Contribution théologique sur martyre et témoignage
Père
Bruno-Marie Duffé
Professeur de Philosophie et de Théologie Morale
Université Catholique de Lyon
Le témoignage des martyrs habite la
mémoire
et la conscience des croyants et, plus largement, de celles et ceux qui portent
en eux les blessures et les soifs de leur peuple. L'engagement des martyrs
dans l'histoire et dans la foi d'une communauté, d'un pays et, plus
encore, dans l'histoire humaine, demeure, au-delà du temps et des générations,
comme le signe irréductible et ultime du don. Il (elle) a donné sa
vie pour dire ce qu'il (elle) croyait. Et nous, nous sommes héritiers,
témoins, à notre tour, de cette vie qui se présente à nous
comme un testament et comme un appel, que ni le temps ni
les discours interprétatifs n'épuisent, dans sa force singulière :
il (elle) est allé jusqu'au don de sa vie.
Testament dont la signification n'est certes jamais complètement ni
définitivement dévoilée : le martyr invite et interroge.
La vision trinitaire qui précède et accompagne le martyr d'Etienne,
au chapitre 7 du Livre des Actes des Apôtres, situe le martyr dans la
profondeur du regard ouvert sur l'infinie confiance du disciple dans son Seigneur,
qu'il aime jusqu'à mourir. Mais cette vision ouvre également
un autre espace – à la manière de l'icône qui sollicite
celui qui la regarde- entre celui qui témoigne par sa mort et celui
qui, à distance, le considère et déjà le contemple.
On pense ici à la présence de Paul qui approuve la lapidation
d'Etienne mais dont le cœur sera bientôt touché par la connaissance
du Christ crucifié, celui-là même que proclame Etienne.
Il y aurait donc lieu de parler, en théologie fondamentale, d'une double triade iconique du martyr .
Celui qui est mis à mort pour sa foi entre dans un rapport trinitaire
qui l'unit, de manière singulière, au Christ crucifié,
au Père qui le reconnaît et l'accueille comme son Fils et à l'Esprit
qui l'emplit de son souffle et de sa liberté. C'est le versant proprement
théologal du don, envisagé comme participation à l'agapè trinitaire,
amour ineffable et gracieux. L'autre versant, regardant, quant à lui,
du côté de notre condition humaine, vient toucher celui qui reçoit
le signe du martyr, éveillant en lui l'aspiration à entrer, à son
tour, en connaissance et en contemplation de l'amour trinitaire. L'homme en
quête de sa propre humanité, reçoit, dans la vision du
martyr – ou dans la mémoire que l'on va faire de ce dernier- l'appel à entrer
lui-même dans l'espérance en laquelle le prodigue s'abandonne à son
Père.
Le jeu du double regard : le regard du croyant vers le Dieu trinitaire
et le regard du témoin (individu ou communauté) vers le martyr,
fait surgir à la conscience du témoin – celui qui reçoit
le signe du martyr- une double interrogation
Comment peut-on mourir pour ce que l'on croit ? ou, à la
manière d'une réciproque, la foi conduit-elle celui qui croit
jusqu'au don de sa vie ?
Qui suis-je, moi-même, pour recevoir ce témoignage
du martyr ? ou, à la manière d'une incidente, que serai-je
sans celui qui (m')a donné sa vie ?
Père
Fils
martyr
Esprit
témoin-héritier
(figure 1 : le double regard du martyr vers son Dieu et du martyr vers
l'autre homme)
Ces deux types de questionnement donnent lieu à deux argumentations
théologiques : l'une autour du rapport entre martyr et témoin (ou
martyre et témoignage) ; l'autre autour du faire mémoire ,
entendu comme posture centrale de l'Eglise qui se recueille et se renouvelle
par l'exercice de l'anamnèse du don, de l'anamnèse et du don.
I. Le rapport entre le martyr et le témoin -
entre martyre et témoignage -
Il est clair qu'en Christianisme, le martyr premier, c'est
le Christ de Dieu : le Fils qui s'offre pour l'espérance de l'humanité.
Et il importe de bien poser que si les martyrs expriment leur foi « à la
manière du Christ », c'est bien le Christ, le « premier
né d'entre les morts » qui donne sens à la mort des
martyrs, dans le cours de cette histoire humaine où se mêlent
espérance et désespoir. Si le Christ n'est pas mort et ressuscité,
notre foi est vaine et vaine aussi notre volonté de changer l'histoire.
Nous aurions beau « nous faire brûler vifs », nous
rappelle l'auteur de la Lettre aux Corinthiens, si nous ne sommes pas habités
par l'agapè, l'amour de grâce venu de Dieu, « cela
ne sert à rien ». Il est donc déterminant de relier l'acte
du martyr et l'affirmation kérygmatique qui rappelle la mort et le relèvement
pascal du Christ, sous peine de réduire le martyre à une expression
surhumaine, voire inhumaine, de la liberté, proche, à certains égards,
du suicide stoïcien. Le martyr n'est ni esseulé ni désespéré :
il rend manifeste, par sa relativisation du plus précieux des biens
qu'est la vie , le bien plus grand encore d'une vie donnée par
amour , laquelle échappe aux pouvoirs de ce monde tout en ouvrant
un autre avenir pour ceux qui en sont les destinataires. En cela, la mort du
Christ donne pleine lumière à la mort des martyrs et éclaire
aussi bien la mort des prophètes d'Israël. Car les prophètes
considèrent que la dénonciation de l'injustice , tout
comme l'annonciation du salut , valent, l'un comme l'autre, que l'on
aille jusqu'au témoignage suprême.
Le martyr est donc lui-même avant tout un témoin, au sens où l'évangéliste
Jean ponctue son Evangile, en attestant que :
« Celui qui a vu témoigne et nous savons que son témoignage
est véridique. Celui-là sait qu'il dit vrai, afin que vous aussi
vous croyez.» (Jn 19, 35 ; 21, 24 ; 3 Jn 12)
Si tous les témoins ne sont pas martyrs – il y a aussi les témoins
héritiers des martyrs et le martyr n'est pas, stricto sensu, une
obligation pour le croyant ; il y a aussi cette Eglise qui recueille et
se recueille dans la mémoire des « vivants » -
en revanche, tous les martyrs sont des témoins et les martyrs appellent
les croyants à devenir témoins, à leur tour. Les martyrs
sont en effet des intelligences et ces corps qui portent en eux l'inscription
de la croix du Christ, cette inscription dont Irénée de Lyon
disait qu'elle marquait toute créature venue de Dieu, puisque le Créateur,
selon Irénée, crée l'homme en contemplant le Christ. Dès
lors, aucune théologie du martyr ne saurait faire l'économie
d'une réflexion autour des trois termes constitutifs du témoignage,
selon St Jean : la vision, la vérité et le don (de la foi).
Il a vu ; il a témoigné de la vérité, afin
que vous ayez la foi.
* La vision a un « objet » : la considération
première de Dieu pour sa créature. Cette considération
qui se manifeste par l'attention singulière des prophètes et
des justes d'Israël à l'égard des anawim , « ces
pauvres que Dieu aime ». Car il s'agit bien de dire que Dieu ne
nous a pas abandonnés ; que sa miséricorde est de toujours à toujours
et que nulle puissance historique ne saurait l'affaiblir… Vision du Christ
qui s'est fait le proche du lépreux, du blessé et de l'exclu,
et qui, par là, a pris le risque de parler d'un Dieu-Père, que
nulle autorité religieuse, nulle tradition ne saurait contenir. Il a
guéri, pardonné et annoncé la venue du Royaume.
* Aussi bien la vérité s'impose-t-elle au témoin,
comme la lumière qui traverse la ténèbre : cette
ténèbre des systèmes autoritaires et totalitaires qui
ont construit – et continuent de construire - une vérité factice
pour justifier l'arbitraire et la démesure du pouvoir de l'homme sur
l'homme. La vérité dont nous parlons est liberté dans
la foi : horizon de connaissance et de reconnaissance qui rouvre l'espace
de l'Alliance, trop souvent clôturé par nos institutions. Cette
Alliance, grâce à laquelle l'homme peut à nouveau regarder
l'homme, a été renouvelée par le sang du Christ, versé pour
les témoins et pour la multitude, en pardon des péchés.
C'est une vérité qui excède son expression dogmatique – certes
nécessaire mais jamais suffisante-, une vérité lumineuse
et vulnérable, qui éclaire l'histoire humaine mais porte les
traces de la crucifixion, ainsi que le rappellent les récits d'apparition
du ressuscité aux marcheurs d'Emmaüs comme à Thomas l'incrédule.
* « Afin que vous croyez » : voilà bien
la signification de notre double triade, qui relie le témoin-martyr à la
communauté trinitaire, d'une part ; à la communauté humaine
et ecclésiale, d'autre part. Car c'est bien dans cette médiation
que le témoin rend témoignage : médiation entre un
Dieu-communauté en lequel chacune des personnes révèle
et montre l'unicité de l'autre… et une communauté humaine où chaque
personne est en attente du plein accomplissement du sens de son histoire. Le
croire chrétien consiste bien en effet à recevoir et à reconnaître
Dieu au cœur de cette humanité, grâce au signe du témoin :
le signe du récit mais aussi, et de manière plus déterminante
encore, le signe d'une vie qui accomplit ce qu'elle annonce.
* On pourra ajouter : afin que vous aussi, vous ayez l'audace de témoigner et
de vivre ce que vous croyez… Car le témoignage dont il s'agit ici, dans
la double perspective des prophètes et du Christ, des apôtres
et des saints – au sens johannique du terme : « celles et ceux
qui ont reçu l'onction qui vient du Saint » (2 Jn), ce témoignage
a un contenu qui concerne le devenir de notre communauté ecclésiale
et son rôle au sein de l'histoire humaine. C'est afin que vous puissiez
parler, parler à nouveau, annoncer, annoncer sans crainte ce que vous
croyez, que nous voulons vous donner le signe d'une vie offerte, car, pour
reprendre les mots de Paul, « vous, nous êtes devenus plus
précieux que notre propre vie »
Seule cette mise en perspective théologique du témoignage, de
la vérité reçue et de la foi transmise, ou, pour le dire
autrement, seule la communion entre les croyants d'hier et ceux que la grâce
de Dieu éveilleront à la foi demain, donne sens au martyre comme
témoignage ultime et comme participation à cette grâce
offerte. Nous sommes donc appelés à rompre avec toute dérive
interprétative qui centrerait le martyre sur la figure du sacrifice,
même si cette approche reste parfois de mise, dans l'ambivalence d'une
considération selon laquelle la mort d'un homme rendrait possible l'avenir
d'un peuple… En Christianisme, l'Agneau de Dieu a été offert
et aucun autre sacrifice ne saurait tenir lieu de salut en dehors de la manifestation
du Christ mort et ressuscité. En revanche, c'est bien « à la
manière du Christ », dans l'expérience d'une suivance (« sequela Christi »)
librement consentie, que le martyr montre jusqu'où nous emmène
la liberté du disciple, sur les pas de son Seigneur.
Vision
Vérité
Don de la foi
Don reçu
Témoignage
Don de sa vie
(figure 2 : autour d'une approche johannique du témoin pour penser
le rapport entre martyre et témoignage)
II. Notre attitude ecclésiale essentielle consiste à « faire
mémoire »
S'il est juste de dire que les martyrs habitent la mémoire des croyants,
les éveillant sans cesse à leur rôle de témoins,
si l'on a pu écrire que le martyre hante la conscience de celles et
ceux qui cherchent à vivre ce qu'ils croient, il convient également
d'affirmer que les martyrs continuent d'inspirer les croyants grâce à l'exercice
de mémoire qui est au cœur de l'ecclesia, la réunion
des baptisés, au nom du Père, du Fils et de l'Esprit.
En quoi consiste cette posture, centrale dans la réalité ecclésiale
comme dans la liturgie des chrétiens, du « faire mémoire ».
Essentiellement en une triple affirmation qui s'inscrit dans la représentation
biblique du temps et qui établit un lien entre le passé, le présent
et l'avenir : « Il est venu, Il vient, Il viendra . » Cette
structure anamnétique permet à la fois aux baptisés de
nommer Celui qui est leur Commencement (« Alpha »)
et leur Fin (« Omega »), leur Présent
et leur Devenir. Mais elle permet aussi d'accueillir celles et ceux qui, par
le signe du martyr, ont été associés, de manière
privilégiée, au mystère de la fidélité de
Dieu pour son humanité. Ainsi, l'anamnèse relie les martyrs au
Christ et si le Christ est bien le premier nommé dans cette évocation,
s'Il est bien celui qui préside à l'assemblée des saints,
il est aussi celui qui est connu, de générations en générations
par le témoignage de ceux qui ont marché dans ses pas, de la
confiance à la croix et de la croix à la résurrection.
Les martyrs, dans l'anamnèse chrétienne, deviennent les membres
de ce Corps mystique qui unit le Ressuscité, Tête du Corps, au
plus humble des serviteurs, celui qui se tient à distance mais qui sera
bientôt invité à témoigner, à son tour. En
les nommant, dans la foi et dans l'action de grâce, nous introduisons
les martyrs dans la contemporanéité qui caractérise la
communion des saints et qui nous placent dans le présent de Dieu.
On pourra donc, dans la théologie de l'Eglise et dans les incidences
propres à une théologie des sacrements, en particulier du Baptême,
de l'Eucharistie et du Pardon, établir un rapport déterminant
entre mémoire, martyre et témoignage, selon le schème
initié par l'anamnèse proprement dite :
Il est venu : nous avons reçu de lui le signe de
la vie offerte et de la vie donnée.
Il vient : nous pouvons aujourd'hui affirmer et reconnaître
que nous vivons de lui.
Il viendra : nous espérons et attendons dans la foi
les fruits de cette énergie qui se dégage du témoignage
reçu.
Mais on perçoit aussi qu'à chaque moment de cette évocation
et de cette invocation, l'Eglise est appelée à un nouveau commencement
et à un nouvel à-venir – qu'il faut entendre comme une exposition
et comme une liberté- :
Il est venu : il est désormais déposé en
tes mains et dans ta vie, comme une semence qui a besoin de ta terre ;
Il vient : il t'offre la sève de sa grâce et
t'accompagne dans la mission qui est la tienne ;
Il viendra et réunira les témoins au Royaume
des Fils pour une communion en Dieu.
Cette trilogie associe le Christ, les martyrs et l'Eglise, dans cette assemblée
de mémoire où la nomination des saints, témoins d'hier
et d'aujourd'hui, constitue une litanie catéchétique et baptismale
en même temps qu'une plongée dans la fécondité du
mystère pascal du Christ, puisque c'est bien de lui que sont nés
les martyrs. C'est donc bien à partir de la pensée baptismale
que nous pouvons penser le sens de l'expression « le sang des martyrs :
semence d'Eglise ». Car ce sens versé est pour nous mémoire
du sang du Christ et c'est la plongée dans la Pâques du Christ
(mort et résurrection) qui nous donne à comprendre le sens du
martyre, source pour nous de vie et d'espérance.
Il est venu
Il vient
Il viendra
Ils ont témoigné
Nous affirmons et
Nous espérons et
la suite du Christ
nous nous souvenons
nous voulons témoigner
(figure 3 : la structure anmnétique du témoignage et son
inscription dans l'être de l'Eglise)
III. A titre d'ouverture modeste pour un propos inachevé … trois
brèves réflexions sur le mode de la méditation :
* Il y a une dimension à la fois paradoxale et significative du martyre :
c'est que le martyre n'appartient ni à celui qui le vit ni à la
communauté qui en est héritière. On ne décide pas
de devenir martyr, même si l'on est amené à penser, dans
la foi, que l'on peut passer par là pour dire sa foi. Paradoxe d'une
vie donnée mais que l'on ne choisit pas, comme s'il fallait penser qu'un
Autre parle à travers notre existence et que l'amour qui nous anime
est plus grand que notre liberté.
* Il y a une dimension historique du martyre qui excède la seule reconnaissance
que peut en faire la communauté ecclésiale : les martyrs
appartiennent aussi à ces hommes et à ces femmes qui ont soif
d'absolu, même s'ils ne s'inscrivent pas dans la communion des croyants.
Les martyrs sont d'un peuple et d'une humanité ; leur existence
est un message adressé à tout homme venant en ce monde, tout
comme le Christ est Parole offerte à tout vivant, dans la singularité du
chemin qu'il parcourt. Sachant que le message de liberté touche la conscience
humaine en-deçà et au-delà de toute appartenance confessionnelle
ou idéologique. La Parole comme le souffle peut souffler où il
veut…
* Il y a à entretenir cette fonction centrale de la nomination et de
la mémoire. Mais il y a aussi des martyrs que nous ne pourrons pas nommer
parce que nous ignorons leur nom. On connaît le nom de certains et c'est
eux qui composent nos litanies et nos martyrologues. Pourtant celles et ceux
dont nous ne pouvons prononcer le nom participent, à leur manière,
comme la texture invisible de nos liens, à cette assemblée que
nous sommes. Avec eux et avec vous, je perçois l'appel à rendre
grâce à ce Dieu de la fidélité, qui est, qui était
et qui vient.