterrain?
Vous pouvez y aller. Mais ne craignez pas, on est dans les mains de Dieu ” [23].
La sœur de Congrégation Sainte Iossafate Olimpia Bida, qui avec deux
autres sœurs étaient condamnées à la déportation à la
vie en Sibérie pour leurs activité antisoviétique, ne
perdait pas l'espoir non plus. Supportant des souffrances énormes physiques
et psychologiques, elle écrivait à sa supérieure: “ La
toute -puissance de Dieu, la providence de Dieu ne laissera pas ses enfants
mourir à l'étranger, car Il est ici, avec nous, parmi ces bois
et ces eaux, Il ne nous oublie pas... Nous souffrons pour la foi, pour l'affaire
de Dieu, qu'y a-t-il de mieux... Suivons couragement Ses pas. Et pas quand
nous allons bien, mais quand nous allons mal, nous dirons “Gloire à Dieu
pour tout ” [24]. Guidé par les intentions de persévérer
dans la foi et de soutenir l'espoir, le martyr béatifié Zenovij
Kovalyk disait chaque jour avec les prisonniers de sa cellule la prière
du Rosaire, il les confessait, le dimanche il lisait les prières liturgiques
et durant tout un mois de mai il servit pour les prisonniers le Te Deum à la
Sainte.Vierge. Monseigneur Velytchkovs'kyi accomplissait sa mission dans la
cellule des condamnés à mort où il attendait l'accomplissement
de sa peine: il parlait aux présents de Dieu, des Saints-Sacrements,
il leur apprenait à prier, célébrait la Sainte.Messe en
secret des geôliers [25].
Un autre nouveau martyr qui est mort de tortures dans un camp de concentration
près de Vorkouta en 1950, un prêtre prisonnier lituanien, Alfonce
Svarinskas se souvenait: “ A la déportation, parmi les hommes de
rien j'ai rencontré aussi des vrais anges dans les corps des hommes
qui par leurs vie présentaient des chérubins glorifiant le Christ – Roi
de Gloire. Parmi eux il y avait un confesseur de la foi, Monseigneur Grygoriy,
l'adjoint de l'évêque de Peremysl, qui depuis 1945 jusqu'à la
moitié de 1950 nous éclairait la vie à nous, les forçats,
par son exemple des qualités chrétiennes ” [26]. Les moniales
du monastère de l'Intercession de la Vierge sont arrivées à enterrer
le corps de monseigneur martyr Iossafat Kotsylovs'kyi, l'ayant racheté chez
les gardiens selon le conseil de l'évêque orthodoxe, emprisonné dans
le même camp de concentration près de Kyiv. Cet évêque
orthodoxe demanda de “ l'enterrer dans une tombe séparée
comme c'était une sainte personne ” [27].
On attendait toujours avec espoir l'arrivée dans son pays natal le
père béatifié Oleksiy Zaryts'kyi qui, après huit
ans d'emprisonnement dans les camps de Sibérie et de Kazakstan pour
le refus de passer à l'orthodoxie, visitait quelques fois son domicile,
mais revenait à l'Est pour soigner les âmes des pèlerins éparpillés.
Une moniale Konstantsiya Seniuk témoigne que “ presque tout le village
l'attendait. Même les orthodoxes ne se confessaient pas, ils l'attendaient...
Et on l'a attendu... Quand nous avons dit aux gens que le père Zaryts'kyi était
là, tous sont venus chez nous pour se confesser. On a commencé la
confession le soir et elle a duré presque jusqu'au matin. La matin le
père a célébré la messe. Beaucoup de gens [en]
ont profité: les vieux comme les jeunes. On se mariait, on baptisait
les enfants. Le père Zaryts'kyi est resté avec nous tout l'été.
Et le 21 septembre il devait repartir pour Karaganda puisque là aussi,
on l'attendait ” [28]. ² l est indubitable que la qualité qui réunit
et complète les deux premières composantes du testament de nos
martyrs est l'Amour. Dieu Lui-même “a tellement aimé le monde
qu'il a donné Son Fils Unique pour que chaque personne croie en Lui,
ne meure pas mais ait la vie éternelle (Jn, 3,16). Peut-être l'exemple
le plus clair d'un tel amour allant jusqu'au point d'accepter physiquement
la croix est l'exploit du martyr béatifié Zenovij Kovalyk. Sur
une icône personnelle, réalisée à l'occasion de
sa première messe de prêtre, était écrit : “Oh Jésus,
accepte-moi avec le Saint Sacrifice de ton Corps et de ton Sang. Accepte-le
pour la sainte Eglise, pour ma Congrégation et pour ma Patrie”. Cette
inscription est devenue prophétique. Durant la première occupation
soviétique de la Galicie, il a été arrêté pour
ses sermons courageux critiquant le régime athée, et après
la retraite de l'Armée rouge en juin 1941, des témoins l'ont
vu crucifié comme le Christ, sur le mur d'un couloir de la prison “Bryhidky” à Lviv.
Dans des circonstances particulièrement dures, la génération
de nos devanciers a offert l'exemple de ce qu'est un amour de sacrifice et
d'espoir, et nous appelle ainsi aujourd'hui à les imiter. Un bon exemple
nous est donné par le martyr béatifié Klymentij Cheptyts'kyi,
le supérieur des moines studites, frère du métropolite
André. Durant la seconde guerre mondiale, il a organisé le sauvetage
de juifs persécutés. Arrêté par le pouvoir soviétique,
il a été condamné à huit ans de prison. Dans la
prison à régime sévère de Vladimir en Russie, il
rayonnait d'amour envers les prisonniers comme l'a raconté un ancien
codétenu : “De haute taille, 1 mètre 85, maigre, à la
barbe longue et blanche, un peu courbé, il se tenait à l'aide
d'un bâton. Les gestes lents, calme, le visage et les yeux amicaux. Il
me rappelait Saint Nicolas... Nous n'attendions pas un tel “criminel” dans
notre cellule....”.
L'amour pour les proches que le Christ nous a demandé de suivre comme
un des plus grands commandements de Dieu (Matthieu 23, 39) prenait parfois
une dimension plus étroite - celle de la famille. Le père béatifié Mykola
Tsehels'kyi, pour avoir refusé de désavouer son Eglise, a été déporté en
Mordovie. Sa femme, ses trois enfants et sa belle-fille ont été déportés
dans la région Tchytyns'k (Sibérie). Il souffrait énormément
physiquement à cause d'une maladie et encore plus mentalement à cause
de la séparation avec ses proches. Malgré tout, cela n'a pas
brisé son esprit. Dans une de ses lettres, il écrivait à son épouse: “Ma
douce amie, à l'Assomption, c'était le vingt-cinquième
anniversaire de notre mariage. C'est agréable de me souvenir de notre
vie familiale. Je suis avec toi et nos enfants dans mes rêves de façon
quotidienne, alors je suis heureux... J'embrasse comme leur père le
petit front de nos enfants et je vous supplie de vivre honnêtement, dans
la droiture et de se tenir à distance de toute méchanceté.
C'est pour cela que je prie le plus”.
Aimer son prochain ce n'est pas seulement aimer celui que l'on aime bien,
son proche ou sa famille. L'évangile nous apprend aussi à aimer
nos ennemis. Durant la seconde guerre mondiale, le saint martyr Emelian Kovtch
accomplissait courageusement ses devoirs de prêtre, prêchant l'amour
envers les gens de toutes nationalités et sauvant les juifs de la mort.
En décembre 1942 il fut arrêté par la Gestapo. Il a montré un
courage héroïque dans les camps de concentration, encourageant
les prisonniers condamnés à la mort. En même temps il demandait à ses
proches : “Je comprends que vous vous occupez de ma libération. Mais
je vous prie de ne rien faire. Hier on a tué 50 personnes. Si je ne
suis pas là, qui les aidera à supporter ces souffrances?... Je
remercie Dieu pour Sa bonté envers moi. A part le ciel, c'est le seul
endroit où j'aimerais rester. Ici nous tous sommes égaux: Polonais,
juifs, Ukrainiens, Russes, Lettons et Estoniens. Parmi toutes les personnes
présentes, je suis le seul prêtre. Je n'imagine même pas
ce qui se passerait ici sans moi. Ici je vois Dieu qui est le même pour
tous, malgré toutes les différences dans les religions qui existent.
Peut-être nos Eglises sont-elles différentes, mais dans toutes
règne le même grand Dieu Tout-puissant. Quand je dis la messe,
tous prient... Ne vous inquiétez pas et ne perdez pas la foi en mon
avenir. Au contraire, soyez joyeux avec moi... Priez pour ceux qui ont construit
ce camp de concentration et ce système. Ce sont des gens qui vivent
dans la solitude et ont besoin de prières... Que Dieu leur accorde sa
grâce”.
Dans l'obscurité du régime communiste, nos martyrs, par leurs
engagements plus que par des paroles, témoignèrent de l'amour
du Christ envers les hommes. Un amour qui n'exclut personne, pas même
les tyrans et les ennemis. Le père Roman Bahtalovs'kyi disait à ses
frères dans la prison qu'il fallait aimer même ceux qui nous persécutaient
puisqu'ils nous aidaient à retrouver le Règne de Dieu. L'histoire
du bourreau qui torturait monseigneur Tcharnets'kyi est aussi très connue:
quand Tcharnets'kyi s'est adressé à lui avec une voix pleine
d'amour : “Fils, combien de temps vas-tu torturer les enfants de Dieu?”. Le
bourreau ne put supporter son regard et finit par demander le baptême.
Un des prisonniers se souvient du monseigneur Velytchkovs'kyi: “Il priait
pour nous, emprisonnés, ils priait pour ceux qui nous surveillaient
et qui torturaient les prisonniers. Il semblait que le père Velytchkovs'kyi
essayait de nous donner le ciel. C'est incroyable, mais c'est vrai. C'est le
fait qui s'est gravé dans mon cœur pour toujours et qui brillait dans
l'obscurité de l'absurde de la haine mutuelle des camps du régime
de Staline ».
« Il n'y a pas de peur en l'amour, au contraire, l'amour parfait
fait disparaître la peur car celui qui a peur n'est pas parfait dans
l'amour » (1 Jn 4, 18). Dans la lumière de ces paroles de
l'apôtre Jean, la qualité du courage est la seconde face de l'amour
dans le monde chrétien. Le courage c'est aussi la manifestation de la
foi dans la toute présence de Dieu et à l'action de Dieu même à travers
les expériences et les épreuves les plus difficiles. On peut
dire alors que le courage montre la profondeur de la foi d'une personne concrète.
La foi basée sur l'amour est la garantie de notre salut et de notre
vie éternelle. Car «nous attendons avec foi l'espérance
de la justification » car rien n'a de plus grande importance en
Jésus que « la foi basée sur l'amour » (Gal
5.5).