Le témoignage chrétien des gréco-catholiques russes
Père
Jurij Avvakumov
Université de Munich
« Le martyre » comme « témoignage
chrétien », « le témoignage chrétien » comme « martyre » :
nous revenons de nouveau sur le fait fondamental que le mot « martyr » signifiait « témoin »,
le témoin de la vérité chrétienne. Partant de ce
fait je voudrais attirer votre attention sur quelques aspects du martyre et
du témoignage chrétien des gréco-catholiques russes
parmi lesquels il faut nommer avant tout l'exarque des gréco-catholiques
russes, le martyr Léonid Fedorov, nouvellement béatifié par
l'Eglise gréco-catholique d'Ukraine.
Parmi les Russes le mouvement pour l'accession à l'Eglise catholique
avec le maintien du rite et de l'héritage de l'Eglise Orientale a commencé à la
fin du 19-ème siècle. Ce mouvement était influencé par
des personnalité publiques en particulier par la duchesse Elisaveta
Volkonskaja et surtout par le philosophe Vladimir Soloviev qui était
le premier en Russie à argumenter la thèse selon laquelle le
catholicisme et l'orthodoxie ne s'excluent pas mais se complètent. Selon
l'opinion de Solovjov (prononcée en 1884) pour être en communion
avec l'Eglise catholique il ne faut pas rejeter ses caractéristiques particulières:
il faut seulement se libérer des préjugés et des malentendus
provoqués par les anciennes hostilités. Soloviev était également
le premier à lancer une protestation contre la politique du gouvernement
tsariste concernant les catholiques de tradition orientale en appelant à la
liquidation de l' unia sur le territoire de l'empire
dans les années 1870 qualifiée de« péché national
de la Russie ». Les Russes qui joignaient l'Eglise catholique dès
la fin du 19-ème siècle et qui reconnaissaient l'autorité suprême
de l'archevêque de Rome ne renonçaient pourtant pas à l'orthodoxie
et considéraient leur action non comme l'abdication de leur propre tradition
et de leur culture mais comme un pas vers la perfection. C'est de cette façon
que Soloviev considérait sa propre conversion en 1896 ainsi que les
prêtres Nicolas Tolstoi à Moscou (devenu catholique en 1894) et
Alexej Zertchaninov à Nijnii-Novgorod (devenu catholique en 1896). Le
fonctionnaire du zemstvo Ivan Deibner qui en 1898 a rejoint l'Eglise catholique
et fut ordonné par le métropolite André Szeptizki à Lviv
en 1903, provenait du milieu des intellectuels qui admirait Vladimir Soloviev.
Enfin vers 1899, Leonid Fiodorov, âgé de 20 ans, futur å xarque,
comme il rappelait plus tard, « a reconnu la véricidité de
l'Eglise Œcuménique par la lecture et l'étude assidue des
Pères, des Conciles et de l'histoire ..... ». En 1902 à Rome
il a adopté la foi catholique. On pourrait continuer la liste de ceux
qui de cette manière ont trouvé leur chemin vers l'Eglise Œcuménique.
Les Russes qui se sont ainsi convertis voyaient dans les gréco-catholiques
ukrainiens leurs frères dans la foi et liaient leurs espoirs pour
l'avenir de l'Eglise en Russie à la personnalité et aux activités
du métropolite de Galicie qui était alors le métropolite
André Szeptizki. Grâce à lui est néé, se
développait et en 1917 a reçu à Perograd le statut canonique
de exarquat la communauté des gréco-catholiques russes.
Avec le début du témoignage des gréco-catholiques en
Russie a commençé aussi leur martyre. Leur tentative hardie et
même audacieuse – de réunir ce qui semblait incompatible à leurs
contemporains, provoquait souvent l'irritation des Russes montés contre
le catholicisme aussi bien que l'incompréhension en Occident. Le gouvernement
tsariste et l'Eglise orthodoxe synodale officielle ont mené des persécutions
contre les catholiques nouvellement convertis. Ainsi le père Zertchaninov
en 1898-1901 fut emprisonné au monastère Spaso-Ievfémiv à Souzdal,
- dans lequel fut également incarcéré plus tard le métropolite
André (Szeptizki). Le père Nicolas Tolstoj ayant accepté la
profession en la foi catholique de Vladimir Solovjov fut obligé de s'enfuir à l'étranger
et de s'exiler pour quelques années. Ce fut le début, voire la
première étape du martyre des gréco-catholiques russes.
Pourtant ce n'était pas encore le martyre au premier sens historique
de ce mot, c'est à dire le martyre « jusqu'au sang »,
néanmoins les souffrances et les persécutions avaient déjà commençé.
C'est ici que nous pouvons commencer à nous interroger. Ces persécutions étaient-elles
engagées au nom du Christ ? Elles étaient menées
par ceux qui confessaient la foi du Christ. Est-il possible que le martyre
soit provoqué non pas par des athées mais par des gens qui se
nommaient chrétiens et qui étaient convaincus qu'ils étaient
eux de « vrais », de « justes » chrétiens ?
Est-ce que c'est un vrai martyre chrétien ? On peut s'interroger :
serait-ce les gréco-catholiques russes qui ont souffert à cause
de leurs ambitions, de leurs fantaisies, de leurs folies ou à cause
de l'institut bureaucratique de la Curie de Rome, accusé par ceux qui
niaient cet exploit spirituel et qui le qualifiaient d'absurde, de dangereux
et de nuisible ? Oui, le martyre de ce genre c'est une espèce particulière,
c'est un charisme spécial. Sa manifestation suprême – c'est celle
des gréco-catholiques ukrainiens en URSS après la Seconde Guerre
Mondiale. Il est amer et tentant – «tentant » au sens spirituel,
théologique de ce mot - d'avouer que le martyre imposé par des
gens se nommant chrétiens est possible. Et il n'y a aucun doute que
ce martyre est vraiment le témoignage du Christ. C'est le témoignage
du Christ unique, non-divisé. Le témoignage chrétien des
gréco-catholiques russes est une protestation contre les mensonges de
l'histoire de l'église, - histoire écrite par des saints mais
aussi par des pécheurs. Par leur existence même à la limite
des confessions et leur dépassement de ces limites, les gréco-catholiques
voulaient montrer que « l'histoire » en général
et même l'histoire de l'église n'est pas infaillible parcequ'elle
est aussi une histoire politique et humaine. Voilà pourquoi leur témoignage
chrétien a provoqué une telle irritation et la peur chez ceux
qui se sentaient à l'aise dans un espace confessionnel fermé,
hypocritement suffisant et créé par une fausse histoire. C'est
justement ici que se trouve la réponse à cette question difficile – comment
est possible le martyre chrétien de la part des chrétiens ?
Ce martyre c'est le martyre pour le retour au Christ non-divisé, pour
la réconciliation, pour l'unité dans le Christ et donc pour le
vrai Christ.
Pourtant c'était seulement le début du martyre des gréco-catholiques
russes, sa première étape. Le père Nicolas Tolstoi dans
ses mémoires, publiées en 1914, cite l'événement
suivant. Quand il fuyait les persécutions du gouvernement tsariste ayant
adopté la foi catholique de Vladimir Soloviev en 1896 une catholique
russe célèbre, la duchesse Volkonska, mentionnée déjà,
l'a beaucoup aidé. Grâce à sa protection Tolstoi a réussi à s'enfuir à l'étranger ;
plus tard, après la proclamation de la tolérance religieuse en
1905 il est revenu à Moscou et a travaillé aux Editions et comme
journaliste. Voilà comment il décrit sa protectrice en parlant
d'une de leurs rencontres : « Ses yeux disaient : Courage,
martyr du Christ !». Ni pendant ses rencontres avec la duchesse,
ni plus tard quand il écrivait ses mémoires en 1914 le père
Nicolas ne pouvait s'imaginer que quelques années après leur
publication le mot « martyr » aurait pour lui un sens
beaucoup plus menaçant. Des prisons et des camps bolchéviques
- beaucoup plus effrayants que ceux du tsarisme – des conditions inhumaines
créées pour transformer l'homme en animal pris de terreur – tout
cela le père Tolstoj l'aurait à vivre plus tard avec l'arrivée
au pouvoir du régime bolchévique. Probablement pendant ces années
soviétiques, il lui serait étrange de se souvenir de son martyre
du temps du tsar – tellement il était « doux »,
en comparaison avec l'horreur satanique apocalyptique bolchévique qui
suivit. En 1938, âgé de 70 ans, le père Nicolas Tolstoi
a été fusillé. Le même sort – arrestations, interrogatoires,
procès judiciaires injustes, prisons, camps, travaux forcés – a été partagé par
tous les gréco-catholiques russes qui ont commencé le mouvement
gréco-catholique à la fin du 19-ème – au début
du 20-ème siècles avec le métropolite André et
qui n'ont pas immigré. Beaucoup d'eux furent fusillés et moururent
dans les camps, d'autres moururent d'inanition après la libération.
Les savants auront encore à raconter toute les souffrances des gréco-catholiques
russes. Je vais mentionner seulement le destin de l'exarque Léonid Fedorov
. Après un long emprisonnement à Solovky il est mort à cause
d'inanition en 1935 en exil à Vjatka.
Cette nouvelle période du martyre des gréco-catholiques ressemblait
maintenant aux persécutions des premiers chrétiens . Pourtant
c'est en ce moment qu'ont changé les rapports entre les chrétiens
des confessions différentes. L'opposition à l'athéisme
existant, hostile à toute religion et à toute confession, a réconcilié,
voire unifié les chrétiens. Beaucoup d'eux ont compris que la
limite entre la foi et l'irreligion est l'unique limite importante pour l'existence
chrétienne. Devant Dieu ni les tracasseries des chrétiens de
confessions différentes, ni les ambitions politiques des chefs de l'église,
ni des intérêts matériels des institutions de l'église
n'ont de sens. Seule chose importe : suis-je avec le Christ ou contre
lui. Pour cette raison nous avons tant de témoignages de réconciliation
entre les orthodoxes et les catholiques, y compris les gréco-catholiques
de Russie de la première décennie du pouvoir bolchéviste.
L'accueil des gréco-catholiques par le patriarche orthodoxe russe élu
Tikhon en 1918 et la conversation fraternelle entre eux – est un des exemples
de cette tendance.
Le métropolite André Szeptizki en faisant le rapport devant
les américains sur son activité missionnaire sur le territoire
de l'ex Empire Russe a parlé en particulier de ses rencontres avec les
Russes en mai-juin 1917 quand, mis en liberté après la Révolution
de Février par le Gouvernement provisoire, il est venu à Petrograd
pour poser la première pierre de l'existence canonique de l'exarcat
Gréco-catholique Russe. Le métropolite parle de l'attitude amicale
de la part des Russes (en particulier des personnalités de l'Eglise
orthodoxe et de théologiens) envers lui personnellement et envers l'Eglise
gréco-catholique en général. Une des rencontres dont il
se souvient était surtout intéressante. C'était sa conversation
avec l'archiprêtre Jean Vostorgov qui était connu avant la Révolution
comme un fervent nationaliste chauvin russe, membre actif de l'Union du peuple
russe, monarchiste, implacable gardien de « la pureté de
l'orthodoxie » et combattant contre toute influence catholique.
Je vous rappelle qu'alors, dans la première moitié de 1917, les
sacrilèges et les insultes de l'Eglise en Russie avaient déjà commencé.
Selon le récit du métropolite le père Jean semblait être
frappé par les événements de la Révolution et contre
toute espérance a montré un grand intérêt envers
l'Eglise catholique. Voilà les mots de Vostorgov cités par le
métropolite André : « Nous comprenons maintenant
que l'Eglise ne peut pas être seulement nationale. Nous espérons
pour notre Eglise le soutien des autorités internationales. Seule Rome
possède une telle autorité. Notre regard est dirigé vers
Rome ». Un an plus tard, en 1918, l'archiprêtre Jean Vostorgov
est mort en martyre des mains des « combattants contre la religion » bolchéviques.
Le métropolite André cite cet événement pour
montrer à quel point peut être inattendu le penchant des orthodoxes
pour l'Eglise catholique dans le contexte russe.
Dans l'Eglise orthodoxe russe moderne qui essaie de revenir aux pires traditions
du conféssionnalisme du 19-ème siècle le nom du père
Jean Vostorgov, ses homélies et ses œuvres d'avant Révolution,
marquées par l'esprit ultra-réactionnaire, gagnent un succès
de plus en plus grand, sont rééditées et citées.
L'événement cité par le métropolite André aurait
choquer ceux qui aujourd'hui se délectent à la lecture des œuvres
de Vostorgov en Russie. Mon but n'est pas de donner des jugements définitifs
sur la personnalité de l'archiprêtre russe, seul Dieu est son
juge, pourtant cet exemple est significatif. Il reflète toute une tendance
parmi les orthodoxes russes dans les premières années après
la Révolution. Encore un exemple frappant – l'œuvre de Serguei Boulgakov « Aux
murs de Khersones », écrit après son immigration forcé en
1922. Dans cette œuvre qui était longtemps inconnue et n'a vu le monde
que vers les années 90 du siècle dernier dans la revue parisienne « Symbole »,
le futur théologien célèbre avec toute ardeur proclamait
son penchant pour le Siège apostolique de Rome en voyant en lui seul
le soutien nécessaire à la vie religieuse orthodoxe russe qui
s'écroulait à ses yeux. Les souffrances, les persécutions,
l'exil – tout ceci suscite chez un Russe la pensée de l'unité chrétienne à la
base de la confession de l'apôtre Pierre.
En parlant du témoignage chrétien des gréco-catholiques
russes je voudrais terminer par les deux exemples que je viens de citer et
qui se rapportent aux orthodoxes. Je ne le fais pas par hasard. Par ces deux
exemples je voudrais vous rappeler que le témoignage et le martyre chrétiens
sont des catégories hors-confessionnelles. Les martyrs de confessions,
de peuples, de pays et d'opinions différents sont égaux dans
la manifestation suprême de leur exploit. Cette unité eschatologique
définitive des saints et des martyrs au nom du Christ est anticipée
dans le témoignage et le martyre des gréco-catholiques – avant
tout des Ukrainiens mais aussi des Russes qui ont souffert pour le Christ unique
non-divisé. En cela conciste la grandeur et le sens du chemin historique
des gréco-catholiques.