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La vie religieuse au Goulag de Perm

Myroslav Marynovytch
vice-recteur de l'UCU

Rien n'est en mesure de faire une personne réfléchir sur les vérités éternelles aussi bien que le cimetière et la prison le font. L'auteur de ces lignes, qui était emprisonné de 1977 jusqu'en 1987, est arrivé à reconnaître cette vérité en vertu de l'expérience de la prison et je dédie les souvenirs suivants à mes amis qui ont donné leurs vies pour payer la liberté de leur esprit .

 

1. Les conditions dans les camps de travail sous le régime de Brejnev

Je vais parler de l'atmosphère spirituelle qui régnait dans les camps de concentration sous le régime de Brejniev, à la fin des années 70 – au début des années 80, en particulier dans le camp de l'Oural ¹ 36 à Koutchino, la région de Perm,où j'ai été incarcéré. Dans ce camp comme dans beaucoup d'autres, il y avait des prisonniers politiques, gens arrêtés uniquement pour leurs activités créatives et sociales, qui n'étaient pas liées ni à la propagande ni à la violence. Grâce à l'organisation Amnistie Internationale cette catégorie de prisonniers est désignée comme – “ les prisonniers de conscience ”. Les activités de la plupart d'entre eux avaient un caractère laique bienqu'il y eût aussi ceux dont l'action avait un fondement religieux évident. Dans mon camp à cette catégorie appartenaient :

- un prêtre catholique lituanien Alfonsasse Svarynkas ;

- un représentant du mouvement d'opposition de la jeunesse orthodoxe de Moscou, Oleksandre Ogorodnikov ;

- des représentants des groupes religieux non traditionnels, en particulier un fidèle de l'Eglise Véritable Orthodoxe de Russie et un Témoin de Jeovah.

La plupart des prisonniers (formellement au moins) étaient orthodoxes ou bien gréco-catholiques. Il y avait aussi des catholiques romains, des luthériens, des fidèles des Eglises d'Arménie et de Géorgie. Les juifs formaient aussi un groupe religieux consolidé. En ce qui concerne les rares prisonniers-musulmans, ils n'étaient pas croyants.

Si on parle de la vie des chrétiens dans les camps, il faut dire qu'un de ses traits principaux consistait à ne pas prêter trop d'attention à la confession de chacun. C'est plutôt le fait même d'appartenance au christianisme, le degré de la religiosité, c'est-à-dire la force de la foi qui étaient essentiels. Ce fait peut avoir quelques explications.

Tout d'abord, l'esprit de la plupart des prisonniers était formé dans la société soviétique athée, où la vie ecclésiale normale était très compliquée, parfois complètement impossible. Ces prisonniers avaient d'habitude de faibles connaissances sur les appartenances confessionnelles de leur Eglise, sur les éléments caractéristiques de sa tradition etc. C'est pourquoi la communion n'était pas enracinée dans leur âme au niveau des symboles et des stéréotypes.

Deuxièmement, l'opposition envers l'idéologie qui dominait en Union Soviétique était habituelle dans la vie des camps. Un des traits caractéristiques de cette idéologie était sa tendance antireligieuse, et ceux qui s'opposaient au régime devenaient, malgré eux et de manière automatique, des partisans de la conception religieuse du monde. Le fait de se déclarer croyant était un défi au système dominant, un acte d'opposition et la manifestation d'une volonté libre. Ainsi on cassait les premiers murs de l'athéisme. Après, quand les arguments essentiels du scepticisme athée étaient brisés, la grâce de Dieu commençait doucement son travail. Dieu entrait dans les âmes d'une partie (la m inorité) des prisonniers subitement, d'un seul coup fort ; c'était sans exagérer comme l'apparition du Seigneur. Moi aussi, j'ai véçu une telle transfiguration brusque de l'âme. Bienqu'il soit impossible d'exprimer cet état verbalement, son résultat reste indubitable : on devient une autre personne et tout ce que l'on trouvait ridicule en religion s'emplit d'un sens profond et les anciennes bases idéologiques s'effondrent.

Même si une personne continuait à se croire athée (comme c'était le cas d'un grand défenseur russe Sergiy Kovaliov), elle aidait quand même les croyants dans leur lutte pour leurs droits religieux. C'est pourquoi le fait de l'appartenance à une confession ou à une Eglise était moins important que l'opposition à la pratique antireligieuse officielle.

Troisièmement, il y avait de grandes différences entre les prisonniers dans les camps sous le régime de Staline et ceux sous le régime de Brejnev. Ainsi, dans les camps staliniens d'après-guerre il y avait de grands groupes des croyants, par exemple, des gréco-catholiques ukrainiens ou bien des catholiques romains lituaniens. C'étaient des gens avec des convictions religieuses fermes ayant reçue une culture religieuse dans l'enfance. Ils savaient organiser leur vie religieuse aux camps selon la tradition de leur église. De plus, il y avait parmi les prisonniers beaucoup de prêtres qui pouvaient accomplir clandestinement leurs saints devoirs.

Par contre, dans les camps politiques sous Brejnev aucun des groupes religieux n'était assez nombreux pour pouvoir organiser une vie religieuse selon sa tradition. Dans les années 70-80 les rares prisonniers-prêtres ne pouvaient pas célébrer les messes clandestines formelles, ils prêtaient plus d'attention aux prières communes des chrétiens et aux conversations spirituelles. De cette manière, un œcuménisme s'établissait spontanément dans les relations entre les prisonniers qui, évidemment, ne s'exprimait pas du tout de manière canonique, mais qui était très efficace sur le plan éducatif, apprenant la tolérance religieuse et la solidarité chrétienne.

Conformément aux lois soviétiques de l'époque, l'accomplissement des rites ou des pratiques religieuses dans les camps était sévèrement interdit. De plus, les prisonniers n'avaient pas le droit d'inviter officiellement un prêtre pour leurs nécessités spirituelles. Il était interdit de garder et de se servir de la Bible et des bréviaires. Même une grêve de la faim pou avoir le droit d'avoir la Bible que j'ai faite pendant quelques jours avec certains de mes collègues n'a pas donné de résultat. Je me souviens aussi que la censure du camp a confisqué une lettre qui m'était adressée, où un de mes amis m'avait copié le sermon sur la montagne. Les juifs (dans notre camp, par exemple, Josef Mendelevytch) faisaient une exception à la règle générale car sous la pression d'Israël il avaient reçu la permission d'avoir l'Ancien Testament mais uniquement en hébreu. Les autres qui ne connaissaient pas l'hébreu ne pouvaient que se satisfaire de la lecture d'un “ Evangile Amusant ” athée, où on trouvait parfois des citations du vrai Evangile.

L'interdiction de l'activité religieuse était presque totale ; cela signifiait que tous les actes de protestation –grêves, déclarations ou grêves de la faim – ne donnaient pas le résultat escompté. Comme je m'en souviens, pour une seule fois ma grêve de la faim a abouti, mais elle ne concernait même pas le droit à l'activité religieuse, mais celui de porter sa croix que les surveillants avait arrachée en m'emmenant au cachot. Pourtant, ayant remarqué la croix sur le cou d'un prisonnier gravement malade Victor Niekipelov, le médecin du camp a refusé de le soigner en lui disant : “ Que Lui (Jésus) te guérisse, pas moi ! ”. Bref, les prisonniers soviétiques étaient bien vaccinés contre la dépendance narcotique de “ l"opium du peuple ” qui, selon Karl Marx, était la religion...

 

2. Sous la protection du Saint Esprit

La vie spirituelle et religieuse de nombreux prisonniers était tout de même très intense. Au grand regret des surveillants du Goulag, le Saint Esprit n'obéissait pas aux circulaires des camps et était présent là, où Il le désirait. Beaucoup de prisonniers qui, lorsqu'ils étaient libres, étaient indifférents à la religion, devenaient croyants au camp. L'absence d'une vie rituelle normale ne faisait qu'aiguiser la sensibilité des personnes à la perception profonde de Dieu. Ainsi, la perte de la vue affine souvent les quatre autres sens d'un aveugle. Alors, l'impossibilité de prier dans la cathédrale de Dieu incitait le prisonnier à faire de son âme une cathédrale divine. Au lieu des chants liturgiques son cœur souffrant “ chantait ” ses propres psaumes. Et la consommation du pain amer et de l'eau devenait le sacrement liturgique qui changeait des âmes en les unissant à la vie en Christ.

Cependant, de tels chrétiens “ nés pour la seconde fois ” devaient passer tout de suite un examen difficile. Que veut dire pour un prisonnier “ tendre la joue gauche ” ? Comment doit-il “ aimer ses ennemis ” quand ils sont des surveillants cyniques et impitoyables ? Vraiment, il y a pas de meilleurs lieux pour mettre à l'épreuve les sentiments chrétiens que les camps ! Ici on ne se cachera pas de l'œil de Dieu derrière les dos des autres paroissiens. Dans le camp on n'entendra pas le conseil du prêtre (au moins, d'habitude c'était le cas dans les conditions du Goulag). Là, on est seul devant Dieu – comme une petite fourmi sur la paume de l'homme – et on n'échappera à cette épreuve. Mais les journées d'un prisonnier qui a passé cette épreuve sont bénies !

Le prisonnier, privé du support de la Bible ou d'autres symboles extérieurs, aussi que du support spirituel régulier de la part des prêtres, inconsciemment s'appuyait sur la force du Saint Esprit. C'est pouquoi, comme le remarque la plupart des prisonniers de conscience, leur vie pendant la période totalitaire était extrêmement mouvementée et riche. On peut expliquer logiquement ce fait.

Les prisonniers de conscience comprenaient clairement leur innocence. Leur révolte contre les lois de leur pays n'était pas une révolte contre le principe de la supériorité du droit. Réellement, c'était une protestation contre l'injustice de la loi soviétique et son interprétation officielle. L'impression que l'on te punit pour la vérité, faisait directement sentir au prisonnier la grâce du Sermon sur la montagne, et avec cela “ les béatitudes ” de son esprit pacifique et d'amour l'éclairait spirituellement même si lui-même ne se considérait pas croyant. Cette prise de conscience consacrait chaque jour de la vie du camp, la justifiait et l'emplissait d'un sens important. Elle élevait le prisonnier sur des hauteurs spirituelles, elle le soutenait et lui révélait le sens de la vie, sens qu'il ne commençait à comprendre qu'au moment où il quittait le camps et où il devait gagner son pain quotidien, justifier son existence par de bons actes. Ce n'est qu'à ce moment qu'on se rend compte à quel point toutes les années de camps ont été bienheureuses !

De telle façon, le sentiment que l'on te punit pour la vérité donnait aux prisonniers une grande force spirituelle ; bien sûr, à condition que ses souffrances ne suscitent pas en lui la haine envers les bourreaux et le désir de vengeance. En outre, je n'aimerais pas dresser un tableau idéologique en noir et blanc de l'opposition entre les “ bons ” prisonniers et les “ mauvais ” surveillants. Comme nous l'apprend l'Apôtre, la ligne de démarcation entre le bien et le mal passe dans le cœur d'une personne, et le camp, lieu où il était peut-être le plus dur de pardonner à ses ennemis devenait pour les prisonniers religieux le lieu d'examen et d'affirmation de leur foi.

 

3. La fête de Pâques à Koutchyns'k en 1980

Pour finir ma conférence, permettez-moi de vous raconter une des histoires réelles, liées au Saint-Père Jean-Paul II.

La solidarité chrétienne entre les prisonniers s'affirmait aux camps. Il était plus difficile pour l'administration du camp de punir les prisonniers pour l'accomplissement des rites religieux ou bien la célébration des fêtes religieuses si les prisonniers étaient bien unis. C'est pourquoi dans les camps de Perm de l'époque les chrétiens fêtaient Noel et Pâques deux fois – selon les deux calendriers d'occident et d'orient. Ainsi, le caractère hors-confessionnel de la solidarité chrétienne se déterminait en partie par le caractère hors-confessionnel des punitions : pour l'accomplissement des rites chrétiens on mettait au cachot des orthodoxes, des gréco-catholique aussi que des catholiques-romains ou des protestants.

Une telle famille chrétienne était un groupe de prisonniers politiques qui s'était réuni un jour de Pâques en 1980 (selon le calendrier julien) pour célébrer cette grande fête avec la nourriture modeste du camp. Mais ce qui était une fête pour les prisonniers, devint pour l'administration un événement extraordnaire. La direction du camp avait déclaré que si nous allions célébrer Pâques, on nous punirait. Evidemment, cette menace ne nous a pas influencé : nous avons fait la prière commune et nous avons commencé notre thé. Malheureusement, on n'a pas pu le finir : presque tous les “ perturbateurs du régime ” furent punis par la mise au cachot pour 15 jours dans (l'isolateur du camp)''.

Et bien, souffrir pour le Christ est toujours une récompense pour un chrétien et nous subissions notre peine avec une âme pure. Pourtant, une idée m'est venue de suite à la tête : il faut raconter cet événement aux chrétiens du monde entier. Le nom du Saint Père Jean-Paul II, comme destinataire de cet appel, me vint en premier à l'esprit. Dans tous les camps politiques soviétiques on a réagi avec enthousiasme au fait que l'on l'ait choisi le Pape; intuitivement tous sentaient que c'était une personnalité envoyée par la providence de Dieu pour surmonter le mal du communisme. C'est pourquoi l'autorité de Jean-Paul II était hautement considérée. En ce qui concerne la plupart des leadeurs religieux de l'Union Soviétique de l'époque, ils ne faisaient pas confiance car chacun faisait plaisir au pouvoir athée. Le catholicos arménien de l'époque Vasgen I se s'était distingué, alors nous (parmi nous il y avait aussi des arméniens) avons décidé que notre appel serait dirigé à lui aussi.

C'était moi qui devait écrire la lettre et pendant quelques jours je la rédigeai en pensée, en élevant mon âme vers les hauteurs spirituelles, ou bien, m'exprimant dans le language liturgique . Je n'avais jamais écrit de telleslettres, alors évidemment il y avait beaucoup de délacements . Mais il y avait aussi l'essentiel : la sincérité et la vérité du camp.

Ayant fait connaissance de la lettre, les participants à cette action l'ont approuvé et bientôt une feuille de papier sur laquelle étaient écrites en petites lettres la lettre adressée aux deux leadeurs religieux fut passée en secret à la liberté. Les jours passaient, la tension causée par cette entreprise disparaissait, puis soudainement on reçut dans les camps un message chiffré “ Le Pape a reçu votre lettre et a prié pour vous durant la messe ”. On était infiniment heureux. Nous étions recconnaissants à Dieu que notre voix ait été entendue, et aussi au Saint-Père qui a fait retentir cette voix dans le monde entier et qui a prié pour nous tous.

* * *

Je n'ai pas fait de conclusion à mon exposé. Elle, la conclusion, se forme dans l'âme de chaque chrétien comme l'acte de la foi et de la reconnaissance à Celui, qui ne quitte jamais le prisonnier.






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