Mgr Bernard Dupire
recteur de la paroisse catholique russe de rite oriental à Paris,
directeur du Foyer culturel des Deux Ours
Au jour de l'Ascension, Jésus quitte ses apôtres en leur annonçant : « Vous
serez mes martyrs » (« ESSESTE MOU MARTYRES » (Act
1/8). Pour les apôtres, cette annonce n'a rien de tragique, car à cette époque,
le mot grec « MARTYRES » signifie seulement « témoins », « Vous
serez mes témoins ».
Mais très vite les apôtres découvrent la nouvelle signification
du mot « martyres », quand il leur faut eux-mêmes
authentifier, « valider » la véracité de
leur témoignage, en le soumettant à l'épreuve de la souffrance
et de la mort.
Ils sont alors configurés au « Martyr par excellence » qu'est
le Christ, lui « le témoin fidèle et vrai »(Apo
1/5), qui, après avoir annoncé son message en paroles, l'a proclamé dans
le langage universellement compréhensible et indubitable, le langage
du corps livré et du sang répandu.
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« Vous serez mes témoins… jusqu'aux confins de la terre ».
Mission impossible pour cette poignée d'hommes simples, humainement
peu préparés à une entreprise aussi grandiose et dangereuse.
Persécution, souffrance et mort, voilà ce qui attend ces téméraires,
qui osent braver le Prince de ce monde, le Prince des Ténèbres
et le Père du Mensonge. Eux qui se font les protagonistes, les témoins
de la Vérité, de la Lumière et de l'Amour de Dieu.
Mais, ce qui est impossible aux hommes est possible à Dieu, et ils
se souviennent que Jésus leur a promis : « Vous allez recevoir
une force, celle de l'Esprit Saint qui descendra sur vous » (Act
1/8).
Et depuis plus de 2000 ans se réalise le miracle permanent de la transmission,
dans le temps et dans l'espace, des martyrs, manifestation éminente
de la force, de la « dynamis », de l'Esprit Saint à travers
la faiblesse humaine.
Car, tandis que le Prince de ce Monde, depuis la nuit des temps régnait
en maître dans le gigantesque stade mondial pour « divertir » et
détourner les foules de leur destinée divine, dans un coin de
Judée, au pied de la croix d'un crucifié, avait commencé une
véritable course de relais, non prévue au programme.
Et depuis deux millénaires, sans interruption, une immense chaîne
humaine, un véritable marathon de disciples sillonne la planète,
qui ne cessent de se transmettre ce que l'on appelle un « témoin »,
lequel n'est plus un objet, un bâtonnet ou un flambeau, mais un être
vivant, le Christ Ressuscité, qui, en chacun de ses témoins vivants,
perpétue et actualise son unique et éternel martyre, son unique
et éternel sacrifice, témoignage suprême de l'absolu de
l'amour de Dieu pour tous les hommes.
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C'est pourquoi l a vocation au martyre n'est pas l'exclusivité des « Saints
Martyrs ». Elle est la vocation de tout baptisé, appelé,
quel que soit son état de vie, à vivre l'absolu de l'amour, selon
ce que saint Bernard a magistralement exprimé : « La
mesure d'aimer est d'aimer sans mesure ». C'est alors que l'épreuve
devient la preuve, le test de l'amour authentique et que la persécution
est « l'heure de vérité », qui engendre
soit des martyrs, soit hélas des renégats. En ce sens, les persécutions
ont toujours été, dans l'Histoire de l'Eglise, les temps forts
qui ont stimulé l'ardeur des chrétiens. Ce qui a fait dire à Origène
que « le temps de la paix est propice à Satan, qui vole au
Christ ses martyrs et à l'Eglise sa gloire ».
C'est en réaction contre cet affadissement de la foi et de la générosité que
des chrétiens et des chrétiennes, désireux de continuer à vivre
l'absolu de l'idéal évangélique, ont été poussés
par l'Esprit Saint à suivre la voie de ce que Saint Athanase a appelé le « martyre
blanc », le monachisme. Chef de file de ces grands maîtres
spirituels, saint Antoine fut le premier qui, toujours selon saint Athanase, « est
parvenu à la sainteté sans avoir goûté le martyre ».
De même, les époux chrétiens, ceux d'hier et d'aujourd'hui,
sont appelés à témoigner de ce que l'amour conjugal idéal
et parfait, s'il est impossible aux hommes, est possible à Dieu et avec
Dieu, par la grâce du sacrement. C'est pourquoi, les Saints Martyrs « qui
ont été couronnés de gloire divine après avoir
vaillamment combattu » sont cités en exemple et invoqués
dans la liturgie du mariage, appelé chez les chrétiens d'Orient,
le « Couronnement », afin qu'ils aident les jeunes mariés à mener
aussi le bon combat, qui sera couronné à la fin des temps.
Qu'il soit « rouge » par le sang versé ou « blanc » par
la consécration monastique ou matrimoniale, le martyre est donc toujours
appelé à être le témoignage du « plus
grand amour », du « maxi-amour » et donc,
contrairement à ce que le mot et l'imagerie populaire en ont fait, il
ne peut conduire ni au dolorisme, ni au masochisme, mais au contraire à la
joie des Béatitudes. La croix que le martyr reçoit de son Maître
et qu'il porte avec Lui, devient , selon la promesse de Jésus, un « fardeau
doux et léger », source de grande joie et de force.
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La présence perpétuée des « Saints Martyrs » tout
au long de la croissance de l'Eglise et surtout leur présence parmi
nous aujourd'hui, dans les prisons, les camps, les goulags et autres « abattoirs
humains », répartis sur toute la surface du globe, est un
vigoureux rappel, un salutaire « électrochoc » destiné à réveiller
et à ranimer le tonus spirituel des chrétiens.
Quant à l'URSS, elle a, pendant plus de 75 ans, formé un Empire
où vivaient, sous la contrainte de la même dictature politique
foncièrement athée, 300 millions de citoyens de « toute
nation, race, peuple et langue ».
L'unique dénominateur commun, qui caractérisait ces chrétiens, était
que depuis plus de 75 ans, ils vivaient sous un même régime idéologique, économique
et politique. La même idéologie marxiste-léniniste et le
même Parti communiste commandaient intégralement tous les secteurs
de la vie administrative, économique, sociale et culturelle du pays.
Ils formaient donc, de ce fait, un monde à part, vivant en circuit fermé,
hermétiquement clos sur lui-même.
De plus, tous les croyants d'URSS, et d'une façon encore plus précise,
tous les chrétiens, furent, pour employer une image, « dans
le collimateur du Pouvoir ».
Ce totalitarisme atteignait directement, de plein fouet le chrétien
en ce qu'il a de plus profond et de plus spécifique : son lien
vivant avec Dieu, ce lien qui le re-lie à Dieu, la religion. Ce n'était
pas à cause de conceptions politiques ou sociales, opposées ou
divergentes de celles du Parti, que les chrétiens étaient persécutés,
mais uniquement parce que l'homme devait être athée, coupé de
Dieu, privé de Dieu, « sans-Dieu ».
Si, dans le domaine des applications tactiques, de la « praxis »,
le marxisme-léninisme ne cessait de louvoyer, dans ses principes il
ne changeait pas d'un iota et il s'affirmait toujours intrinsèquement
athée. Selon sa logique interne, le communisme devait aboutir à la « solution
finale », à la liquidation totale de toute religion.
Face aux différentes formes de persécution, allant des massacres,
des incarcérations, des internements jusqu'aux lancinantes brimades
administratives, professionnelles et sociales, comment réagissaient
les chrétiens d'URSS et quelles étaient leurs forces, mais aussi
leurs faiblesses ?
La force de ces chrétiens, toutes confessions confondues, c'est d'avoir
maintenu l'intégrité de la doctrine. Il est une chose que l'on
ne dit pas assez en Occident, c'est qu'aucune confession chrétienne
en URSS n'a subi de « contamination » marxiste. Que ce
soit les orthodoxes, les catholiques, les protestants ou les baptistes, ils
ont tous maintenu une doctrine théologique pure. Aussi, étaient-ils
très étonnés quand, venant en Occident, ils découvraient
certains courants de notre théologie ayant subi des influences marxistes.
Ensuite, tous ces chrétiens ont été marqués par
le même creuset de la persécution, tous ont souffert, tous ont
eu des confesseurs, des martyrs. Tous ont été soumis à l'épreuve.
Autre point à souligner : tous ces chrétiens ont résisté à la
tentation de la violence, aux provocations politiques et ils sont resté sur
un terrain strictement religieux. C'est pourquoi ils ne voulaient pas qu'on
les appelle des « dissidents », des « oppositionnels ».
Ils étaient des citoyens loyaux de leur pays, mais qui maintenaient
leur indépendance par rapport au pouvoir politique, en revendiquant
le droit de « penser autrement ».
Cependant, à côté de ces courageux « résistants »,
il y avait des « soumis », des « collaborants » forcés,
sinon actifs. Aussi ne faut-il pas minimiser les ravages de l'athéisme
au niveau de la population. Combien va-t-il falloir d'années, de décennies,
pour refaire de ces hommes couchés, qui ont capitulé, des hommes
debout ? Les exemples merveilleux de courage et de foi ne doivent pas
occulter cette réalité.
Mais, à l'intérieur des différentes confessions chrétiennes,
on a pu noter également des façons diverses de résister,
allant de l'héroïsme et du courage à la prudence.
Certains ont été assez loin dans la « collaboration
passive », en particulier dans certaines communautés de tradition
orthodoxe où l'on cherchait avant tout à maintenir
des églises ouvertes. Car, dans l'Orient chrétien, le culte liturgique
est la source de toute la vie chrétienne, sacramentaire, catéchétique,
théologique et spirituelle. Aussi la fermeture d'une église avait-elle
des conséquences dramatiques pour les fidèles moins préparés à mener
une vie liturgique clandestine.
Chez les catholiques , les formes de résistance étaient
autres. Quand on s'attaque à l'Eglise catholique, en effet, on essaie
de la couper de Rome, de ce cordon ombilical qui fait qu'on est catholique.
Aussi la riposte était-elle toujours la même, car les catholiques,
quand ils sont persécutés, si on ferme leurs églises,
ils descendent dans les catacombes. L'exemple des Gréco-catholiques
a été le plus spectaculaire, puisqu'en Ukraine, plusieurs millions
d'entre eux ont vécu entièrement dans les « catacombes ».
Les communautés protestantes de tradition luthérienne,
dans les Pays Baltes, habituées à suivre le fameux adage « cujus
regio ejus religio » (la religion du pays doit être celle
du « prince ») s'efforçaient, en général,
de maintenir le difficile équilibre entre le loyalisme civique et le
courage chrétien. Les Evangélistes-Baptistes, en revanche, se
montraient beaucoup plus intransigeants, même quand ils étaient
légalement « enregistrés », pour affirmer « qu'il
faut obéir à Dieu plutôt qu'aux hommes ». A
cause de cela, ils étaient l'objet de permanentes persécutions,
ce qui leur valait souvent un rayonnement exemplaire surtout dans les couches
rurales et ouvrières de la population
Ainsi donc, pour beaucoup de chrétiens en URSS, la persécution
a pu être une occasion de retrouvailles œcuméniques et, en particulier,
de réconciliation entre orthodoxes et catholiques. Dans le creuset de
la persécution et de la croix, dans l'immense brassage des déportations
et des exils intérieurs, les chrétiens de différentes
confessions ont appris, sur les mêmes bas flancs des prisons et des goulags
ou dans le voisinage de l'habitat, du travail et de la vie quotidienne, à se
connaître, à se reconnaître comme frères beaucoup
plus proches qu'ils ne l'imaginaient.
Ces différentes communautés chrétiennes, à la
veille de la Révolution, vivaient juxtaposées. Elles demeuraient
fortement tributaires des clivages historiques et nationaux. Elles étaient
remplies de préjugés et de visions caricaturales les unes envers
les autres. Elles ignoraient leurs véritables richesses mutuelles.
Actuellement, dans cette réconciliation œcuménique si ardemment
souhaitée, les chrétiens évangéliques baptistes
essaient d'apporter de plus en plus un élément dynamique pour
atteindre en profondeur des masses populaires entièrement déchristianisées.
Les catholiques de rite romain, surtout en Lituanie, mais aussi dans toute
la diaspora intérieure qui les a dispersés dans toutes les régions
les plus reculées de la Sibérie et de l'Asie Centrale, témoignent
d'une étonnante vitalité.
Les catholiques de rite byzantin, essentiellement ukrainiens, s'efforcent,
en dépit d'un rattachement forcé à l'orthodoxie, en 1946,
de promouvoir le pardon et la réconciliation.
Quant aux orthodoxes, qui forment la majorité des chrétiens
de l'ex-URSS, nombreux sont ceux qui souhaitent renouer des liens fraternels
avec les chrétiens non orthodoxes, mais il leur faut pour cela beaucoup
de patience pour surmonter les obstacles d'ignorance et d'incompréhension
mutuelles.
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Dans les efforts des chrétiens de l'ex-URSS vers le retour à l'Unité chrétienne,
il faut souligner le rôle exemplaire de ces persécutés,
de ces martyrs et de ces confesseurs à promouvoir la réconciliation
Ce sont eux, les victimes, qui non seulement ont pardonné à leurs
bourreaux, à leurs persécuteurs, dénonciateurs, lapsi,
renégats et lâches, mais qui plus est ont plaidé leur cause
devant Dieu, en implorant sa miséricorde. C'est finalement grâce à leur
sang répandu que, non seulement de nombreux chrétiens ont continué de « germer »,
mais aussi que de nombreux « Saul, ne respirant que menaces et outrages à l'égard
des disciples du Seigneur » (Act 9/11), se sont mués en ardents
apôtres et prédicateurs de la tendresse de Dieu, « qui
est riche en miséricorde, infiniment Bon et Ami de l'homme ».
Enfin, l'universalité du martyre chrétien a commencé à faire
tomber les scandaleuses divisions que le péché des hommes a établies
au sein des disciples du Christ. Car, à ce niveau du témoignage
du plus grand amour, les barrières et les étiquettes confessionnelles
n'ont plus de sens et volent en éclats . Les martyrs, en effet,
sont aussi les champions de la réconciliation chrétienne. Ils
nous indiquent le remède radical contre l'insidieux cancer de la division,
qui ronge les membres du Corps du Christ, et dont Il a lui-même douloureusement
prédit les ravages. Ce remède radical, c'est l'unité d'amour,
telle qu'elle est réalisée dans l'unité d'amour des trois
personnes de la Très Sainte Trinité : « Qu'ils
soient un, comme nous sommes un » (Jn 17/22).
Et, contrairement à ce que l'on serait tenté de croire, l'unité de
la foi n'est ni le préambule, ni la condition de l'unité d'amour,
elle en est le fruit, comme le professent les Divines Liturgies de Saint Jean
Chrysostome et de Saint Basile, avant le Credo : « Aimons-nous
les uns les autres, afin que dans l'unité d'un même
Esprit, nous confessions le Père, le Fils et le Saint-Esprit, Trinité consubstantielle
et indivisible ».
C'est pourquoi, tout le potentiel spirituel accumulé par tous les chrétiens
d'URSS, dans le même creuset de la persécution, tout le sang des
martyrs, toutes les souffrances des confesseurs, tout le courage des pasteurs
et des fidèles, tout cela forme un exceptionnel et fabuleux capital
d'amour qui ne peut que porter d'abondants fruits, bénéfiques
pour eux et, indirectement, pour nous, en nous incitant à resserrer
avec eux les liens d'amitié, de solidarité et d'entraide.
Car, finalement, le poison de la division, qui attaque les cellules du corps
du Christ et qui est sournoisement inoculé par le « Diabolos »,
le Diviseur, c'est la haine, laquelle ne peut être vaincue que par l'anti-poison,
qu'est l'Amour de Dieu diffusé en nos cœurs par l'Esprit d'Amour.
Puissent tous les Saints Martyrs, qui sur la même terre ont mené le
même combat pour y faire triompher l'amour de Dieu, être plus que
jamais une vigoureuse semence d'unité, afin, comme nous y invite chacune
de nos Liturgies, de contribuer à la consolidation et à « la
prospérité des Saintes Eglises de Dieu et à l'Union de
tous »