La réaction de l'Eglise gréco-catholique aux persécutions du pouvoir après la Seconde guerre mondiale
Svitlana Gourkina
Le 11 avril dernier tout le monde chrétien a fêté la joyeuse
et radieuse fête de la Résurrection du Christ. Depuis 59 ans cette
date a pour les gréco-catholiques de l'Ukraine encore une autre signification
car c'est le 11 avril 1945 qu'à Lviv et à Stanislav (actuellement
Ivano-Frankivsk) les organes de la Sécurité d'Etat ont arrêté les
chefs de l'Eglise gréco-catholique d'Ukraine qui comme le Christ ont
donné en sacrifice leurs vies comme une immolation pascale aux gens
et pour les gens. Par leur position inflexible jusqu'au bout, les évêques
emprisonnés se sont apparentés au Christ et sont devenus un exemple
pour les gréco-catholiques et en même temps des précurseurs
de la renaissance de l'Eglise qui commençait avec eux son chemin de
croix qui a duré presque la moitié du siècle. Le serviteur
actuel du diocèse de Kolomyja et de Tchernivtsi de l'Eglise gréco-catholique
d'Ukraine, l'évêque Pavlo Vasylyk a retenu pour toujours les paroles
prophétiques du métropolite Slipyj avec lequel il était
dans le même camp de Mordovie pendant son deuxième emprisonnement
au début des années 1960 :
Le métropolite a dit une fois : « Dites aux
gens et aux prêtres que notre Eglise vivra bientôt un grand triomphe
de la victoire ». Il en parlait sérieusement. Il a prévu
ce que nous vivons aujourd'hui [1].
Quelle était donc la réaction de la communauté des fidèles à la
liquidation officielle de l'Eglise gréco-catholique par le gouvernement
soviétique et les persécutions qui ont suivi ? Il faudrait
beaucoup plus de temps que 15 minutes d'une conférence pour pouvoir
répondre à cette question et rendre compte des nombreux témoignages
de fidélité à la foi. C'est pourquoi, outre un court exposé sur
le processus d'élimination de l'Eglise gréco-catholique d'Ukraine
sur le territoire de l'ex-URSS, je vais simplement m'arrêter sur 3 moments
principaux de la réaction de la communauté des fidèles
gréco-catholiques à la privation du droit à l'existence
et aux persécutions, à savoir : la maintenance de la structure
institutionnelle de l'Eglise, les différentes formes de la résistance
au système soviétique et le rôle des femmes. Mon exposé se
base sur des documents et des témoignages conservés aux Archives
de l'Institut d'histoire de l'Eglise de l'Université Catholique d'Ukraine.
1. La liquidation de l'Eglise gréco-catholique
d'Ukraine comme Eglise légale sur le territoire de l'URSS au niveau
d'Etat s'est déroulée conformément à l'instruction
secrète ¹ 58 du 15 mars 1945, élaborée par le colonnel
de la Sécurité d'Etat et en même temps chef du Conseil
des affaires de l'Eglise orthodoxe russe créé quelque temps
avant, Grigorij Karpov, et approuvée personnellement par Staline.
4 ans plus tard le rapport secret de G. Karpov adressé aux membres
du Bureau politique du Comité central du Parti communiste bolcheviste
du 24 septembre 1949 soulignait le rôle actif des organes punitifs
du gouvernement soviétique et ceux du Parti : « une
grande attention a été portée à la liquidation
de l' Unia par le Conseil des ministres de la
République Soviétique d'Ukraine, par le Comité central
du Parti communiste bolcheviste de l'Ukraine et personnellement par Khrouchtchev.
Des mesures considérables et substantielles ont été prises
par les organes du Ministère de la Sécurité d'Etat de
l'URSS » [2].
Avec un tel engagement de l'Etat ''le rythme accéléré''
de l'exécution de l'instruction de Karpov concernant l'Eglise gréco-catholique
d'Ukraine était garanti. En effet, dès le début d'avril
1945 jusqu'au début de mars 1946 en Galicie les événements
se succédèrent comme dans un kaléidoscope : la publication
d'un article anti-uniate de Yaroslav Galan intitulé « Avec
la croix ou le couteau / le glaive » ; l'arrêt de
l'épiscopat de l'Eglise gréco-catholique d'Ukraine ; la
fondation d'un soi-disant « Groupe d'initiative de l'Eglise gréco-catholique
pour l'union avec l'Eglise orthodoxe russe » qui était reconnu
par les autorités comme le seul organe du pouvoir dans l'Eglise ;
la convocation des conciles des décanats pendant lesquels un membre
de ce Groupe accompagné d'un membre des organes de Sécurité convainquaient
le clergé de se joindre au Groupe d'initiative ; l'arrestation
des principaux prêtres rebelles ; l'ordination à Kiev
par le métropolite Jean de deux membres ñélibataires du Groupe
d'initiative ; la publication du verdict aux chefs de l'Eglise emprisonnés
et la convocation d'un concile non-canonique dit ''le concile de l'Eglise gréco-catholique
d'Ukraine'' au cours duquel on proclama de « rejeter les résolutions
du Concile de Brest de 1596, d'éliminer l' Unia ,
de se détacher du Vatican et de revenir à la foi orthodoxe et à l'Eglise
orthodoxe russe » [3]. En Transcarpatie,
le diocèse de Moukatchevo de l'Eglise gréco-catholique fut liquidé en
1949, 2 ans après la mort violente de son serviteur , martyr béatifié,
l'évêque Théodore Romgea.
Le dernier appui visible de l'Eglise était le monachisme. Voilà pourquoi
au cours des années 1946-1949 a eu lieu une élimination graduelle
et méthodique des moines d'un côté par arrestations et
d'autre, par le transfert des moines et des moniales d'une région dans
des soi-disant ''monastères de concentration'' ou des maisons monastiques;
en réalité, les plus jeunes se retrouvaient soit chez leurs parents
soit dans des prisons ou en exil et ceux qui étaient plus âgés – dans
des maisons de retraités.
Ainsi, en 1950 l'Eglise gréco-catholique d'Ukraine a presque cessé d'exister
au niveau institutionnel officiel en URSS. Plus tard les fonctionnaires du
Conseil pour la religion en Ukraine occidentale constataient seulement une
lutte avec « les restes de l' Unia » qui
a duré jusqu'aux annés 1980. L'Eglise privée de son épiscopat,
de toutes ses institutions d'administration et d'éducation visibles,
d'églises et de monastères, continua sa vie en tant que communauté de
fidèles, comme ''Eglise du silence''. Après deux générations
qui grandirent dans des conditions de clandestinité cette Eglise témoigna
de la force vivifiante du Verbe de Dieu.
2 . La continuité de la hiérarchie et
du clergé . La structure de l'Eglise gréco-catholique
d'Ukraine futt préservée grâce à des ordinations
secrètes des évêques et des ordinations de prêtres.
Pendant 1945-1989 20 évêques furent ordonnés dont 5 titulaires,
c'est-à-dire qu'ils devaient reprendre les pouvoirs en cas d'arrestation
ou de la mort d'un évêque ou de son adjoint. Tous les évêques
clandestins furent persécutés par le gouvernement soviétique.
Sept d'entre eux ( de la génération d'avant-guerre) sont passés
par les prisons et les camps soviétiques sous le régime de
Staline dans les années 1940-50, cinq d'entre eux furent arrêtés
et condamnés une deuxième fois à la fin des années
1950-1970.
Il est évident que les possibilités de ministères des évêques étaient
bien limitées et se réduisaient en général à l'ordination
des prêtres. Les prêtres ordonnés par les évêques
clandestins se distinguèrent par leur dévouement et leur sacrifice
de soi dans leur service pastoral. Le fait même de la présence
des évêques et de l'apparition du jeune clergé donnait
un témoignage frappant sur la fermeté de la foi, soutenait et
inspirait la communauté de fidèles.
3. Les formes de la résistance.
A. Les formes indirectes / non-publiques de la résistance.
La résistance des gréco-catholiques face aux persécutions
par le gouvernement se manifesta avant tout sous des formes non-publiques comme
les prières privées, la fidélité aux sacrements
de l'Eglise, la participation aux offices, l'éducation religieuse des
enfants, le soutien de nouvelles vocations à la vie religieuse, la préparation
et l'ordination des nouveaux prêtres.
Sous le régime stalinien (1944-1953), lorsque beaucoup de prêtres
et de hiéromoines furent emprisonnés dans des camps de Sibérie,
du Kazakhstan, d'Extrême Orient, au-delà du Cercle polaire, les
fidèles qui restaient en Ukraine continuaient à se réunir
pour des prières et des liturgies qu'ils célébraient seuls
en omettant les paroles du prêtre. Privés d'églises par
l'Etat, ils sont revenus à la pratique des réunions des premiers
chrétiens « Quand deux ou trois, en effet, sont réunis
en mon Nom, je suis là au milieu d'eux » ; les maisons
des gréco-catholiques (prêtres, sœurs et fidèles) devenaient
''des églises domestiques'' où l'on gardait les Saints Dons et
où avaient lieu les Sacrements et les liturgies. Souvent dans ces buts
on utilisait des chapelles, des cimetières et des églises gréco-catholiques
fermées par le gouvernement dans les villages, qui n'avaient pas accepté de
prêtre orthodoxe. Dans les archives de l'Institut d'histoire de l'Eglise
nous avons beaucoup de témoignages sur le fait que les émissions
de « Radio Vatican » ont donné aux gréco-catholiques
encore une possibilité de prendre part à la liturgie du dimanche.
Les prêtres clandestins ne pouvaient pas célébrer souvent
des liturgies pour les fidèles pour les raisons objectives suivantes :
1) il n'étaient pas nombreux ; 2) selon la législation soviétique
ils étaient obligés de travailler dans des entreprises d'Etat
jusqu'à l'âge de la retraite (60 ans) c'est pourquoi il ne leur
restait pour le service pastoral que les jours libres, le plus souvent les
soirs, les nuits ou les jours fériés ; 3) leurs paroisses
se trouvaient dans un autre district ou dans une autre région. Voilà pourquoi
les activités privées, menées en dehors des liturgies,
qui soulignaient le caractère catholique - comme par exemple la prière
avec le chapelet ou la prière au Cœur Sacré de Jésus devinrent
la réponse des fidèles au manque de prêtres.
B. Les formes publiques / ouvertes de la résistance.
Au niveau local les plus grandes manifestations publiques de la foi de la
part des simples gréco-catholiques (même si cela paraît étrange) étaient
les funérailles qui se déroulaient avec le cortège funèbre
et l'installation de la croix ; pourtant on ne portait pas le corps du
décédé dans une église et le prêtre n'y participait
pas visiblement. Pour cette raison on qualifiait souvent les gréco-catholiques
de baptistes et on les frappait d'ostracisme.
Au niveau social et étatique, nous pouvons distinguer trois formes
de résistance, à savoir :
1) des lettres et des pétitions collectives et individuelles ouvertes
avec des signatures, adressées aux autorités centrales et locales
avec des protestations contre les persécutions des gréco-catholiques
et également avec des sollicitations d'enregistrement d'une communauté gréco-catholique
ou d'ouverture d'une église dans un village. A titre d'exemple nous
pouvons citer la lettre de 61 prêtres gréco-catholiques du 1 juillet
1945 contenant une protestation contre les arrestations des évêques
et les activités du Groupe d'initiative ; de nombreuses lettres
de protestation ouvertes du hiéromoine-studite Grigorij Boudzinski contre
l'élimination non-canonique de l'Eglise gréco-catholique d'Ukraine
par l'Etat et les persécutions ultérieures de ses fidèles,
qu'il adressait au gouvernement et publiait dans des journaux pendant les années
1950-1980 ; des lettres collectives avec de nombreuses signatures des
gréco-catholiques de Stryj (1972), de Mshana (1982) etc.
2) des discours ouverts avec des démonstrations d'insoumission à la
milice et aux représentants du gouvernement dans le but de protéger
une église de la destruction, ou un prêtre clandestin de l'arrestation.
On se rappelle en particulier dans ce contexte ''révolutionnaire'' (dans
des notes des délégués des affaires de la religion ainsi
que dans les témoignages recueillis dans les Archives de l'Institut
d'histoire de l'Eglise) le village Nadorozhna dans la région d'Ivano-Frankivsk
dans les Carpates dans lequel en 1958 ont eu lieu des troubles dans le but
de ne pas permettre l'arrestation d'un prêtre actif et dévoué Pavlo
Vasylyk (qui en 1974 est devenu évêque).
3)la pénitence, le mouvement eschatologique qui s'est développé à la
fin des années 1950-au début des années 1960 après
l'apparition de la Vierge dans le village Serednje de la région d'Ivano-Frankivsk
et qui n'était pas reconnue par l'Eglise, est devenu une manifestation
publique de la protestation la plus radicale. Les pénitents dirigés
par deux prêtres gréco-catholiques clandestins, les pères
Ignatij Sotys et Antoine Pototchniak, essayèrent de créer une
sorte de société alternative qui refusait tout lien avec le gouvernement
soviétique : ils refusèrent le travail pour l'état,
l'instruction pour leurs enfants, les passeports intérieurs, les décorations,
la retraite, etc. L'Eglise clandestine a réprouvé leur radicalisme
et leur schisme par rapport à l'Eglise Universelle donc ils « ont
dégénéré », selon le chercheur B. Botsiourkiv, « en
secte qui a réuni les éléments apocalyptiques du catholicisme,
les traditions populaires des gréco-catholiques et le nationalisme ukrainien
dans ''une doctrine théologique'' particulière d'isolement, de
souffrance et de salut » [4].
4. Le rôle des femmes.
Les archives de l'Institut d'histoire de l'Eglise contiennent de nombreuses
interviews qui montrent que les femmes ont beaucoup fait pour conserver la
foi et la communauté des gréco-catholiques pendant deux générations étant
nées et ayant vécu sous le régime soviétique. Au
niveau de la famille les mères et les grand-mères se souciaient
de l'éducation chrétienne des enfants en leur apprenant les prières
traditionnelles (« Notre Père », « Credo »,
prière à la Sainte Vierge) et le décalogue/les dix commandements,
en organisant des prières communes au chapelet à la maison, en
prenant une part active à des organisations laïques en particulier
aux « Apôstolats de la Prière », aux Rédemptoristes
du troisième ordre et aux prières
communes. Au niveau de la communauté, les femmes représentaient
la plupart des paroissiens ''des églises domestiques'', complétaient
les communautés de moniales et organisaient de nouvelles communautés.
Ce sont les femmes qui aidaient le plus souvent le clergé à catéchiser,
qui étaient leurs ''agents de liaison'' et une sorte de garde qui veillait à la
sécurité du prêtre en l'accompagnant à la liturgie
et en portant des affaires pour la liturgie. Les femmes / les moniales se souciaient également
de la vocation à la prêtrise parmi les jeunes – c'étaient
elles qui présentaient le plus souvent les candidats éventuels
aux prêtres clandestins (comme s'en souvient Monseigneur Mykhajlo Sabryga
qui après quelques entretiens a été présenté aux
pères rédemptoristes par la mère de son collègue
de travail).
Pour terminer je voudrais souligner que malgré la liquidation de l'Eglise
gréco-catholique d'Ukraine par l'Etat et les persécutions permanentes,
l'Eglise continua sa vie communautaire grâce au dévouement des
fidèles et à leur résistance persistante à l'idéologie
anti-religieuse. En gardant sa structure institutionnelle et son identité avec
l'accent sur le caractère catholique (vu la conversion à l'orthodoxie),
la communauté de fidèles élevait dans la foi la jeunesse
et donnait de nouvelles vocations à la vie monastique et au ministère,
présentait publiquement ses protestations sous les formes différentes
(des lettres individuelles et collectives jusqu'au rejet complet de l'Etat
soviétique) contre l'injustice et les persécutions. L'Eglise
a répondu aux persécutions par une histoire du témoignage
de l'amour et du pardon, de la souffrance et de la foi, des persécutions
et de l'espoir, de la simplicité et de l'héroïsme, de l'humilité et
des sacrifices.