La fécondité des Eglises martyres et souffrantes d'Afrique
Christine du Coudray
Responsable département Afrique
Aide à l'Eglise en Détresse
Paris le 24 avril et Lviv le 7 mai 2004
Rwanda ce 21 avril 1994
Le génocide des Tutsis a commencé quinze jours plus tôt.
Félicité Niyitegeka , rwandaise d'une soixantaine
d'années, est Auxiliaire de l'Apostolat à Gisenyi. Elle et ses
consoeurs ont accueilli des réfugiés tutsi à la maison.
La sachant en danger, son frère, colonel de l'armée à Ruhengeri,
lui demanda par téléphone de partir et d'échapper ainsi à une
mort certaine. Voici la lettre que reçoit son frère le 12 avril
1994 : « Frère chéri, merci de vouloir m'aider.
Mais au lieu de sauver ma vie en abandonnant ceux dont j'ai la charge, les
43 personnes, je choisis de mourir avec elles.
Prie pour nous, que nous arrivions chez Dieu, et dis au revoir à la
vieille maman et au frère. Arrivée chez Dieu, je prierai pour
toi. Porte toi bien. Merci beaucoup de penser à moi. Ta sœur Félicité Niyitegeka
Et si Dieu nous sauve, comme nous l'espérons, nous nous reverrons
demain ».
Les jours suivants, elle a continué à sauver des dizaines de
personnes en leur faisant passer la frontière du Zaïre. C'est le
21 avril que les milices sont venues les chercher pour les conduire en camion
au cimetière. A ce moment, Félicité dit à ses sœurs : « c'est
le moment du témoignange, venez…. » Et elles sont montées
dans le camion en chantant et en priant.
Arrivées au cimetière où les fosses communes étaient
déjà creusées, les tueurs, craignant le colonel, ont voulu
la sauver. Un d'eux lui a dit : « toi, tu n'as pas peur de
mourir, tu vas voir que c'est sérieux ! Tu seras tuée la
dernière ». Félicité fut donc la 31°…Avec
elle, six autres Auxiliaires de l'Apostolat ont été tuées.
Son frère est arrivé alors qu'on les avait déjà jetées,
déshabillées dans les fosses communes…Il a fait ouvrir la fosse.
On a cherché des vêtements, puis il a enterré sa sœur.
Il a prononcé ces paroles : « tu as choisi de mourir.
Prie pour nous maintenant… »
Le christianisme en Afrique n'est pas un événement
récent, et ce n'est pas non plus une retombée du colonialisme
comme on pourrait le penser. Ses racines remontent au temps des apôtres.
Sur les rivages Nord du continent, l'Eglise fut florissante six cents ans
durant avant que naisse l'Islam. L'Egypte et le nord de l'Afrique, avec des
théologiens tels que Athanase et Augustin, furent les piliers de l'Eglise
universelle.
C'est l'occupation arabe à partir de 640 qui donna un coup d'arrêt à l'expansion
du christianisme, seule une minorité survécut en Egypte, opprimée
mais toujours bien vivante jusqu'à nos jours.
Durant les siècles qui suivirent, la présence chrétienne
en Afrique s'est répandue en goutte à goutte à travers
le désert, mais la Providence ne permit jamais qu'elle s'assèche,
aujourd'hui c'est un grand fleuve qui arrose le continent entier.
Quand Carthage tomba aux mains des Arabes en 697, cette même année
le roi Mercurios établit un royaume chrétien d'Assouan au Nil
Bleu (nous sommes là au Soudan) . Quand ce dernier
succomba sous les coups des Turcs en 1270, l'on assista à la renaissance
de l'ancienne Eglise d'Ethiopie, vieille de 900 ans !
C'est la guerre sainte ou jihad islamique qui eut raison d'elle en 1527.
A cette date pourtant, il y eut un autre monarque pour porter la torche de
la foi: Afonso, roi du Congo, premier souverain au sud du Saraha, qui durant
20 ans travailla inlassablement à établir un royaume chrétien.
Selon Paul VI le Zaire est le fils aîné de l'Eglise Africaine.
Avec son fils, l'évêque Henrique, le roi Afonso esquissa un programme
d'évangélisation jusqu'aux limites de son royaume.
Durant plus de trois siècles, ses successeurs eurent à coeur
de maintenir les liens avec Rome: en un siècle et demi, ils firent venir
400 capucins dans le pays.
La période pré-coloniale, de 1800 à 1880 environ, fut
vraiment l'âge héroique des missions modernes. Témoins
ces cent missionnaires autrichiens qui de 1852 à 1862 ont remonté le
Nil jusqu'au Sud Soudan. Tous succombèrent de la fièvre jaune à l'exception
de Daniele Comboni, évangélisateur du Soudan et canonisé en
octobre dernier. Puis il y eut les Pères Blancs qui tentèrent
maintes fois de traverser le Sahara dans l'espoir d'atteindre Tombouctou, cité mystérieuse
du pays des Noirs, mais qui furent en chemin massacrés par leurs guides.
La fondation de la plupart des églises africaines date cependant de
la période coloniale, entre 1880 et 1960. Toutes les congrégations
missionnaires envoyèrent des volontaires qui partaient pour ne plus
revenir, ils le savaient et l'acceptaient.
Ils ont bravé tous les dangers de la faim, des maladies, de l'isolement,
de la langue, des traditions, des rivalités, de l'incompréhension...Plus
fort que toutes ces contingences humaines qui nous paraissent aujourd'hui encore
insurmontables, l'ardente conviction et l'urgente nécessité d'annoncer
la Bonne Nouvelle.
C'est à cette époque que Charles Lwanga et ses compagnons, les
martyrs de l'Ouganda, meurent pour le Christ, brûlés vifs. Ces
témoins sont pour l'Eglise d'Afrique ce qu'ont été les
premiers martyrs de Rome pour notre Eglise d'Occident. Par leur foi héroïque,
ils ont entraîné à la suite du Christ une foule de nouveaux
chrétiens. Cette offrande d'amour, cet exemple de courage ont fait jaillir
la foi au milieu de leur peuple et l'on pense à ces deux jeunes catéchistes
de 14 et 16 ans, Daudi et Jildo, transpercés d'une lance en haine de
la foi au nord de l'Ouganda en octobre 1918. Un siècle plus tard et
ce depuis 17 ans, cette même région de Kitgum est ensanglantée
par l'Armée de Résistance du Seigneur qui perpétue un
véritable génocide oublié des media, avec 100.000 morts,
plus d'un million de déplacés et 25.000 enfants enlevés,
réduits en esclavage ou enrôlés de force. A Juba, en mars
dernier, au sud du Soudan, j'ai vu un jeune garçon caché dans
un presbytère, espérant échapper à la folie meurtrière
de ce Joseph Kony soutenu par le gouvernement de Khartoum.
Selon les statistiques, en 1900, le christianisme était devenu la religion
majoritaire dans la plupart des pays au sud du Sahara.
Ces prêtres, ces religieuses, ces laics qui ont donné leur vie,
est-ce qu'il vaut la peine de parler d'eux ? Est-ce que leur fin pourrait contribuer à changer
les choses ? Oui sans aucun doute: n'oublions pas les noms de ceux que la violence
aveugle, la haine ethnique, la soif de pouvoir, l'esprit de vengeance ont éliminés
dans l'espoir d'étouffer aussi le message lié à leur sacrifice.
D'ailleurs leur mort n'est que la pointe de l'iceberg d'une masse de gens pourchassés,
refusés, humiliés, massacrés.
A dessein nous ne parlerons pas, à une exception près, des très
nombreux missionnaires qui ont offert leur vie durant le dernier siècle
mais de ceux qui sont le fruit de leur don sans retour. En 2003, sur les vingt
neuf catholiques assassinés dans le monde, dix sept ont trouvé la
mort en Afrique.
Nous avons choisi d'offrir ces quelques témoignages qui ne nous feront
pas oublier que 220 religieuses et 235 prêtres ont été tués
durant les cinquante dernières années en Afrique.
L'abbé Adriano Kasala
En 1985 en Angola, la guerre civile avec son lot de victimes, d'embuscades
et de mines n'empêche pas le Père Ligthart, un spiritain, de visiter
trois paroisses demeurées sans prêtre dans l'archidiocèse
de Huambo, au cœur du pays et des combats les plus violents.
Accompagné de l'abbé Adriano et pour vaincre la peur, le Père
Ligthart avait fixé un programme de visites aux paroisses. Cela rassurait
les fidèles et les catéchistes et ces derniers préparaient
les chrétiens aux sacrements, sûrs qu'ils viendraient. Cela donnait
aussi du courage au Père : il savait qu'on l'attendait. Sur le
tableau de bord de sa voiture, le Père avait affiché ce proverbe
hollandais : « le bâteau qui reste dans le port est sauf.
Mais est-il construit pour rester toujours dans le port ? » L'abbé Adriano,
ordonné en 1982 pour l'archidiocèse de Huambo, était fasciné par
le courage et la simplicité de la foi du Père Ligthart. Le danger
commun les unissait et lentement mais sûrement l'abbé Adriano
commença à marcher suivant les pas du Père Ligthart. Il
finit par le considérer comme son frère aîné. Une
amitié sacerdotale se noua, libre, motivée uniquement par le
service missionnaire de l'eucharistie, des sacrements et de la communion qui
venaient fortifier les chrétiens des différentes communautés.
Malgré tous les risques, l'abbé Adriano avait accepté de
desservir une autre paroisse, là-même où un frère
avait été enlevé.
Le mardi 24 janvier 1987, le Père Ligthart se rend à Chinguar
avec un catéchiste : but du voyage, des leçons de catéchèse.
D'autres demandèrent de les prendre dans la voiture mais le père
refusa en disant qu'il ne voulait pas courir le risque de « voir
tués dans une même embuscade tous les chefs-catéchistes
de la paroisse. » L'abbé Adriano le suit dans une autre voiture.
Depuis quelque temps ils avaient décidé de se déplacer
avec deux voitures, pour s'entraider dans le cas d'embuscades ou de mines.
Rarement l'abbé emmenait quelqu'un dans sa voiture pour ne pas avoir
sur la conscience la mort de quelqu'un, disait-il.
Après quelques kilomètres, la route est barrée par des
hommes armés, en uniforme militaire. Tandis que le catéchiste
réussit à sauter de la voiture et à prendre la fuite,
le père Ligthart tombe, criblé de balles. L'abbé Adriano
qui arrive quelques minutes plus tard sort de la voiture pour parler avec les
soldats, il tombe au milieu de la route.
Les deux frères dans le sacerdoce se retrouvent unis, au même
moment, dans le don de leur vie au service de ceux qui leur étaient
confiés.
Mgr Christophe Munzihirwa (29 octobre 1996)
Le Père Christophe, jésuite, renommé pour sa très
grande simplicité, devient archevêque de Bukavu en mars 1994,
alors que toute la région va s'embraser dans une folie meurtrière
où le mensonge aujourd'hui encore prédomine. L'afflux sans précédent
de réfugiés rwandais (1.500.000) dans la région du Kivu à partir
du mois de mai, leurs conditions de vie inhumaine, les violences, la démission
de la communauté internationale, poussèrent Mgr Munzihirwa à se
faire le défenseur des multitudes de sans voix. Malgré sa santé fragile,
il se révéla infatigable dans la dénonciation des violences
multiples qui secouaient la région des Grands Lacs, s'adressant à la
communauté chrétienne de Bukavu, aux autorités civiles
et militaires, nationales et internationales, aux gens de bonne volonté.
Je puis témoigner personnellement qu'il a mené ce combat tout
seul et que même ses confrères évêques n'ont découvert
qu'après sa mort l'ampleur du combat qu'il a mené au service
de la vêrité.
« Nous demandons aux gouvernements de Kigali et de Bujumbura
de régler leurs problèmes internes chez eux et de ne pas les
exporter chez nous au Zaïre. Nous demandons spécialement aux
Tutsis du Rwanda, que nous avons maintes fois accueillis comme réfugiés,
de ne pas cracher dans le puits où ils ont bu. Aujourd'hui ils nous
récompensent avec des bombes. Qu'ils se rappellent que l'histoire
tourne. Bien chers frères, défendons-nous avec courage contre
les pillards mais toujours souvenons-nous que nous sommes chrétiens,
et qu'à chaque moment de notre histoire, nous sommes chrétiens.
Conservons notre dignité de chrétiens. N'encourageons jamais
toute discrimination tribale, raciale ou ethnique. Et celui qui touche à un être
humain, parce qu'il est humain à l'image de Dieu, il touche à Dieu
lui-même. »
Ce 29 octobre 1996, alors qu'il a aidé les trappistines tutsi du monastère
de la Clarté Dieu à passer la frontière vers le Rwanda,
sa voiture est soudain immobilisée par des tirs en rafale. Après
contact-radio, l'archevêque de Bukavu est tué d'une balle dans
la nuque.
« Je mourrai tué par les soldats »,
avait-il dit plusieurs fois. Il avait confié quelques semaines avant
sa mort : « Ne sois pas étonné d'apprendre
de mauvaises nouvelles, prie seulement pour que le Seigneur et la Vierge Marie
nous accompagnent jusqu'au bout du chemin », paroles prononcées
avec une sérénité empreinte de gravité, comme si
elles faisaient partie d'un rosaire intérieur, récité mille
et une fois.
L'évocation du martyre de Mgr Munzihirwa nous conduit à évoquer
celui de Mgr Emmanuel Kataliko , son successeur, qui meurt
le 4 octobre 2000, épuisé par un long combat pour la paix, la
justice et la dignité. Les deux hommes sont intimement unis à bien
des égards : par la même situation, le même esprit,
le même idéal, le même combat humain et spirituel et jusque
dans le lieu même de leur sépulture, choisi délibérément
par Mgr Kataliko. Le 24 février 2000 en effet, il écrivait : « On
est prudent, si je meurs, mettez-moi auprès de Mgr Munzihirwa ! »
Homme de foi et de courage, réaliste et pragmatique, un pasteur en
quête d'unité. Même le département d'Etat des Etats
Unis avait reconnu en lui un acteur incontournable pour la réconciliation
et la paix dans les conflits de la région des Grands Lacs : « En
tant que chef religieux et membre de la société civile, Mgr Kataliko
peut servir de catalyseur dans la réconciliation des populations du
Kivu ».
C'est dans la plus humble discrétion que les Filles de la Résurrection ,
fondées par le Père Werenfried van Straaten en 1996 rendent compte
de cette puissance d'amour qu'elles ont reçue et veulent transmettre.
Nous sommes toujours dans cette région saignée par la haine,
et le danger est si grand pour la communauté de Busasamana, au Rwanda,
que l'évêque leur conseille de rejoindre la ville de Nyundo pour
se mettre à l'abri : « Très cher Père
Evêque, nous vous remercions de votre souci paternel. Jusqu'à présent
nous sommes unies entre nous et avec la population. Nous avons peur, mais nous
ne nous sentons pas encore en danger. Il n'y a aucun prêtre à la
paroisse ; les chrétiens ne comptent que sur nous. Comme ici au
Rwanda, les laïcs ne sont pas autorisés à distribuer la
communion, nous ne pouvons pas laisser les chrétiens sans communion.
Ainsi nous ne pouvons pas nous enfuir s'il n'y a pas de grand danger. D'ailleurs
nous sommes neutres dans la population et nous ne connaissons pas la politique. »
Six des sept sœurs ont été massacrées à coups
de mâchette le 8 janvier 1998. Les assassins n'ont rien volé,
leur seule intention était de tuer car elles les avaient défiés
en donnant l'hospitalité à la femme du catéchiste qui
venait de perdre presque tous les membres de sa famille.
Avant de refermer momentanément le livre des souffrances de cette région
qui a payé le plus lourd tribut en vies humaines depuis la 2° guerre
mondiale, soit 3.5 millions de morts depuis 1996, dans la plus grande ignorance
et, beaucoup plus grave, dans l'indifférence, rappelons que l'actuel
archevêque de Bukavu a eu une attaque cérébrale le jour
même de son installation en la fête de Pentecôte 2001.
Isidore Bakanja
Le 24 avril 1994, lors du synode pour l'Afrique, Isidore Bakanja, catéchiste
au Congo, en ce premier pays sub-saharien qui accueillit la Bonne Nouvelle,
fut béatifié. La vie et le martyre d'Isidore Bakanja né en
1880, se situent à une époque où les colons belges exploitaient
les terres vacantes, soi-disant non occupées par la population locale.
Ce système suscita beaucoup de controverses tant des sociétés
commerciales privées que des autochtones qui se retrouvèrent
spoliés de leurs terres et soumis à un esclavage différent
de celui pratiqué par les arabes mais non moins inhumain que le premier.
Dans un climat de méfiance et d'hostilité, exactions, vexations
et cruautés gratuites devinrent monnaie courante. Il est vrai que les
Pères Blancs, les Pères de Scheut, les Jésuites et les
Trappistes réalisent au long des années un travail d'évangélisation
admirable et la réponse de la population est à la hauteur de
leur engagement. Les colons de leur côté redoutaient l'expansion
du christianisme dans leurs territoires, parce que les ouvriers convertis étaient
plus instruits que les autres et limitaient de ce fait considérablement
leur pouvoir moral. Bakanja connut bien vite ce climat hostile à la
religion en quittant son village natal en 1905 pour Mbandaka à la recherche
de travail. Il s'embauche comme maçon, s'inscrit au catécuménat
chez les Trappistes, recoit baptême, confirmation puis la communion en
1907. Puis il s'engage comme domestique dans la société SAB qui
exploite caoutchouc et ivoire, dans un milieu où les agents sont des
athées acharnés. Le gérant ne supportait pas les marques
extérieures de vie chrétienne de Bakanja tels que le scapulaire
et ses prières. Il le détestait parce qu'il était très
respectueux et obéissant, mais aussi parce qu'il était courageux
et nullement disposé à se laisser intimider pour ses opinions
religieuses.
Un soir le gérant lui intime l'ordre d'ôter le scapulaire de
la Vierge qu'il porte autour du cou, ce qu'il ne fait pas. " Enlève
le toi-même si tu veux, moi je n'y touche pas !" Alors le gérant
crache toute sa rage et ordonne que Bakanja soit puni de 25 coups de fouet.
Malgré cela, il ne pliait pas et continuait à se retirer pour
prier le chapelet, méditait seul ou en compagnie de quelques ouvriers
désireux d'apprendre le catéchisme. Un jour, le gérant
le rencontre sur le chemin du verger. Au comble de l'exaspération devant
la ténacité du jeune Isidore, il le fait fouetter avec un fouet à clous,
250 coups qui lui arrachent la peau et entament la chair. Après ce supplice,
exsangue, il est encore emprisonné les chevilles serrées dans
des anneaux de fer, le gérant craignant qu'il n'aille le dénoncer.
Durant les mois qui suivent, son état empire: au missionnaire qui lui
demande s'il acceptait de pardonner à son bourreau, le jeune martyr
répond: " Père, je ne suis pas fâché. Le
blanc m'a frappé, c'est son affaire. Il doit savoir ce qu'il fait. Bien
sûr qu'au ciel, je prierai pour lui ."
Le 15 août 1909, Isidore Bakanja s'éteint en priant le chapelet
avec les chrétiens qui l'assistaient. Il avait 29 ans. La Reine du ciel était
venue chercher son fils, le jour même où l'Eglise célèbre
son entrée glorieuse au ciel.
Bakanja est le symbole de la victoire du bien sur le mal, de l'amour et du
pardon sur la haine. Et Isidore Bakanja ne fut pas seul à témoigner
de cette lutte victorieuse.
Le Cardinal Emile Biayenda de Brazzaville
Le plus jeune cardinal africain fut assassiné le 22 mars 1977 à Brazzaville,
rendu responsable en dernière instance de la mort du président
Marien Ngouabi, marxiste convaincu. L'Eglise était au coeur des débats
lorsque le président Massamba-Debat instaura en 1963 un gouvernement "révolutionnaire" et
proclama le socialisme scientifique "doctrine officielle de l'Etat congolais".
La gauche révolutionnaire remplaça le syndicat chrétien
révolutionnaire, les écoles catholiques et protestantes furent
nationalisées et l'enseignement de la doctrine marxiste fut rendu obligatoire.
L'Eglise devint la cible d'attaques directes avec campagnes de dénigrement à la
radio et dans la presse. Victime innocente de l'excès de zèle
des communistes congolais, l'abbé Biayenda avait déjà enduré 44
jours de prison et de torture en mars 1965. Mais pour consolider la paix et
la réconciliation, il ne porta pas plainte contre ses bourreaux. Devenu
cardinal, il fera de la paix et de l'unité nationale les thèmes
majeurs de son apostolat: " nous devons toujours et partout être
ces hommes de bonne volonté, porteurs en eux de la paix dans les divers
milieux d'apostolat où nous nous trouvons. Cette paix est indispensable
pour que nous soyons à l'abri de tout esprit de parti et de division,
dans l'Eglise et dans les nations."
Informé que ses ennemis voulaient sa tête, Le cardinal refusa
de quitter le diocèse pour sauver sa peau par ces mots: " Etre
absent de Brazzaville serait une horrible catastrophe pour l'Eglise du Congo.
J'y suis et j'y reste. je préfère donner ma vie comme le Christ,
pour sauver mon clergé et mon Eglise, que d'aller me cacher je ne sais
où. Il faut un ou plusieurs sacrifiés pour la paix de la nation.
Prions beaucoup Marie, Mère de Miséricorde, pour obtenir la paix
et l'unité nationale, notre pays lui a été confié."
Il avait écrit ces paroles prophétiques :
« Tu me pleures aujourd'hui, réjouis-toi
car en devenant prêtre, j'ai donné totalement ma vie au Christ,
Mon Maître.
Il m'a conduit au milieu de vous pour que je sois à son exemple votre
pasteur.
Jésus Christ est venu parmi nous non pour se faire servir, mais pour
nous servir, en nous aimant jusqu'au sacrifice de la Croix.
Tu me pleures aujourd'hui, réjouis-toi
Car en Lui j'ai mis mon espérance et je n'ai jamais été déçu.
J'ai combattu le bon combat, j'ai achevé ma course, j'ai gardé la
foi
Le Sang du Christ répandu pour nous tous est le sang de la paix et
de la vie.
Comme mon maître, mon sang versé est un sang de paix et de vie.
Tu me pleures aujourd'hui, réjouis-toi
Car je te demande de porter dans ta famille, dans ton quartier, les fruits
de ma mort : la paix et l'amour.
Tu respectes et vénères dignement ma dépouille mortelle.
Respecte avec plus de dignité encore, mon sacrifice et ma volonté.
Que par la grâce de notre Dieu, mon sacrifice sanctifie notre terre
congolaise. Qu'il pacifie ton cœur blessé et qu'il unifie tous nos frères
et nos sœurs du Congo. »
Le procès de béatification du Cardinal Biayenda a été ouvert
en 1996.
Et que dire des martyrs vivants ? Aujourd'hui en Afrique,
l'Eglise du Soudan symbolise plus que toute autre la résistance à la
persécution et à l'esclavage, face à un islamisme fondamentaliste
qui a choisi de faire du Soudan la tête de pont de l'Islam en Afrique.
Depuis le début de son pontificat, Le Saint Père se fait inlassablement
la « voix des sans voix ».La canonisation de Joséphine
Bakhita en 2000, elle même jeune esclave torturée et martyrisée,
celle de Daniele Comboni qui a porté l'Evangile sur cette terre et l'élévation
de l'archevêque de Khartoum à la dignité cardinalice en
octobre 2003 viennent l'attester. Le Cardinal Zubeir Wako de Khartoum, lorsque
la situation devient par trop intolérable, l'exprime par la poésie:
Seigneur, la situation empire.
Bientôt nous serons incapables
de dire la prière que tu nous as enseignée.
Nous oublions comment pardonner.
Ainsi le tombeau que Tu as laissé vide
se remplit de...cadavres.
Viens au milieu de nous
et dis: LA PAIX SOIT AVEC VOUS
car il n'est plus que Toi
qui puisse à présent prononcer ces mots
comme il convient.
et cet e.mail du 23 mars 2004
..."Il m'a fallu retourner à l'hôpital. Le taux de sucre était
devenu tout à fait irrégulier probablement à cause de
tout ce qui a entouré les célébrations du centenaire à Wau.
Les complications sont là et les pieds sont atteints. Je suis incapable
de mener à bien ma tâche normalement, j'ai des vertiges en permanence.
Le médecin m'a recommandé de me reposer au moins deux semaines
avant de rentrer à Khartoum, ce qui veut dire que je serai à Khartoum
le Mardi Saint au plus tôt….
J'espère et crois que le Seigneur nous donnera le courage d'avancer
au large pour la prise qu'Il nous a promise.
Voyez-vous, c'est la troisième année que je célèbre
le Carême alité. J'espère que le Seigneur répétera
cette année le miracle de me remettre debout durant la Semaine Sainte
afin que je puisse célébrer la Résurrection avec mon
peuple."
Vienne le temps de nous mettre à l'écoute de l'Eglise d'Afrique.
Dimanche de la Miséricorde Divine (18.IV 2004)
Christine du Coudray
Responsable département Afrique
Aide à l'Eglise en Détresse