Diacre Didier Rance
historien, secrétaire national AED-France
Le 27 juin 2001, à Lviv, Jean Paul II a qualifié le XXe siècle
de "siècle du martyre". Il a tout à fait raison et
ce n'est certes pas moi qui vais le contredire, ayant publié plus d'une
douzaine de livres sur le sujet, mais… je me demande si les historiens n'appelleront
pas aussi ce siècle le siècle du pardon des martyrs. D'ailleurs
ce n'est certes pas Jean Paul II qui le contredirait : juste une phrase
avant de faire cette proclamation sur le XXe siècle que je viens d'évoquer,
il disait, à propos des martyrs : « Soutenus par la
grâce de Dieu, ils ont parcouru jusqu'au bout la route de la victoire.
C'est une route qui passe à travers le pardon et la réconciliation;
une route qui conduit à la lumière fulgurante de Pâques,
après le sacrifice du Calvaire ».
Le pardon des martyrs et des confesseurs de la foi ! En commençant
cette réflexion, je voudrais faire comme sur certaines routes un panneau : « Attention,
danger ! ». Le pardon : on croit savoir ce que c'est,
une antique vertu chrétienne, recyclée en mode de vulgarisation
pour être bien dans sa peau, hier le jogging, aujourd'hui le pardon,
demain je ne sais quoi… Mais en regardant de plus près ce pardon des
martyrs, on s'embarque pour un voyage dont on risque de ne pas revenir indemne…
I. Le pardon des martyrs
Jésus a apporté la révolution
du pardon inconditionnel
Le pardon inconditionnel est certainement la pierre de touche du martyre
chrétien.
L'inconditionnalité du pardon est la signature de Jésus sur l'âme
- l'épiphanie de la Miséricorde du Père – je me permets
de vous renvoyer là-dessus à Dives in Misericordia .
Et peut-être même du christianisme tout court car, comme l'a fait
remarquer Hannah Arendt, « c'est Jésus de Nazareth qui a
découvert le rôle du pardon dans les affaires humaines » -
nous autres chrétiens dirions plutôt « apporté » que « découvert » mais
il s'agit de la même réalité. Le terme de révolution
pour une fois n'est pas usurpé car, comme l'a bien vu cette philosophe,
toute action – et donc celle de bourreaux- est certes irréversible mais
le pardon, et lui seul, offre la promesse d'une rédemption de l'irréversible,
ouvrant ainsi un imprévisible.
Cette révolution ne s'est pas faite en
un jour
Du Christ sur la croix : « Père, pardonne-leur car ils ne
savent pas ce qu'ils font », saint Étienne, le premier martyr,
est le témoin – martus en grec- parfait : « Seigneur,
ne leur impute pas ce péché ». Mais cette révolution
du pardon inconditionnel qu'il manifeste ne s'est pas répandue en un
jour. Il ne faut pas le cacher : c'est une découverte assez troublante
que de découvrir qu'il semble absent de quasiment tous les récits
des Passions des martyrs de la primitive Eglise : « Bien rares
sont… ceux où les victimes ont envers leurs juges ou envers leurs bourreaux
une attitude susceptible d'évoquer l'amour des ennemis » (Simon
Legasse) : 2 ou 3 peut-être. Le père Christian de Chergé exprimait
cette gène en 1994 : « Il y a aussi dans ces ‘Actes' quelque
chose qui nous déroute et nous heurte aujourd'hui : la dureté de
ces témoins vis-à-vis de leurs juges... ». Toutefois,
comme historien, je nuancerais le propos : la quasi absence de pardon
dans les textes qui nous sont parvenus ne signifient pas forcément que
le pardon n'était pas donné. Il peut signifier aussi que ceux
qui assistaient aux supplices ne le percevaient pas, peut-être parce
qu'ils étaient tellement saisis par cette autre nouveauté encore
plus radicale, celle du martyre lui-même, manifestation de la force du
Christ ressuscité et de son Esprit dans la faiblesse humaine.
Au XXe siècle, le pardon n'a pas été plus
facile qu'avant, pour les martyrs chrétiens comme pour les autres.
L'ampleur des génocides et des crimes de masse commis en ce siècle
semblent même – nous le verrons – avoir rendu à nouveau le pardon
inconditionnel humainement impossible, comme en témoigne le débat
sur le caractère imprescriptible des crimes contre l'humanité.
Soyons clairs : il ne faut pas idéaliser : le pardon relève
de la grâce et de la réponse humaine à cette grâce
et n'a rien d'un automatisme. J'ai entendu - rarement, il est vrai - chez des
confesseurs de la foi d'Europe de l'Est ou d'Amérique latine des paroles
qui ne pourraient être qualifiées que de haineuses envers leurs
bourreaux et leurs tortionnaires, ou l'aveu qu'ils étaient incapables
de pardonner, laissant cela à Dieu. Et qui sommes-nous pour juger ?
Oui, comme l'écrit frère Christophe de Tibhirine en janvier 1994
: « Oui, il y a des ennemis. On ne peut pas nous contraindre à dire
trop vite qu'on les aime, sans faire injure à la mémoire des
victimes dont chaque jour le nombre s'accroît ».
Le siècle des témoignages sur le
pardon des martyrs
Et pourtant, le nombre de témoignagse de pardon inconditionnel des
martyrs et confesseurs de la foi chrétiens du XXe siècle est
sans commune mesure avec tous les siècles qui ont précédés :
des centaines, des milliers sans doute, et je ne parle bien sûr que de
ceux que nous pouvons connaître. Avant de partager avec vous quelques
réflexions sur les fruits et le sens du pardon des martyrs chrétiens
du XXe siècle voici donc le plus important : les témoignages
eux-mêmes. Il en va du bon vin de la charité du Christ que nous
pouvons goûter en buvant ces témoignages comme du bon vin de notre
terre de France : on peut lire des livres d'œnologie ou aller écouter
des conférences sur les vertus médicinales et autres du Bordeaux,
rien ne vaux un bon St Emilion dans son verre ! Je vous invite donc maintenant à en écouter
et vraiment à « boire » quelques-uns.
Durant la guerre d'Espagne, le jeune clarétin Faustino Perez écrit avant
d'être éxécuté avec 50 confrères : « Nous
mourons tous en demandant à Dieu que le sang qui coule de nos blessures
ne soit pas un sang de vengeance ».
Dernière lettre à ses enfants d'Estienne d'Orves avant son exécution
par les nazis « Quand vous serez grands, ne gardez de rancune envers
personne – n'oubliez jamais que tous les hommes sont des frères et qu'il
faut répondre aux offenses et même au mal par le pardon et l'amour ».
De l'homélie de béatification du P. Titus Bransma, autre
martyr du nazisme,: « Il sortit victorieux de cette épreuve.
Au milieu des attaques de la haine, il fut capable d'aimer - d'aimer chacun,
y compris ses bourreaux et disait: « Eux aussi sont des enfants
du bon Dieu , et qui sait si quelque chose demeure en eux... »
Sur le martyre du métropolite Vladimir de Kiev le 25 janvier 1918 : « Les
témoins oculaires attestent que le métropolite resta serein,
presque comme s'il allait célébrer la liturgie. Sur le lieu de
l'exécution, le métropolite demanda quelques minutes pour prier,
leva les mains au ciel et dit : ‘Seigneur, pardonne mes péchés
volontaires et involontaires et accueille mon esprit dans la paix'. Il bénit
ses tueurs et tout de suite retentirent les salves ».
Le Cardinal Lubavchevski, le 31 mars 1991 devant des centaines de
milliers de personnes sur la Grand Place de Lviv : « : « Notre
Eglise (d'Ukraine) est ressuscitée ! Et bien qu'elle soit faible et
portent sur son corps des stigmates, elle appelle à nouveau à elle
tous ses enfants qui vivent: "La paix soit avec vous ". Et elle pardonne
et dit à ses ennemis: "Que le Seigneur vous pardonne et ait pitié de
vous. La paix soit avec vous ! ".
Réponse du cardinal Mikel Koliqi d'Albanie – plus de quarante ans de
camps et de prison ou résidence surveillée à ma question "Peut-on
pardonner à ses bourreaux ? » : « Je vous le dis
franchement : je n'éprouve aucun de ces sentiments de ressentiement.
Je prie, au contraire, Dieu pour qu'il leur pardonne. Pour un chrétien,
la vengeance n'a pas de sens ».
Lorsque le cardinal Wyszynski apprend le décès du chef communiste
Bierut, celui-là même qui avait trahi la parole donnée
et l'avait fait jeter en prison il jette sur un cahier ces notes : « Jamais
plus je ne me disputerai avec Boleslaw Bierut. Déjà Bierut sait
que Dieu existe, qu'il est amour. Il est de notre côté, désormais...
Je solliciterai du Seigneur la miséricorde pour mon persécuteur.
Demain, je dirai la messe à son intention : je l'absous déjà,
confiant que Dieu retrouvera dans la vie du défunt des actes qui parleront
en sa faveur... Ses acolytes auront sans doute bientôt renié et
lâché Bierut, comme cela s'est produit pour Staline. Je ne le
ferai pas. Mon devoir de chrétien l'exige ».
Luis Perez Aguirre, jésuite uruguayen torturé sauvagement : « Comme
chrétien, ce n'est pas suffisant d'être capable de résister à la
torture… Ce n'est pas suffisant non plus de lutter contre la torture. L'exigence
chrétienne c'est celle du Christ en croix, en pardonnant. Nous devons être
capables de pardonner, même de pardonner à nos tortionnaires ».
Mgr Romero : « S'ils finissent par m'assassiner, vous pouvez
dire que je pardonne et que je bénis ceux qui le font ».
Ghassibé Kayrouz, jeune martyr libanais, la veille de son martyre, écrit à ses
parents : « J'ai une seule demande à vous faire : pardonnez à ceux
qui m'ont tué. Faites-le avec tout votre cœur, et demandez avec moi
que mon sang, même si c'est le sang d'un pécheur, soit un rachat
pour les péchés du Liban, une hostie mêlée au sang
de ces victimes qui sont tombées, de tous bords et de toutes les religions,
et un prix pour la paix, et l'amour, et l'entente qui ont été perdues
par cette patrie, et même par le monde entier.
Le père Christian de Chergé : « J'aimerais, le moment
venu, avoir ce laps de lucidité qui me permettrait de solliciter le
pardon de Dieu et celui de mes frères en humanité, en même
temps que de pardonner de tout cœur à qui m'aura atteint ».
II. Sens et fruits du pardon des martyrs
Dans cette seconde partie, je partager avec vous quelques réflexions
interrogatives sur les fruits et le sens du pardon de ces martyrs. Mais je
le rappelle, l'important n'est pas de réfléchir à leur
témoignage, mais de s'y exposer, de s'exposer au Seigneur à travers
eux.
Le pardon des martyrs est semence de chrétiens
Je prendrai deux témoignages, le premier missionnaire, le second de
conversion des bourreaux, tous les deux en Afrique. Isidore Bakanga, jeune
congolais béatifié. Au début du seiècle dernier,
cet apprenti maçon découvre le Christ annoncé par les
missionnaires. Il s'engage pour sa foi et devient catéchiste. Son rayonnement
gêne. Sa conduite et son action montrent comme sont loin de l'Évangile
ceux qui s'en réclament ou l'utilisent pour couvrir des pratiques d'exploitation.
Le gérant d'une société coloniale le fait battre jusqu'au
sang. Le catéchiste de Busira le recueille chez lui. Isidore meurt des
coups reçus, après des mois de souffrances, en pardonnant et
en priant pour ses assassins : « Je ne suis pas fâché contre
le Blanc qui m'a frappé. Au ciel, je prierai pour lui ».
Il y a alors neuf baptisés à Busira. Douze ans plus tard, ils
sont plus de six mille.
Lucien Botovasoa. Ce catholique malgache avait refusé de prendre les
armes et de tuer des innocents, lors des troubles de 1947, au nom de sa foi
chrétienne. Menacé, il persiste dans son refus. Il est alors
condamné à mort, avec exécution immédiate de la
sentence. Ses bourreaux le conduisent au lieu de son supplice. Arrivé là,
Lucien demande qu'on lui accorde un temps de prière. La confiance en
lui est telle que les bourreaux le lui accordent et le laisse seul. Il s'agenouille
et prie à mi-voix durant une dizaine de minutes, surtout pour ceux qui
vont le tuer : ‘Mon Dieu, pardonne à ces frères… ».
Avant d'être exécuté il pardonne encore à haute
voix à son bourreau et lui murmure quelque chose à l'oreille.
Seize ans plus tard, le missionnaire en charge de ce village est appelé au
chevet d'un mourant qu'il ne connaît pas. Celui-ci lui dit : « Père,
c'est moi qui ai tué Lucien Botovasoara il y a 17 ans. Juste avant de
mourir il m'a dit : « quand tu auras vraiment besoin de moi,
je serai là près de toi ». Je sais qu'il est là.
Baptise moi, car je vais mourir ». Le missionnaire le baptise et
il décède peu après.
Le pardon des martyrs révèle la force de la prière
Le Catéchisme de l'Eglise catholique dit tout là-dessus de façon
si juste, si complète et si claire qu'il me suffira de le citer, renonçant à l'illustrer – il
y aurait tant de témoignages de prière au moment de leur mort
de martyrs de tous les continents à citer :
« La prière chrétienne va jusqu'au pardon des ennemis
Elle transfigure le disciple en le configurant à son Maître. Le
pardon est un sommet de la prière chrétienne; le don de la prière
ne peut être reçu que dans un coeur accordé à la
compassion divine. Le pardon témoigne aussi que, dans notre monde, l'amour
est plus fort que le péché. Les martyrs, d'hier et d'aujourd'hui,
portent ce témoignage de Jésus. Le pardon est la condition fondamentale
de la Réconciliation des enfants de Dieu avec leur Père et des
hommes entre eux » (§2844).
Réouvrir la route du pardon inconditionnel
En étudiant une bonne partie de ce qui a été écrit
en français et dans d'autres langues depuis cinquante ans sur le pardon
par des philosophes, historiens, essayistes ou journalistes, je me suis rendu
compte que cette réflexion était très largement déterminée
par deux auteurs partant du génocide du peuple juif.
Le premier, c'est Vladimir Jankélévitch, auteur précis,
délicat et pénétrant d'une somme de philosophie morale
sur le pardon et qui écrit par ailleurs : « Le pardon est
mort dans les camps de la mort … Le pardon n'est pas fait pour les
porcs et leurs truies ». Pour lui, « la première
condition sans laquelle le pardon serait dénué de sens… c'est
la détresse et l'insomnie et la déréliction du fautif….
cette condition est…. ce sans quoi la problématique entière du
pardon deviendrait une bouffonnerie… le repentir du criminel donne seul sens
au pardon, de même que le désespoir donne seul sens à la
grâce ».
Le second, c'est Simon Wiesenthal, le fameux chasseur de nazis. Dans Les
fleurs du soleil il raconte comment, en juin 1942 à Lviv, il
est appelé, alors prisonnier juif promis à l'extermination,
par un jeune SS moribond qui lui confesse le crime abominable auquel il a
participé : le massacre de 150 juifs dans un village ukrainien,
et lui demande pardon. Wiesenthal sort sans un mot. Un détenu polonais,
survivant d'Auschwitz et séminariste, lui dira plus tard qu'il aurait
dû accueillir ce repentir et pardonner. Mais ses co-détenus
juifs penseront le contraire. A la fin de son récit, Wiesenthal demande : « Ai-je
eu raison ou ai-je eu tort ? ». Et il appelle les lecteurs à prendre
partie. Plusieurs livres ont été publié et continuent à l'être
dans plusieurs pays à partir de réponses à cette question
de Simon Wiesenthal, souvent par des noms fort connues du monde philosophique,
scientifique ou politique. Pour la grande majorité, Wiesenthal a eu
raison. Loin de moi l'idée d'insinuer ici que seuls les chrétiens
seraient, eux, capables de pardon inconditionnel, l'Esprit souffle ou il
veut – et la question de Wiesenthal est complexe car il ne s'agissait pas
que de lui. Mais il faut reconnaître que ces deux livres ont à la
fois orienté et bloqué l'essentiel de la réflexion sur
l'évidence qu'il y a des crimes non seulement imprescriptibles par
la Loi mais impardonnables par la conscience. Et alors que vaut le pardon
de la Croix ? Peut-être est-ce une des tâches du témoignage
des martyrs si non d'apporter une réponse définitive, au moins
de ré-ouvrir cette question? Voici un témoignage, que je ne
veux certes pas opposé à Jankélévitch ou à Wiesenthal,
mais seulement pour dire que la question n'est pas univoque, c'est celui
d'Albert Simon, survivant jociste de Buchenwald, sur ses frères jocistes
martyrs et sur lui-même : « Elever son âme vers Dieu
est ‘verboten' (interdit) ». Secrètement, je prononce avec
réticence ‘Pardonnez nos offenses, comme nous pardonnons à ceux
qui nous ont offensés'. Pardonner à nos monstres…. J…A….M….A….I….S….
Jamais… Jamais…. Jamais… Jamais…. Jamais…. Tiens, l'écho ne répond
plus ».
Le pardon des martyrs chrétiens, signe
du plus grand amour
Comme pour la prière, je ne donnerai ici qu'une citation car elle dit
tout, tirée de la Bulle d'indiction du Grand Jubilé, en vous
rappelant seulement l'importance théologique et spirituelle de ce développement
de la réflexion sur le martyr comme témoin non seulement de la
foi mais autant et peut être en un sens plus encore de la charité que
nous devons à Jean-Paul II : « Le martyr, surtout de nos
jours, est signe du plus grand amour, qui récapitule toutes les autres
valeurs. Son existence reflète la parole suprême prononcée
par le Christ sur la Croix: « Père, pardonne-leur: ils ne savent
pas ce qu'ils font » ( Lc 23, 34). Le croyant qui prend au
sérieux sa vocation chrétienne, pour laquelle le martyre est
une possibilité déjà annoncée dans la Révélation,
ne peut exclure cette perspective de l'horizon de sa vie. ». Pour
appuyer ce texte, deux témoignages parleront ici pour tous, celui de
Dietrich Bônhoffer refusant de haïr ses bourreaux nazis à la
veille de son martyre : « Qui peut avoir plus besoin d'amour
que celui qui vit dans la haine ? ». Malusi Mpumlwana, prêtre
catholique sud-africain torturé : « Quand ils vous torturent,
vous pensez : ce sont des enfants de Dieu et ils se comportent comme des animaux.
Ils ont besoin que nous les aidions à recouvrer l'humanité qu'ils
ont perdue ».
Un pardon qui nous dérange
Evguénia Guinzbourg, une survivante du Goulag soviétique raconte
comment ses camarades de captivité avaient du mal à accepter
ce qu'elle leur proposait, de ne pas haïr leurs bourreaux en leur disant
: « A ce compte-là, on n'en sortira jamais, tu comprends
? Eux contre nous, puis nous contre eux, et de nouveau eux contre nous... jusqu'à quand
ce cercle vicieux de la haine ? Fallait-il assurer encore et partout le triomphe
de la haine ? ».
« Jusqu'à quand ce cercle vicieux…? » Vous l'avez
sans doute remarqué : que ce soit dans nos paroisses, nos familles
ou nos couples, nous sommes généralement en tant que chrétiens
prêt à tout pardonner, enfin presque tout, sauf ce mal justement
que l'autre m'a fait : « Tout, sauf ça » ;– et
le cercle vicieux se poursuit… Quand on commence à s'exposer au pardon
des martyrs ce « Tout, sauf ça » explose. Pouvons-nous
en effet comparer les offenses que nous avons subies avec leurs tortures, leur
martyre ? Et pourtant, eux n'ont pas dit « Tout, sauf ça ».
Alors la honte nous submerge, et le vrai pardon peut trouver le chemin de notre
cœur.
Une nouvelle étape dans la révolution
du pardon
Allons plus loin, même si là nous avançons, comme
le disent les anglais, where Angels fear to thread, « où les
Anges n'osent mettre le pied ». Pourquoi Dieu a –t-il voulu que
ce XXe siècle soit aussi celui du pardon des martyrs, du témoignage
sur le pardon des martyrs Je voudrais sinon vous faire partager au moins
vous présenter là-dessus une conviction toujours plus forte mais
qui cherche encore son expression, tellement cela semble à la fois important
et difficile à exposer avec justesse.
De quoi s'agit-il ? Commençons par ceci : peu avant la fin
du régime soviétique, un journal communiste publiait cet aveu, à propos
des grands-mères croyantes : « Leur pardon et leur prière
pour les persécuteurs ont sauvé l'humanité dans notre
peuple ». Aujourd'hui, sous d'autres formes, mais qui sont les branches
du même arbre dénoncé par Jean-Paul II au moment de la
chute de ce régime, l'arbre de l'humaniste faux qui veut mettre l'homme
et le « moi » à une place qui ne revient qu'à Dieu,
l'humanité de l'homme n'est-elle pas menacée aussi dans nos sociétés ?
Publicité, philosophies branchées, articles, réality-shows
etc. ne nous poussent-ils pas sans cesse à mettre notre petit moi à cette
place qui ne revient qu'à Dieu ? Le cri de Nietszche en route vers
la folie se monnaie maintenant dans nos journaux et sur nos écrans : «S'il
existait des dieux, comment supporterais-je de n'être pas dieu ? ».
Mais une voix en nous n'est pas dupe. Et pourtant nous nous laissons flatter.
D'où vient en nous cette illusion, aux conséquences dramatiques
car si je suis dieu, même un petit dieu, je n'ai plus besoin
d'être sauvé (c'est d'ailleurs ainsi que le philosophe Léon
Brunschvicg définissait l'homme moderne, celui qui n'a plus besoin d'être
sauvé). Et je n'ai plus besoin aussi de m'abaisser à pardonner
et d'être pardonné - voir la haine du pardon chez Nietzsche, justement,
et la difficulté pour l'homme d'aujourd'hui à pardonner de façon
inconditionnelle– difficulté si étroitement liée à cette
mascarade de l'illusion d'être un « petit dieu ».
Et bien, je me demande si il n'y a pas à la racine de tout cela et
de cette tragédie il n'y a pas une autre de ces racines chrétiennes
devenue folles. Bien sûr, nous ne sommes pas des dieux, mais il y a en
chacun de nous l'image de Dieu et en particulier ceci : toute souffrance innocente
participe de la croix du Christ et donc de la rédemption en sa divine
profondeur (que celui qui la subisse le sache ou non, qu'il soit chrétien
ou non). Et quel homme n'a jamais dans sa vie subit au moins une fois une injustice
ou une violence et participé ainsi à cette souffrance innocente?
Or je suis de plus en plus convaincu qu'une des perversions de ce
monde actuel, c'est justement d'utiliser ce divin en nous pour faire passer
la contrebande du « divin » de pacotille du petit moi érigé en
dieu dans ses désirs, ses passions, son attitude vis-à-vis des
autres . Quelque part dans son inconscient spirituel l'homme moderne se
dit : « Oui, au fond je sais bien que dans ma vie je ne suis
pas ce dieu que la publicité ou la littérature prétendent
que je suis, mais par ma souffrance je le suis, alors cela me donne le droit
ou l'excuse pour faire semblant de l'être». Et la tragédie
de l'homme moderne, celui qui n'a plus besoin d'être sauvé ni
de pardonner se perpétue ainsi. Heureusement la miséricorde de
Dieu est plus grande que la folie de cet homme auto-divinisé, et le
pourchasse. Et je me demande s'il ne veut pas utiliser pour cela, entre autres « armes »,
le pardon des martyrs et confesseurs de la foi. En effet, par leur pardon,
ceux-ci se dessaisissent radicalement de cette possibilité de pseudo-justification !
Leur témoignage, si on se laisse toucher par lui, peut libérer
de cette tentation..
Conclusion
Ce trop rapide survol du pardon des martyrs du XXe siècle peut conduire à une
réflexion conclusive sur le terme même de mémoire – elle
aurait d'ailleurs pu être la même si nous avions pris comme thème
leur prière ou leur charité.
Quand nous parlons de mémoire nous pensons généralement
rendre service à ce ou à celui dont nous voulons garder la mémoire,
sans nous il tombe dans le néant de l'oubli. Or, avec les martyrs chrétiens,
plus nous avançons dans cette mémoire que nous voulons faire
d'eux, plus nous comprenons que ce n'est pas eux mais nous qui avons tout à gagner à faire
mémoire d'eux. Ce terme de « martyrs » c'est à dire
de témoins du Christ doit être pris ici au sens fort. En faisant
mémoire d'eux, nous les sauvons peut-être à vue humaine
de l'oubli mais – surtout- nous nous rendons présents à eux et – à travers
eux - participants du mystère pascal de souffrance, de mort, et de vie
dont l'Eucharistie nous rend aussi participants. Car cette « route
de l'avenir qu'ils ont nous ouvert » comme le dit si bien Jean-Paul
II, par leur pardon et par tout leur martyre-témoignage, quelle est-elle
sinon Celui qui est « la route, la vérité et la vie » (Jean
14, 6) ?