Les enjeux de l'uniatisme à la lumière de la déclaration de Balamand (1993)
Exposé de Michel Stavrou à l'Université Catholique
d'Ukraine (Lviv) le 04 juin 2004.
Introduction
Je voudrais dire tout d'abord ma joie d'être à Lviv en cette
région centrale de l'Europe, au point de rencontre géo-historique
des trois grandes traditions chrétiennes : catholique, protestante
et orthodoxe. Français orthodoxe, je réponds à votre invitation à la
fois en tant que chargé de cours à l'Institut Saint-Serge, institut
fondé il y a presque 75 ans à Paris, comme directeur-adjoint
de l'Institut supérieur d'études œcuméniques (un petit
institut intégré au sein de l'Institut catholique de Paris) mais
aussi et surtout comme cosecrétaire du Comité mixte de dialogue
théologique catholique-orthodoxe en France. Je voudrais vous présenter
l'ouvrage consacré à l'uniatisme que notre comité mixte
de dialogue français vient de faire paraître et qui représente
10 années de travail commun. N'ayant pas reçu de mandat particulier
du comité mixte, j'ajoute que je ferai cette présentation à titre
personnel. Mais avant toutes choses deux précisions :
1° Je viens ici sans préjugé particulier et sans parti pris
sur les questions politico-nationales ukrainiennes. Je n'ai moi-même
aucune origine slave et je connais et fréquente des amis occidentaux
d'origine ukrainienne qui, à ce titre, se considèrent comme ukrainiens,
et d'autres amis qui, malgré leurs racines précisément
ukrainiennes, se considèrent comme tout à fait russes. Ces questions
d'ordre politique influent certes, aujourd'hui comme hier, sur le problème
de la désunion des Eglises mais je veux, malgré tout, les croire
secondaires, et elles ne retiendront pas en premier lieu notre attention. Il
me semble que si nous parlons d'Eglise et de dialogue entre chrétiens,
nous devrions exclusivement nous référer à notre source
commune, la Tradition ecclésiale dont l'Esprit saint nous a fait les
héritiers et les intendants. L'Evangile, les Pères et les conciles
sont les piliers de notre Tradition commune, et nous devons tout faire pour éviter
la sécularisation de nos modes de pensée et de comportement.
2° Je vais parler ici d' uniatisme et d'Eglises uniates à plusieurs
reprises. On peut parler aussi d'Eglises gréco-catholiques ou encore
catholiques orientales. Il faut bien comprendre que notre comité mixte
de dialogue a employé ce mot d' uniatisme de façon phénoménologique
et sans aucune connotation péjorative, parce qu'il fallait conceptualiser
par un terme technique un mode de réalisation partielle de l'union entre
chrétiens d'Orient et d'Occident. Il s'agit de désigner par ce
terme générique le phénomène historique qui consiste
dans le rattachement à Rome de communautés originellement orthodoxes,
moyennant le maintien de leurs coutumes et de leur « rite ».
Je vous propose d'aborder successivement les points suivants :
1° Présentation du travail du comité mixte catholique-orthodoxe,
2° Présentation du livre, 3° Le document de Balamand, et enfin,
en conclusion, quelques perspectives immédiates pour le dialogue catholique-orthodoxe.
1. Présentation du travail du comité mixte catholique-orthodoxe
en France.
Nous savons le rôle déterminant qu'a tenu le second Concile du
Vatican dans notre dialogue en inaugurant pour Rome une ouverture définitive
au mouvement œcuménique. En même temps, s'engageait entre le pape
Paul VI et le patriarche de Constantinople Athénagoras Ier un dialogue
fructueux dans une réciprocité qui les amena à parler
de leurs deux Eglises comme de deux « sœurs ». Le 7 décembre
1965, une étape décisive était franchie lorsque les excommunications
réciproques de juillet 1054 eurent été « enlevées
de la mémoire de l'Eglise ». Tout n'était pas résolu,
mais un mur psychologique s'effondrait. Le « dialogue de la charité » ainsi
ouvert fut bientôt élargi, à partir de 1980, à un
dialogue théologique dont était chargée une grande Commission
mixte internationale, comprenant du côté orthodoxe des délégués
des différentes Eglises autocéphales et autonomes. Parallèlement,
de façon locale s'instauraient des comités mixtes de dialogue
catholiques-orthodoxes, comme en France et aux Etats-Unis.
La première phase de ce dialogue (de 1980 à 1988) a été fructueuse
puisqu'elle a abouti, à travers cinq rencontres plénières
(Patmos-Rhodes 1980, Munich 1982, Crète 1984, Bari 1986-87, et Valamo
1988) à la publication successive de trois documents d'accord sur 1° Le
mystère de l'Eglise et de l'Eucharistie à la lumière du
mystère de la sainte Trinité ; 2° Foi, sacrements et
unité de l'Eglise ; 3° Le sacrement de l'Ordre dans la structure
sacramentelle de l'Eglise. Il faut souligner en passant la qualité exceptionnelle
et la densité théologique de ces textes qui dispensent, comme
toute vraie théologie, une nourriture spirituelle. Ce ne sont en rien
des documents techniques et ils devraient être lus et diffusés urbi
et orbi .
Avec la fin de l'empire soviétique, il y a plus de dix ans, et la liberté retrouvée
pour les Eglises chrétiennes de l'Europe centrale et orientale, des
affrontements ont ressurgi entre les Orthodoxes et les Gréco-catholiques
ou Uniates, surtout en Roumanie, en Slovaquie et ici-même en Ukraine
occidentale : les Uniates qui avaient été injustement persécutés
après la 2ème guerre mondiale par les Etats communistes, spoliés
de leurs biens et surtout de leur identité, estimaient normale et légitime
la restitution de tous leurs biens et de leurs églises ; ils attendaient
en vain de la part des évêques du patriarcat de Moscou une demande
de pardon et l'annulation officielle du pseudo-synode de 1946, puisqu'ils avaient été intégrés
de force par le pouvoir soviétique dans les Eglises orthodoxes locales,
beaucoup d'évêques et de prêtres uniates ayant été arrêtés,
emprisonnés, déportés, voire martyrisés ;
en outre ils voulaient exercer librement leurs activités ecclésiales
et pastorales. De leur côté, les fidèles orthodoxes avaient
souvent pris l'habitude, depuis deux ou trois générations, d'églises
dont ils étaient soudain privés (c'est le cas souvent en Roumanie).
Devant les tensions renaissantes, les orthodoxes de la Commission de dialogue
international ont donc demandé de mettre à l'ordre du jour dans
le débat théologique lui-même la question de l'uniatisme,
ce qui a été accepté.
C'est alors qu'est venu l'accord historique de Balamand. Dans cette université orthodoxe
du nord du Liban, la Commission internationale a abouti, en juin 1993, à la
rédaction d'une déclaration commune intitulée « L'uniatisme,
méthode d'union du passé, et la recherche actuelle de la pleine
communion » Dans ce document en tous points remarquable, on note
a) que l'uniatisme est vigoureusement condamné, d'abord par les catholiques
eux-mêmes, en tant que méthode d'union et modèle d'unité inadmissibles ;
b) que les deux Eglises se reconnaissent comme « sœurs » ;
c) que les orthodoxes s'engagent, par « économie », à respecter
les communautés grecques-catholiques existantes. L'essentiel du message
de Balamand se trouve dans ces trois volets qui, il faut bien le souligner,
sont indissociables. On ne saurait rejeter ou même négliger
l'un des trois volets sans dénaturer l'équilibre et la portée
de cet accord.
Le comité mixte de dialogue catholique-orthodoxe en France, qui avait
toujours suivi avec grande attention les travaux de la commission internationale,
a salué avec enthousiasme l'accord de Balamand, comme l'atteste le communiqué publié en
1993. En même temps, il fut décidé par notre comité français
d'approfondir la question de l'uniatisme en l'étudiant du double point
de vue historique et ecclésiologique, en faisant appel à des
spécialistes et à des théologiens de différentes
Eglises. Non seulement le comité mixte demanda la collaboration de plusieurs
chrétiens uniates ( Gabriel Hachem, du Patr. grec-cath. d'Antioche,
et Dimitri Salachas, de l'exarchat grec-cath. d'Athènes ), mais toutes
nos réunions de travail furent ouvertes à Mgr Michel hrynchyshyn,
l'exarque apostolique des ukrainiens de rite byzantin en France , qui les honora
presque toutes de sa présence . Le livre que voici est le résultat
de nos travaux.
La plupart des textes ont été relus par l'ensemble des membres
du comité et amendés sur tel ou tel point avec l'accord des auteurs.
L'ouvrage n'est pas exhaustif sur toutes les formes d'uniatisme mais notre
but était seulement d'indiquer une typologie et de retracer une histoire,
en essayant en même temps de porter un jugement sur cette histoire à la
lumière du document de Balamand.
2. Présentation du livre.
L'ouvrage du Comité mixte tente de relire les pages d'une histoire
douloureuse et complexe et d'examiner les origines de l'uniatisme, en mettant
en évidence sa genèse, son développement diversifié au
Proche-Orient et en Europe centrale et orientale, et sa théorisation
tardive. Le livre s'intéresse donc au processus de fondation des Eglises
unies et non pas tant aux Eglises unies en elles-mêmes dont l'histoire
aurait requis des études beaucoup plus vastes hors de notre propos.
S'inscrivant dans l'esprit de la déclaration de Balamand, l'ouvrage
s'efforce également de montrer les points forts de celle-ci autant que
ses limites, et de souligner l'espoir que ce message peut susciter en donnant
un nouvel élan au dialogue entre les deux Églises. Je ne peux évidemment
pas mentionner les 21 contributions de ce recueil, sous peine de rendre cet
exposé insupportable. Je me contenterai de faire allusion à quelques
unes d'entre elles.
Introduit par le professeur Olivier Clément, l'ouvrage se subdivise
en trois grandes parties : la première est consacrée à l'histoire
diversifiée de l'uniatisme, la seconde aux vicissitudes des Eglises
unies à l'époque moderne, la troisième au message de Balamand :
se redécouvrir comme Eglises sœurs.
Intitulée « Prodromes, genèse et diversité de
l'uniatisme », la première partie propose un panorama historique
du développement diversifié de l'uniatisme depuis les origines
médiévales jusqu'au 19 e -20 e s. Déjà au temps
des croisades, à l'apogée de la chrétienté occidentale,
lors de l'établissement d'États latins au Proche-Orient puis
du dépècement de l'Empire byzantin, on observe une sorte d'ébauche
de l'uniatisme, ce qu'on peut appeler un pré-uniatisme, les chrétiens
occidentaux favorisant, dans les villes chrétiennes orientales conquises,
l'établissement de hiérarchies épiscopales parallèles
avec asservissement, plus ou moins poussé, des hiérarchies locales.
Des comportements ecclésiologiques uniatisants ont alors été esquissés.
On pourra lire mon étude intitulée « La situation
ecclésiale des régions grecques sous domination latine au temps
des croisades ».
C'est le Concile de Florence (1439), concile d'union finalement refusé par
l'Orient, qui va fournir ensuite une base ecclésiologique aux futurs
uniatismes. La première union à l'époque moderne fut celle
d'une partie des nestoriens de Mésopotamie (1551), désignés
dès lors comme chaldéens. L'ouvrage n'en parle pas car nous nous
sommes limités aux grands uniatismes de tradition byzantine. On lira
la bonne étude du P. Gabriel Hachem : « Le concile de
Florence et les Églises orientales catholiques » (Gabriel
Hachem, Patr. grec-cath. d'Antioche).
C'est avec l'essor de la Contre-Réforme englobé dans celui de
la culture baroque, qu'est posé le premier acte de l'uniatisme en milieu
byzantin. Ces unions sont conclues sous l'égide de l'épiscopat
ruthène des territoires polonais (Brest-Litovsk, 1596), puis des territoires
hongrois (Uzhorod, 1646). On lira ici les deux études sur l'union de
Brest des P. Cyrille Argenti, orthodoxe, et Bernard Dupuy, dominicain, qui
ne vous apporteront sans doute pas grand chose, après les études
scientifiques récentes comme la thèse magistrale du P. Borys
Gudziak, Crisis and Reform . Ces deux études se révèlent
assez complémentaires et pas vraiment opposées dans leur interprétation
des faits.
Le second type d'uniatisme est celui qui prend forme en Transylvanie autour
de 1700. La région était peuplée d'une majorité de
paysans orthodoxes, intégrés et mal traités dans le royaume
de Hongrie. Ici encore, l'initiative n'est pas venue de Rome. C'est l'empereur
de Vienne qui amène l'épiscopat orthodoxe à se rattacher à Rome
pour équilibrer la force des Hongrois, souvent protestants, et améliorer
la condition des paysans roumains. On lira l'étude du P. Jean Roberti,
universitaire orthodoxe français, qualifiée d'« honnête » par
des théologiens gréco-catholiques roumains croisés à l'Institut
catholique de Paris.
Le troisième grand acte a lieu au 18e s., dans l'Empire ottoman, lorsque
la papauté reprend tout en main et lance une vaste campagne de prosélytisme
auprès des chrétiens orientaux, campagne dont l'un des fruits
amers sera le triste synode orthodoxe de Constantinople (1755) qui, par mesure
de rétorsion, décrète qu'il considère comme invalide
le baptême des catholiques romains et des réformés (décision
sans précédent dans l'histoire byzantine), même si on avait
connu de très nombreux cas de rebaptisations réciproques entre
grecs et latins. L'uniatisme se développe en prenant appui sur l'Église
maronite, unie à Rome depuis au moins les croisades, sur la protection
diplomatique française, et sur l'activité de religieux latins :
franciscains, capucins, dominicains et jésuites. Les missionnaires sont
cultivés, dévoués, et semblent aider d'une manière
désintéressée les chrétiens locaux. Mais, lors
d'une élection au trône patriarcal d'Antioche, ils favorisent
le candidat formé par eux et acquis à Rome. Ainsi furent officialisées
des hiérarchies melkite catholique (1724), arménienne (1742),
syrienne (1763), etc. On lira l'étude documentée de Tarek Mitri : « L'uniatisme
et le patriarcat d'Antioche ».
L'uniatisme fut ensuite pleinement théorisé à Rome au
19 e s. comme le montrent les études de Sotirios Varnalidis (Thessalonique) : « L'ecclésiologie
de l'uniatisme dans la création des exarchats de Constantinople et d'Athènes »,
et de Dimitri Salachas (exarchat grec-cath. d'Athènes) : « L'Eglise
unie en Grèce ». Elles montrent le paradoxe du destin de
l'uniatisme. C'est lorsqu'il eut été pleinement théorisé par
Rome qu'il perdit en même temps sa dynamique, comme si son aspect artificiel
lui ôtait toute efficience. Forme et but du prosélytisme, l'uniatisme
devait permettre l'intégration des chrétiens d'Orient à l'Eglise
catholique qui, en respectant leurs "rites", voulait manifester son
universalité. On vit des personnages pour le moins étranges circuler
en Orient et à l'Est de l'Europe, comme ce français haut en couleurs,
le normand Jean-François Charon, devenu l'apôtre infatigable de
l'uniatisme slave sous le nom de Kyrill Korolevskij (on attend la publication
prochaine de ses mémoires par Monseigneur Croce).
Mais la situation politique et sociologique avait beaucoup changé.
Les nouveaux États nationaux qui se formaient dans les Balkans avec
le reflux de l'Empire ottoman organisaient leurs orthodoxes en "autocéphalies" qu'ils
protégeaient. Les essais de formation d'exarchats à Constantinople
et, plus tard, à Athènes ou en Bulgarie, restèrent infimes
et stériles (moins de trois mille Grecs uniates) mais elles eurent un
impact symbolique très négatif auprès des orthodoxes.
Par ailleurs, l'Empire russe, qui avait annexé la Pologne, liquidait
par la force, aux confins de la Biélorussie et de l'Ukraine, plusieurs
diocèses uniates, ce qui montre le climat belliqueux qui régnait
entre les Eglises, comme entre deux camps irréconciliables.
La seconde partie de l'ouvrage, intitulée « Développements
et vicissitudes des Eglises unies à l'époque moderne »,
est consacrée surtout à voir l'évolution constrastée
du statut des Eglises uniates au sein de la communion catholique. On verra, à travers
les études de Mgr Croce et du prof. Etienne Fouilloux, quelle fut l'évolution
progressive qui amena Rome de l'unionisme vers l'œcuménisme.
En son principe, l'attitude latine se fondait sur les décrets du concile
de Florence, respectant l'originalité de chaque Église et les
droits traditionnels de ses hiérarques, mais unanimité doctrinale,
s'accommodant toutefois d'une diversité de formulations (par exemple
pour le Filioque ). Cependant, dans le contexte de la Contre-Réforme,
on se mit à assimiler la situation de ces orientaux à celle des
protestants : la même congrégation de la Propaganda Fide traitait
d'ailleurs des uns et des autres. On renforça surtout une ecclésiologie
de l'Église universelle, en lieu et place d'une ecclésiologie
de communion : affirmation, de Benoît XIV (1742) à Pie IX,
de la supériorité du rite latin sur les autres, imposition d'une
hiérarchie latine aux italo-grecs, aux malabars, aux éthiopiens,
etc., volonté de briser la pratique ecclésiologique orientale
par la fameuse bulle Reversurus (1867), etc. Au Proche-Orient, les
patriarches grecs-catholiques supportaient mal le centralisme romain et ils
le montrèrent avec courage lors du Concile de Vatican I, et eurent de
belles initiatives à Vatican II.
Cependant, à partir de l'encyclique Orientalium Dignitas de
Léon XIII, Rome valorisa davantage les Églises uniates :
en 1917, Benoît XV fondait la congrégation pour l'Église
orientale, détachée de la Propagande, ainsi que l'Institut pontifical
oriental ; Pie XI encouragea les études orientales et des
fondations comme l'abbaye de Chevetogne (Belgique) et le centre Istina (Lille,
puis Paris). Le mouvement œcuménique, qui commençait à se
manifester dans le catholicisme, s'est nourri de ces initiatives, ainsi que
le mouvement liturgique, stimulé par l'étude et la pratique,
souvent dans la langue du peuple, des rites diversifiés de l'Orient
catholique. Finalement, au contact d'un christianisme catholique qui ne devait à Rome
ni son existence, ni sa liturgie, ni son droit, des cercles influents de l'Église
latine prirent conscience des exigences d'une véritable catholicité,
non réductible à la latinité. Cette attitude préparait
les réformes de Vatican II, où les Grecs catholiques melkites
tinrent une place remarquée.
Aujourd'hui, après Vatican II et la fin des persécutions soviétiques,
comme le montre bien le P. Hervé Legrand dans son étude, les Églises
unies d'Europe de l'Est renaissent, mais avec le statut ambigu de minorités
au sein de la communion catholique, comme en témoigne leur nouveau Code
de droit canon promulgué en 1990. Un tel traitement n'est évidemment
pas du tout attirant pour les Eglises orthodoxes.
Enfin, une troisième partie du livre, intitulée « Dans
le sillage de Balamand se redécouvrir comme Eglises sœurs »,
recueille plusieurs études approfondies sur le message ecclésiologique
et spirituel du document de Balamand. Nous avons repris notamment une étude
ancienne du P. Jean Meyendorff sur les « Implications ecclésiologiques
du Tomos Agapis », parue il y a 30 ans et dont l'actualité est
surprenante et qui souligne que la théologie des Eglises sœurs est la
seule bonne méthode pour le dialogue entre Eglises catholique et orthodoxe.
L'ouvrage s'achève par une conclusion substantielle du Comité mixte
catholique-orthodoxe en France : « Éléments pour
une éthique du dialogue catholique - orthodoxe » (j'y reviendrai
dans un instant).
3. Les points forts et difficultés du texte de Balamand
Trop peu connu du peuple de Dieu, le texte de Balamand, prophétique à bien
des égards, n'a pas été vraiment accepté, à de
rares exceptions près et souvent dans l'ambiguïté, ni par
les catholiques ni par les orthodoxes. Seule l'Eglise roumaine l'a officiellement
entériné. Les Eglises de Constantinople et d'Antioche, plutôt
disposées à le faire, sont finalement demeurées dans un
attentisme prudent, face à la réserve de Moscou et au refus d'Eglises
comme celles d'Athènes et de Jérusalem. Les réserves venaient
parfois du soupçon que l'Eglise romaine ne serait pas sincère
dans son engagement à ne plus soutenir l'uniatisme. On trouvera dans
ce livre des analyses des positions des uns et des autres, exposées
notamment de façon très honnête par Benoît Bourgine
de l'Université de Louvain-la-Neuve .
Nous aborderons ici le cœur du document de Balamand qui est constitué par
les § 12 à 14.
« À cause de la manière dont catholiques
et orthodoxes se considèrent à nouveau dans leur rapport au
mystère de l'Eglise [allusion au document de Munich 1982] et se redécouvrent
comme Eglises sœurs, cette forme d'apostolat missionnaire décrite
ci-dessus et qui a été appelée 'uniatisme' ne peut plus être
acceptée ni en tant que méthode à suivre, ni en tant
que modèle de l'unité recherchée par nos deux Eglises » (n° 12).
Ainsi, à partir de la redécouverte d'une base ecclésiologique
commune, l'uniatisme se trouve condamné comme méthode, puisqu'il
consiste en effet à attirer à soi des fidèles qui avaient
pour guides des bergers « frères » dont l'épiscopat
est en fait pleinement reconnu. La décision par des groupes plus ou
moins importants de fidèles orientaux, éventuellement avec leur épiscopat,
de faire allégeance à Rome n'a réussi finalement qu'à alourdir
le contentieux. De telles unions étaient un moyen d'esquiver le fond
du débat ecclésiologique et se révèlent incompatibles
avec un dialogue de la charité et de la vérité, tel que
défini après Vatican II. L'uniatisme, comme méthode consistant à faire
l'union en accroissant les divisions, a révélé historiquement
son échec. Mais il ne constitue pas non plus un modèle de l'unité recherchée :
autrement dit, même en empruntant la voie du dialogue de la vérité et
de la charité, catholiques et orthodoxes ne voient pas dans la situation
ecclésiologique des Eglises catholiques orientales un modèle
de la situation d'unité qu'ils s'efforcent d'atteindre ensemble.
Cependant, le texte manque de précision pour un certain nombre d'orthodoxes,
il ne souligne pas suffisamment le fait que ce jugement sur l'uniatisme ne
doit être ni provisoire ni pragmatique mais définitif car fondé sur
l'ecclésiologie qui nous est commune.
La situation ecclésiologiquement anormale des Eglises orientales catholiques écartelées
entre deux visions de l'Eglise concurrentes ne peut être tolérée
que par économie , c'est-à-dire en considérant
les personnes et les réalités humaines avec amour et compréhension :
c'est pourquoi le principe de la liberté de conscience est à juste
titre rappelé dans les dispositions pratiques de Balamand .
Mais cela ne constituera jamais, pour autant, une « normalisation » théologique.
L'ecclésiologie et le principe de la liberté religieuse, sans être
contradictoires, appartiennent à des ordres distincts.
Mais voici un paragraphe tout aussi important du document de Balamand.
« L'Eglise catholique et l'Eglise orthodoxe se reconnaissent
mutuellement comme Eglises sœurs, responsables ensemble du maintien de l'Eglise
de Dieu dans la fidélité au dessein divin, tout spécialement
en ce qui concerne l'unité . » (n° 14).
Le § n° 14 représente l'une des clauses les plus importantes
de Balamand . L'accent placé sur la reconnaissance d'une responsabilité commune, partagée par
catholiques et orthodoxes pour ce qui concerne le maintien de l'unité ecclésiale
(« responsables ensemble du maintien de l'Eglise de Dieu dans la
fidélité au dessein divin ») est d'une grande portée
dont nous devons tous être conscients.
Un point capital, qui est en même temps problématique, est cependant
la manière dont on peut envisager une reconnaissance mutuelle des Eglises
catholique et orthodoxe comme Eglises sœurs. Ce thème évoque
le message historique adressé naguère par le pape Paul VI au
patriarche Athénagoras Ier : « Après une longue
période de division et d'incompréhension réciproque, le
Seigneur nous donne de nous redécouvrir comme Eglises sœurs. » Voir
le texte de Damien Sicard sur ce sujet précis. Mais quelle signification
faut-il accorder à ce terme d'Eglises sœurs ? Faut-il y voir d'abord
l'expression d'une rhétorique œcuménique, le fait que, désormais,
on se parle fraternellement, on s'écoute et on ne se considère
plus comme des ennemis, ou lui accorder une signification proprement théologique ?
Il plane sur l'expression une large indétermination que Balamand n'arrive
pas à dissiper.
Pour éclairer théologiquement cette expression, il faut revenir à l'ecclésiologie
qui nous est commune et dont témoigne le document de Munich (1982),
première synthèse de la Commission internationale de dialogue
catholique-orthodoxe. Dans le premier chapitre de ce document est abordée
la relation entre Eglise et Eucharistie. « [...] D'une part, l'Eglise
célèbre l'Eucharistie, [...] d'autre part l'Eucharistie édifie
l'Eglise. [...] L'Eucharistie est en vérité le sacrement de l'Eglise. » (I,
4, c) [1] Une fois établi cet ancrage
eucharistique de l'être ecclésial, il va de soi que la réalité concrète
de l'Eglise est toujours locale. On célèbre l'Eucharistie en
un lieu donné.
C'est dans ce contexte local, eucharistique, souligné opportunément
par le Document de Munich, que l'on doit comprendre la notion d' Eglises
sœurs . Si les Eglises locales sont sœurs entre elles, cela découle
de leur consanguinité, parce qu'elles puisent leur être dans la
communion au corps et au sang du même et unique Seigneur, ne recevant
pas une partie mais l'intégralité du corps du Christ. Cette appellation
s'applique ensuite par extension aux relations entre regroupements régionaux
d'Eglises locales au sein d'Eglises territoriales — qui sont autocéphales
ou autonomes.
Dans l'ecclésiologie orthodoxe, la notion d'Eglises sœurs ne s'avère
pleinement pertinente que dans un contexte d'Eglises locales. Parler, comme
le fait Balamand , d'Eglise sœur de l'Eglise catholique pour l'Eglise
orthodoxe considérée comme un tout rassemblant les Eglises orthodoxes
répandues dans le monde entier n'a guère de sens : on mêle
une approche universaliste à une notion liée à l'ecclésiologie
eucharistique. Il nous semble dangereux de parler autrement qu'au simple plan
socio-historique d'une relation entre l'Eglise orthodoxe et une autre Eglise
chrétienne, en l'occurrence l'Eglise catholique, comme s'il s'agissait
de réalités plurielles. S'il s'agit de réalités
plurielles ce ne peut être que localement et non au plan sacramentel
car il n'existe qu'une Eglise du Christ. Or du point de vue local, l'Eglise
orthodoxe n'existe que de façon plurielle en plusieurs Eglises locales,
car aucun patriarche, même celui de Constantinople, n'a juridiction sur
toute l'Orthodoxie, à l'exemple de l'évêque de Rome qui
exerce sa juridiction sur tout l'Occident chrétien.
On peut donc évoquer la sororalité de l'une des Eglises orthodoxes
locales, avec l'Eglise de Rome — en tant que Patriarcat d'Occident. Seule cette
interrogation paraît avoir un sens au plan ecclésiologique. Considérant
qu'il n'y a pas de partage de la communion eucharistique avec Rome, de nombreux
théologiens orthodoxes refusent aujourd'hui cette appellation pour l'Eglise
de Rome. Pourtant, Il me semble que les siècles de division entre les
Eglises d'Orient et d'Occident n'ont pas ôté chez plusieurs hiérarques
et théologiens orthodoxes aux 13 e , 15 e , 19 e et 20 e siècles,
la conviction que malgré leurs déchirements les Eglises orthodoxes
et l'Eglise de Rome sont sœurs dans la mesure où elles entretiennent
fraternellement un dialogue orienté de façon inchoative en vue
de partager l'unité de foi et la communion sacramentelle. Cette question
est en fait liée à celle de la reconnaissance de l'ecclésialité de
l'Eglise catholique, question très complexe aujourd'hui, qui reçoit
des réponses contrastées. Seul le patriarcat de Moscou s'est
prononcé récemment clairement et sans ambiguïté en
faveur de la reconnaissance de l'ecclésialité de l'Eglise romaine.
Les autres Eglises sont dans l'attentisme ou l'opposition.
Tels sont les problèmes de fond qui affleurent du côté orthodoxe à la
lecture du document de Balamand.
Du côté catholique, on le sait un débat interne existe
depuis plusieurs années sur la juste interprétation, inclusive
ou exclusive, du « subsistit in » et du « in
quibus et ex quibus » de Vatican II, notamment avec la sortie du
texte Dominus Iesus (2000). Une question évidente se pose :
l'Eglise catholique inscrit-elle réellement dans sa pratique l'ecclésiologie
de communion ? C'est la question que pose courageusement pour sa part
le P. Hervé Legrand dans une longue et substantielle étude incluse
dans ce volume, à laquelle je renvoie et que je m'abstiendrai de commenter.
4. Conclusion. Les perspectives pour le dialogue catholique-orthodoxe.
Le chapitre conclusif de l'ouvrage sur l'uniatisme propose quelques pistes
pour faire avancer le dialogue œcuménique entre les Eglises.
Il me semble tout d'abord que, si l'uniatisme comme démarche n'a plus
d'avenir et se trouve condamné à l'échec dans la perspective
ouverte voici quarante ans par le dialogue de la vérité et de
la charité entre catholiques et orthodoxes, les Eglises unies, elles,
ont encore un avenir devant elles, celui de participer en première ligne
au dialogue entre Orthodoxie et catholicisme, sans se mettre au premier plan
comme un intermédiaire indispensable, mais sans tenir non plus une place
dans l'ombre. Elles peuvent, elles doivent travailler à retisser un
climat de confiance et de bienveillance entre nos Eglises meurtries par une
histoire tragique et conflictuelle.
Nous devons nous convaincre de la nécessité d'un dialogue fraternel
plus régulier entre nos Eglises à toutes les instances et tous
les niveaux, en dehors même des réunions au sommet. L'échec
actuel de la commission mixte internationale (depuis 2000) montre que ses réunions
récentes ont été mal préparées. Il nous
faut multiplier les occasions d'échanges dans le cadre plus humble de
petits groupes de réflexion informels qui permettent une véritable
connaissance réciproque, faisant peu à peu tomber les barrières
de la crainte et des préjugés, et permettant la fermentation
d'idées nouvelles et une véritable dynamique spirituelle de rencontres
fraternelles. Dialoguer, dialoguer, dialoguer sans se lasser : telle devrait être
le premier principe de notre éthique à tous. Quand deux communautés
catholique et orthodoxe ne peuvent plus se parler au plan local, elles devraient
faire appel à une instance médiatrice composée de responsables
et de fidèles des deux Eglises qui soient étrangers envers la
région concernée. Ils pourraient aider à aplanir les conflits
en cours. Cela a déjà été dit mais n'est pas assez
appliqué dans les faits.
Le dialogue interecclésial ne progressera que si nous nous soumettons
ensemble à une véritable éthique, une éthique dont
les principes découlent de l'Evangile.
Je voudrais rappeler quelques-uns des principes que notre Comité mixte
de dialogue français a mis en évidence :
1° Cultiver une honnêteté intellectuelle rigoureuse.
2° Apprendre à relire en commun notre histoire commune et séparée
(ce que nous avons tenté d'ébaucher dans ce livre, que nous avions
déjà essayé de faire il y a 10 ans par un ouvrage d'ecclésiologie).
3° Reconnaître nos fautes et les dépasser par la conversion.
4° Se soumettre à la vérité ensemble plutôt
que séparément.
5° Développer des codes de conduite communs pour les passages d'une
Eglise à l'autre. Ceci est particulièrement vrai pour les Eglises
unies. Un refus sincère et clairvoyant de l'uniatisme de la part de
ces Eglises elles-mêmes leur impose une modération particulière
dans leur mission car elles ne constituent pas des Eglises comme les autres (et
prétendre l'inverse reviendrait à nier le message de Balamand).
Elles devraient donc s'imposer une véritable auto-limitation consciente :
signifier, par exemple par une charte officielle, leur refus de recevoir les
fidèles qui ne sont pas d'origine gréco-catholique par atavisme
familial. Eluder cette grave question en continuant de manière irréfléchie
la course aux âmes entre Orthodoxes et Gréco-catholiques sur le
marché des religions reviendrait à creuser toujours plus le fossé d'inimitié entre
des communautés chrétiennes devenues concurrentes, alors que
l'indifférence religieuse gagne chaque jour du terrain.
6° Ne dire à propos d'une Eglise ou d'une communauté que
ce que l'on pourrait dire directement en la présence d'un de ses membres.
Nous employons sans cesse le double langage, et parfois avec les meilleures
intentions, en prétendant ainsi adapter notre vision aux uns ou aux
autres. Par exemple, Rome dit une chose aux uniates et autre chose aux orthodoxes.
Les uniates disent une chose à Rome et autre chose aux orthodoxes. Les
orthodoxes disent une chose à Rome et autre chose aux uniates… quand
ils leur parlent. Il est indispensable que nous retrouvions un langage de simplicité et
de vérité, en nous affranchissant des modèles sécularisés
de la diplomatie entre Etats et des techniques de communication, modèles
qui pourtant, reconnaissons-le, semblent souvent fasciner les chancelleries
de nos Eglises.
La seule vraie communication est la communion dans la grâce de l'Esprit
saint. Il n'existe qu'un seul terme dans le Nouveau Testament pour désigner
ces deux réalités : c'est le mot koinônia .
Telle est notre vocation dans notre recherche de l'unité en Christ.
[1] Le mystère de l'Eglise et de
l'Eucharistie à la lumière du mystère de la Sainte Trinité (éd.
franco-russe), Mesnil Saint-Loup, 1994, p. 22.