Mgr Philippe Brizard
président de l'Œuvre d'Orient
Quand j'ai choisi ce thème, je ne savais pas à quoi je m'engageais.
Grâce à vous, grâce à Antoine Arjakovsky, j'ai approfondi
une question qui a toute son actualité. Je vous remercie donc de me
donner l'occasion d'en parler.
D'entrée de jeu, il faut dire que le martyre est une forme de cas particulier,
mieux, l'archétype de la sainteté. C'est ainsi que j'en parlerai.
Mais auparavant, il faut préciser ce qu'on entend par sainteté.
Dieu seul est saint. Pour les hommes, qui sont des êtres créés,
la sainteté consiste à participer à la vie divine; Jean
dit à ce sujet : ''nous lui serons semblables parce que nous le verrons
tel qu'il est'' (1 Jn 3.2). Des deux parties de cette phrase sont nées
les deux traditions de la divinisation en Orient (théôsis ou théopoèsis)
et de la vision béatifique de Dieu en Occident. Deux Pères de
l'Eglise, Maxime le Confesseur et Augustin se font face; leurs doctrines se
complètent l'une par l'autre.
C'est donc dans ce cadre que l'on va rapidement évoquer le martyre
ou les martyrs et leur rôle dans la théologie spirituelle. Nous
en verrons aussi l'actualité.
Tout le monde sait que le mot martyre vient du grec marturia qui signifie
témoignage. Chrétiennement parlant, il désigne le fait
de mourir pour témoigner du Christ. Il existe un sens juridique du mot
: par ses souffrances et par sa mort, le témoin, martus, manifeste la
vérité du témoignage qu'il rend au Christ. Mais dans la
perspective eschatologique, le martyr est surtout le témoin de la vérité du
monde à venir. L'exemple biblique caractéristique se trouve dans
le récit de la mort du protomartyr, saint Etienne, qui voit ''le ciel
ouvert et le Fils de l'homme debout à la droite de Dieu'' (Ac 7,56).
Sa mort n'est pas sans rappeler la passion de Jésus. Selon le même
auteur saint-Luc, Jésus passe directement de la croix au paradis, emmenant
avec lui le bon larron. Toujours sur le mode de la vision, saint-Jean, martyr
puisque exile ''à cause du témoignage de Jésus'', voit,
selon l'Apocalypse, ''le ciel ouvert et une foule immense de martyrs, les palmes à la
main, adorant Dieu et l'Agneau'' (Ap 1, 9) . Nous nous trouvons devant une
conception du martyre qui existait déjà dans l'Ancien Testament,
voyez surtout les Maccabées, où les martyrs participent à la
lutte finale entre le bien et le mal, plus que contre les autorités
terrestres impies, Ils annoncent par leurs souffrances la venue du monde à venir.
Jésus est plus qu'un martyr, titre qui lui est parfois donné dans
le Nouveau Testament, il en est l'archétype. On ne tardera pas à voir
dans les martyrs des disciples parfaits; leurs morts prennent le nom de passion.
Ils sont tellement conformés au Christ et à sa mort qu'ils lui
sont assimilés dans le mystère pascal célébré dans
l'eucharistie. C'est au point qu'un saint Ignace d'Antioche supplie les Chrétiens
de Rome de ne rien faire qui l'empêche d'être ''un imitateur de
la passion de son Dieu'', que saint Polycarpe prie avant de mourir avec des
mots qui rappellent ceux de la Prière eucharistique. Très vite,
les Chrétiens ont considéré les martyrs comme des intercesseurs
très efficaces puisqu'ils sont entrés au paradis et qu'ils se
tiennent en présence de Dieu. Nous tenons là la distinction essentielle
entre le martyr pour la foi et celui ou celle qui meurt pour défendre
son opinion même religieuse. Je soulève un problème qui
a empoisonné l'Eglise en ses débuts, celui posé par la
gnose. Je considère seulement le manichéisme : dualiste, il superpose à la
réalité démoniaque la surréalité parfaite.
Le manichéen recherche le martyre, mais il en pervertit le sens. Il
meurt en haine du monde; il prouve par-là l'irrémédiable
corruption du monde tel qu'il va et manifeste la vérité de sa
doctrine. Le Chrétien meurt toujours pour un autre : Dieu auquel il
rend témoignage et pour son prochain, - y compris ses persécuteurs-,
qu'il veut contribuer à sauver. Le gnostique dualiste meurt contre la
réalité effective du monde et pour la vérification pratique
de sa doctrine. Le martyr Chrétien est celui qui réalise, de
cette manière et comme un cas limite, - c'est pourquoi on ne doit pas
rechercher le martyre-, la vocation de tout Chrétien à la sainteté.
Du point de vue oriental, la sainteté est divinisation. Or les martyrs
sont conformés, assimilés au Christ. ''Etre Chrétien,
dit Saint Grégoire de Nysse, c'est imiter la nature divine''. La déification
consiste donc à acquérir, non pas la nature divine, ce qui est
impossible, mais la manière d'être divine des personnes en communion.
Concrètement, elle s'atteint par l'union sacramentelle avec le Christ
et par la prière de Jésus. (Il faudrait parler ici de l'hésychasme).
On parle volontiers de l'Eglise des martyrs pour désigner les premiers
siècles de l'Eglise au cours desquels elle fut persécutée.
Il y a là un effet d'optique qui généralise à l'excès
les persécutions au temps de l'Empire romain. Il y eut des persécutions
: elles sont locales et sporadiques, ce qui n'enlève rien au mérite
de ceux qui furent martyrisés et qui auraient pu s'en tirer en apostasiant.
Il semble bien qu'il y eut au moins deux persécutions générales
décrétées par l'Empereur : celle de Dèce, à la
première moitié du IIIè siècle et celle de Dioclétien
au tout début du IVème. La paix constantinienne apporta un grand
changement non seulement à l'Eglise tout entière mais aussi au
sujet qui nous occupe. On développa le culte des martyrs ; on érigea
des mémorials sur la tombe des martyrs ou sur le lieu de leur supplice
; les reliques des martyrs firent l'objet de grandes vénérations;
les récits de leur trépas aux accents liturgiques se multiplièrent.
Mais ce ne fut pas la fin des martyrs. Byzance connût ses martyrs quand
les Chrétiens étaient divisés. Un certaine nombre d'hérésies
firent pas mal de martyrs, surtout quand l'empereur était lui-même
hérétique. Le monothéisme fut responsable de la mort de
Martin Ier, le dernier pape martyr au VIIème siècle mais aussi
du supplice de Maxime le Confesseur. L'iconoclasme eut ses martyrs, dont Etienne
le jeune. On se souvient que Théodore Studite ( 759-826) présentait
tout accomodement avec l'iconoclasme comme une apostasie, essayant ainsi de
faire revivre l'esprit des martyrs.
L'iconoclasme étant condamné, nous pouvons regarder les iconostases.
Y figurent souvent des princes et des soldats, martyrs. Ils nous rappellent
que le martyre exprime le combat spirituel que tout un chacun doit mener et
spécialement les princes. Mais attention, la mort au combat, même
contre les ennemis de la foi, n'est pas le martyre, contrairement à ce
que pense l'islam. La canonisation des princes a surtout servi à légitimer
leur dynastie, comme c'est le cas de Boris et Gleb, les fils de Vladimir, premier
prince Chrétien de la Rus. Les soldats martyrs sont vénérés
tels parce qu'ils ont fait passer les exigences de la foi avant celles de la
vie militaire. Il faut noter qu'aucun croisé ne fut canonisé pour
raison de croisade et ou de mort au combat contre les infidèles. Si,
dans les motifs de la canonisation de saint-Louis, Roi de France, figure ses
participations aux croisades, il le fut surtout pour d'autres motifs. Je ne
veux pas dire par-là que les relations souvent conflictuelles entre
chrétiens et musulmans, malgré le statut de dhimmitude (statut
particulier que le Coran reconnaît spécialement aux juifs et aux
chrétiens), n'aient pas engendré des persécutions. Des
persécutions eurent lieu qui produisirent chez les Chrétiens
des martyrs jusqu'à une époque très récente. En
effet, on ne peut pas dire que les récents événements
survenus la semaine dernière en Indonésie dans l'archipel des
Moluques aient fait des martyrs parce que, comme l'explique l'évêque,
les explosions de violence sont politiques. Elles opposent néanmoins
les chrétiens aux musulmans. Dans les Moluques, chrétiens et
musulmans sont en nombre égal. L'évêque veut certainement
calmer le jeu et éviter l'affrontement pour des motifs purement religieux.
Il y a certainement d'autres raisons d'affrontement. Mais observons qu'il y
a presque toujours quelque chose de politique dans les événements
qui font des victimes parmi lesquelles l'Eglise reconnaît celles qu'elle
appelle martyrs. C'est particulièrement le cas des martyrs qui jalonnent
l'histoire des missions du XVIème siècle à nos jours.
Il faut particulièrement souligner le cas des martyrs du XXème
siècle, spécialement dans l'Europe que nous, occidentaux, nous
appelons, l'Europe de l'Est par référence à la bipartition
que les accords de yalta imposèrent à notre continent, abandonnant
au communisme toute la partie orientale qui avait déjà subi la
férule nazie. Votre pays en fut victime et savez mieux que moi de quoi
je parle.
Nazisme et communisme ont en commun de ressembler au dualisme gnostique dont
je parlais tout à l'heure. Comme lui, ils cherchent à subvertir
le christianisme. Le dualisme dans ces nouvelles idéologies n'est plus
entre le bien et le mal qui divise la création en deux, la bonne et
la mauvaise, mais à l'intérieur de l'histoire, race bonne contre
race mauvaise, classe progressiste contre classe réactionnaire, révolution
libérante contre structures de classe aliénantes, etc). Beaucoup
de chrétiens se sont laissés prendre à cette nouvelle
contre-façon gnostique de leur foi et ont cru à sa vérité en
fonction de l'authenticité des militants morts en défendant leur
cause.
D'un mot, car d'autres le font beaucoup mieux, relevons la subtilité de
la persécution telle qu'elle a été menée par les
autorités soviétiques. Elle relève d'une véritable
dialectique qui conduit à nier la persécution. En effet. Il s'agit
pour le pouvoir d'extirper la religion jusqu'à la racine. (C'est la
première persécution menée par un pouvoir qui se proclame
athée, alors que l'Empire romain reprochait aux chrétiens d'être
des athées en refusant de sacrifier aux dieux). Mais quasi dans le même
temps, en tout cas avec autant de constance, cette persécution est niée
par le pouvoir qui se présente comme le champion du respect des consciences,
des droits de l'homme. S'il y a des incidents, c'est le fait d'anti-parti ;
les raconter relève, selon lui, de l'opposition systématique,
de l'anti-communisme primaire et de la calomnie. Plus subtilement, une insidieuse
politique d'intimidation désocialise le croyant car il viole les normes.
Il tombe alors sous le coup de mesures éducatives pour le redresser à moins
qu'il ne relève du traitement psychiatrique. Mais ce n'est pas tout
: au double mensonge d'être à la fois le pouvoir persécuteur
et le pouvoir promoteur des droits de l'homme, de persécuter et de nier
en même temps la persécution, le même pouvoir idéologique
veut encore que la victime soit consentante : l'Etat persécuteur veut
que l'Eglise persécute affirme elle-même sa pleine liberté.
Cette dernière exigence est caractéristique de cette forme de
persécution.
Cette persécution va donc jusqu'à nier la persécution
; il n'y a donc pas de martyrs. L'Eglise n'a pas d'autre choix que de coopérer
au mensonge ou de disparaître dans les catacombes. La tierce solution
qui consiste pour l'Eglise à dire la vérité ne fera que
déclencher la reprise des persécutions violentes ou la réactivation
des groupes ou mouvements de chrétiens progressistes auxquels se sont
d'ailleurs trop fiés les Occidentaux quand ils abordaient ces questions.
Ce qui est finalement en cause, c'est une attitude morale et spirituelle vis-à-vis
de la destinée de l'homme et du monde. C'est une question d'espérance.
Autrement, la disparition de toute dimension eschatologique est la mort de
l'homme et de l'histoire. Nous retrouvons bien l'intuition de départ
: le martyr annonce le monde à venir.
Evidemment face aux conceptions sécularisées des perspectives
chrétiennes, les propositions de la foi et l'espérance chrétiennes
sont mises à l'épreuve. Et c'est vrai partout.
Nous nous rendons compte, que, même persécutée, l'Eglise
continue d'affirmer tranquillement son espérance. C'est la force de
sa prière et du culte qu'elle rend à Dieu qui est aussi une catéchèse
: quand elle bénit le Dieu Père Fils et Esprit, elle dénonce
tranquillement et solennellement le matérialisme et quand elle annonce
son attente du retour glorieux du Seigneur, elle critique tout messianisme
politique ou sécularisé. Cependant la question de la vigilance
se pose. Certes les évêques ont raison de veiller à ce
que les fidèles ne prennent pas des attitudes excessives. Mais il faut
aussi veiller à défendre ce qui n'est pas négociable.
Face aux dictatures et à leurs prétentions totalitaires, là où les évêques
ont tenu bon, l'Eglise a certes été persécutée
mais elle est restée forte, même si apparemment, aux yeux du monde
elle disparaissait ; là où ils se sont effondrés, l'Eglise
s'est aussi affaissée. Nous sommes ici dans un Orient qui sort de l'épreuve.
N'oublions pas cet autre Orient, de qui nous avons tout reçu, proche
du pays où Jésus a vécu et ce pays lui-même où l'Eglise
est aux prises avec d'énormes difficultés face à une situation
politique et même religieuse complexe. Est-ce bien défendre le
peuple chrétien que de négocier à l'infini de maigres
avantages qui sauvegardent une situation précaire? Je pose la question.
Mais, dans certains pays, les Chrétiens n'ont pas le sentiment d'être
défendus par leurs pasteurs et continuent de s'en aller. Le jugement
est aussi délicat à porter sur cette situation d'Eglise que sur
le comportement de l'Eglise dans la tourmente soviétique. C'est une
affaire de discernement et de courage.
Ce qui est clair, c'est que la sainteté est toujours d'actualité dont
le fleuron est le martyre.