CATHOLIQUE DE LYON, INSTITUT DES
DROITS DE L'HOMME,
SPECIALISTE DES MINORITES ET DES
CHRETIENS D'ORIENT
Comunication présentée au colloque Vladimir Soloviev, la Russie et l'Eglise universelle, Université catholique d'Ukraine, 30 octobre -1er novembre 2003, Lviv.
“La
division de l'Eglise se produisit parce que les ecclésiastiques
s'étaient laissé dominer par l'esprit anti-chrétien
d'arbitraire égoïste sans frein et de rivalité”.
Vladimir Soloviev
La
grande controverse et la politique chrétienne
(Orient-Occident)
**
“Certainement
nous désirons tous ardemment l'union des Eglises,
mais notre voie et notre manière de procéder diffèrent
tout-à-fait d'une propagande directe en faveur de la doctrine catholique.
Nous ne désirons qu'une seule chose que l'amour mutuel, de bons
rapports, une certaine concorde et des relations familières règnent
entre les deux parties, et à la place de la polémique qui
dirige souvent ses traits et ses coups contre le pseudo-adversaire et irrite
les esprits, que soient mis en oeuvre peu à peu, des discussions
sérieuses et un travail scientifique.”
André Czeptetskyj, Métropolite
de Lviv
Conférences
de Velehrad,
1909
INTRODUCTION
EGLISES DE LVIV ET DE BABYLONE
L'Eglise
d'Orient à laquelle j'appartiens, qui est l'Eglise chaldéenne
d'expression araméenne (ou syriaque), et l'Eglise gréco-catholique
d'Ukraine de tradition byzantine, la vôtre, ont beaucoup de points
communs. Les deux, issues d'Eglises mères à savoir l'Eglise
de Mésopotamie et l'Eglise orthodoxe, ont rétabli l'union ecclésiastique
et la communion avec Rome au XVIè siècle (respectivement en
1553 et 1596), par un mouvement de séparation/union, dans des conditions
souvent douloureuses et non complètement cicatrisées. En 1996
on a célébré le quatrième centenaire de l'union
de Brest-Litovsk. D'ailleurs, ne parle-t-on pas d'uniatisme, voire de cactus
uniate, terme à connotation péjorative. Sur cet accord de 1596,
Soloviev porte une appréciation négative. Il estime qu'il échoua,
parce que c'était “une union extérieure et réalisée
par contrainte”.
Sur
cet épisode douloureux de l'histoire, Bartholomée 1er,
patriarche oecuménique de Constantinople, écrit en 1996 de
façon critique :”L'affrontement des deux Europes s'est tout particulièrement
inscrit dans le drame des Eglises uniates. Elles se sont formées contre
l'Orthodoxie, en 1596 en Pologne-Lituanie, en 1700 en Transylvanie, par la
supériorité de la culture occidentale et la force de l'Etat.
Elles ont été éradiquées au lendemain de la seconde
guerre mondiale, contre le catholicisme cette fois, par une violence encore
plus grande de l'Etat. Et leur renaissance actuelle entraîne souvent
des conflits douloureux”.
Mais
comme l'histoire n'est pas manichéenne, tout blanc d'un côté et
tout noir de l'autre, le patriarche oecuménique orthodoxe nuance
plus loin. Il rajoute : “L'uniatisme même a provoqué une véritable
transfusion de sang oriental dans l'Eglise d'Occident qui a commencé ainsi à sortir
de l'isolement de la latinité. L'existence des Eglise uniates, les
efforts pour les consolider et les étendre ont souvent constitué le
premier mobile de l'étude des Pères grecs - et aussi arméniens
et syriaques – par les théologiens occidentaux. Même la recherche
d'arguments contre l'Orthodoxie a entraîné des découvertes
!”. Ceci reconnu, l'Uniatisme ne saurait être le moyen pour restaurer
l'unité entre catholiques et orthodoxes, comme l'a d'ailleurs affirmé la
réunion catholique-orthodoxe de Balamand, au Liban, en juin 1993.
D'autre
part, nos deux Eglises ne sont pas que des rites. Elles sont des Eglises à part entière, dotées d'un statut propre, et
des composantes de l'Eglise universelle. Elles ont un sens profond de leur
identité qu'elles tiennent à préserver. Attachées à leur
patrimoine oriental, institutionnel, liturgique, spirituel et théologique,
elles sont régies par une hiérarchie propre, en vertu d'une
discipline spécifique. Elles ont à leur tête un Patriarche
et un Archevêque majeur. En outre, elles peuvent servir d'intermédiaires
entre les Eglises catholiques, orthodoxes et non chalcédoniennes,
et encourager le dialogue entre les Eglises locales, à condition toutefois
de s'être débarrassées des préjugés et
de toute intention de prosélytisme qui est une réduction de
l'autre à soi-même. Dans ce domaine, l'Eglise chaldéenne
et l'Eglise assyrienne de l'Est ont parcouru un chemin important depuis une
décennie sur la voie de l'union et de la communion.
Par
ailleurs, des autorités intellectuelles éminentes de l'Eglise
catholique, comme le cardinal Eugène Tisserant qui fut préfet
de la Congrégation des Eglises orientales, grand spécialiste
et ami de l'Eglise d'Orient, et le père Cyrille Korolevskij, devenu
grec-catholique, familier de Damas, de Beyrouth et de Lviv, ont écrit
sur nos deux Eglises et agi en leur faveur.
Je
dois également rajouter qu'elles ont toutes les deux souffert
du fanatisme et de l'intolérance. Concernant l'Ukraine, il existe
toute une littérature sur l'Eglise des catacombes et son “héritage
de souffrance et de gloire” (1940-1989). Didier Rance, directeur national
de l'Aide à l'Eglise en détresse, l'a consigné dans
un livre intitulé Catholiques d'Ukraine, des catacombes à la
Lumière, paru en 1992. Quant aux Chaldéens, et aussi les
Assyriens et les Syriaques, ils ont été victimes d'un génocide
en 1915 sous l'Empire ottoman, où environ la moitié de la population
périt par l'épée. Le sang des martyrs qui a coulé entre
le Dniestr et le Dniepr, a rejoint celui versé entre le Tigre et l'Euphrate.
Cette Eglise des catacombes s'honore d'avoir donné le Métropolite
André Czeptetskyj (1865-1944), un pionnier de l'oecuménisme.
Ce Métropolite “figure d'un prestige extraordinaire” (Jean-Paul
II), fut un résistant aux avatars et vicissitudes de la politique
et à une histoire mouvementée et tragique. Il prit position
en 1938 en faveur des orthodoxes et de la minorité ukrainienne persécutée
dans les provinces de Lublin et de Podlachie à l'Est de la Pologne, à Kholm
(Chelm), en Volhynie et en Polésie, victimes de polonisation et de
latinisation. Dans une Lettre pastorale à son clergé, il déclare
avec courage, faisant preuve d'une grande hauteur de vue : “...Les événements
scandaleux des mois derniers dans la province de Chelm, Volhynie, de Podlachie
et de Polésie... m'obligent à m'élever publiquement
pour défendre nos frères persécutés de l'Eglise
orthodoxe non unie... Une centaine d'églises ont été prises
et détruites, beaucoup ont été fermées; on a
prétendu qu'elles avaient été brûlées par
des malfaiteurs inconnus. Dans toutes les églises et chapelles fermées
on a interdit le culte divin à l'intérieur aussi bien qu'à l'extérieur.
Parmi les églises il y avait des monuments anciens et précieux
de l'architecture ecclésiastique. Souvent on a détruit aussi
les objets du culte divin. On a forcé les gens, parfois par la violence, à professer
la foi catholique selon le rite latin. Les prêtres maintenus par les
aumônes du pauvre peuple qui, par la volonté de leurs autorités
ecclésiastiques, remplissaient leur devoir pastoral, se sont vus chassés
ou sévèrement punis d'amende ou même de prison. Des gens
innocents ont été plusieurs fois battus et expulsés
de leurs habitations. L'Eglise orthodoxe est voilée de tristesse...
Nous devons ressentir avec douleur les souffrances de nos frères et
nous devons condamner ces actes antichrétiens. Les destructions d'églises
là où l'Eglise est nécessaire au peuple, la défense
de célébrer les offices du culte et les punitions infligées
pour le délit de prière, tout cela doit être considéré comme
des actes de persécution religieuse.”
Dans
un esprit oecuménique similaire, le cardinal métropolite
Josyf Slipyj qui supporta avec courage l'exil et la prison pendant dix-huit
ans, déclarait en juillet 1981 : “Nous souhaitons à l'Eglise
orthodoxe russe sainteté et croissance spirituelle dans l'esprit
de l'Evangile du Christ.” Quant au cardinal Lubachevskyj, fidèle à cette
lignée, il procédait d'une démarche semblable
en 1991 dans son discours à Lviv, après cinquante-trois années
d'exil :”Rivalisons ensemble pour l'unité, prions et travaillons
ensemble pour un avenir meileur pour l'Eglise d'Ukraine et notre peuple.
Bien plus grand est ce qui nous unit que ce qui nous sépare - et surtout
la foi de saint Volodymyr, au temps où l'Eglise était toujours
une indivise.”
I- L'OECUMENISME CHEZ SOLOVIEV. UN UNIVERSALISME RECONCILIANT L'ORIENT
ET L'OCCIDENT
“Si,
d'un côté, l'Orient contemplatif péchait en
ne pensant pas du tout aux moyens pratiques et conditions de la réalisation
de l'oeuvre divine sur la terre, de l'autre, l'Occident pratique, se trompait,
lui aussi, en considérant ces moyens avant et plus que toute autre
chose et en faisant de ceux-ci le but de son activité. Le christianisme
n'est pas seulement l'objet d'une contemplation abstraite; mais, par contre,
il ne se réduit pas au seul résultat d'une activité pratique”.
Vladimir Soloviev
**
“L'homme
en Orient prend conscience d'une chose dont on ne se rend pas toujours
compte en Occident : Dieu la source de la dignité de l'homme,
la source ultime, unique, absolue”.
Jean-Paul II
Vladimir
Soloviev est d'un éclairage philosophique, théologique
et culturel majeur sur l'oecuménisme. L'oeucuménisme n'est
pas l'apanage d'une tradition philosophique et religieuse. Pour ne pas parler
abruptement, ce n'est pas l'Occident chrétien qui l'a inventé malgré l'importance
de son rôle. On la retrouve en Orient comme en Occident, dans l'orthodoxie
comme dans le catholicisme, dans les Eglises éphésiennes et
chalcédoniennes, comme dans les Eglises non éphésiennes
et non chalcédoniennes, à Lviv, chez le métropolite
Chepteskij au XXè siècle, et en Chine sur la stèle de
X'ian (Si-ngan-fou) qui date de 781, héritage de l'Eglise d'Orient
de Mésopotamie en matière d'inculturation.
Et Soloviev y apporte sa pierre. Quel est
donc son apport?
Le
mérite de Vladimir Soloviev, parce que Russe et orthodoxe, en
un mot oriental, c'est qu'il a scruté le regard de l'autre pour découvrir
sa part de vérité. Avec lui l'universalisme n'est plus abstrait.
Il revêt désormais un visage, des visages. Il lui attribue une
multiplicité de noms. Ce faisant, il a mis en valeur l'Orient et ses
trésors. Il est entré dans les profondeurs de son âme,
déchiffré ses secrets et dévoilé ses richesses
pour les mettre en évidence et les valoriser, tout en étant
pleinement conscient des pesanteurs historiques qui ont aliéné l'unité.
Il
a fait de même avec l'Occident et mis en exergue ses contributions,
son apport et ses limites.
Foncièrement l'Orient est tourné vers Dieu, l'Occident vers
l'homme. Et c'est fondamental pour la compréhension des rapports et
des conflits Orient/Occident. En Occident, la modernité a fini par éclipser
la tradition, tandis que l'Orient balance souvent entre les deux; et tout
enfantement s'y fait dans la douleur et le déchirement. En d'autres
termes, il ne parvient pas à trouver son équilibre entre tradition
et modernité.
Une
fois l'apport spécifique de ceux univers établi, Vladimir
Soloviev n'a pas cherché à les opposer, mais plutôt à les
réconcilier. Aussi, peut-on dire qu'il est l'homme des compléments,
de la symphonie des thèses, l'homme des syn-thèses.
Membre de “la
vraie et vénérable Eglise orthodoxe orientale
ou gréco-russe qui ne parle pas par un synode anti-canonique, ni
par des employés du pouvoir séculier, mais par la voix de
ses grands Pères et Docteurs”, comme il se plaît à écrire,
Vladimir Soloviev en appelle au dépassement des frontières
et des particularismes nationaux. Pour lui l'orthodoxie ne se réduit
pas à l'idée nationale russe. Dans son livre l'Idée
russe, il écrit : “L'idée russe, le devoir historique
de la Russie nous demande de nous reconnaître solidaires de la
famille universelle du Christ”. Il fut un fidèle enthousiaste de la
réunion des Eglises d'Orient et d'Occident, avec compréhension
et équité, en stigmatisant les conceptions unilatérales.
Pour lui ces deux mondes, l'un contemplatif, l'autre pratique, différents
et légitimes, se complètent mutuellement. Dans son sens historique,
dit-il, l'Eglise chrétienne présente une réconciliation
des deux principes constitutifs : l'un, oriental, c'est la soumission passive à la
Divinité, l'autre, occidental, c'est l'affirmation de l'activité propre
de l'homme :”Le fondement de la culture orientale, c'est la soumission
en toutes choses à une force suprahumaine; le fondement de la culture
occidentale, c'est l'initiative de l'homme lui-même dans son activité”.
Et c'est fondamental, car l'Eglise chrétienne universelle c'est
une synthèse de la culture spirituelle, tant orientale qu'occidentale;
en conséquence, “il lui faut que l'humanité accomplisse
volontiers, par ses propres forces, la volonté Divine qu'elle reconnaît
comme lui étant supérieure”.
Pour
ce faire, il faut réexaminer, dit Soloviev, le dossier litigieux
entre les deux Eglises sans polémique. Cela exige bien entendu
des discussions ouvertes, sincères et sans arrière-pensées.
Soloviev était universaliste. Critique à la fois de la latinisation
des chrétiens d'Orient, du papisme (et non de la papauté),
du slavophilisme absolu, du phylétisme (ou nationalisme ecclésiastique)
et de l'occidentalisme, il concevait l'Eglise comme une société universelle
constituée de plusieurs organes et un “corps collectif du Dieu-Homme
parfait”. Sa quête d'unité profonde l'a conduit à se
déclarer orthodoxe-catholique, mais non latin. Or, sur cette latinité,
il écrivait tout en s'opposant au repliement de son Eglise orthodoxe
:“Le pire arrive à l'affaire de la réunion de l'Eglise,
lorsqu'à cette réunion se substitue la latinisation des chrétiens
orientaux”.
Allant à l'essence des choses, mais sans se convertir au catholicisme,
et pleinement conscient des pesanteurs historiques, il voyait dans Rome la
gardienne de l'unité et la dépositaire de l'universalité :
le centre du christianisme universel, mais dans une légitime diversité.
Fidèle à l'authentique orthodoxie qui est par définition
catholique, c'est-à-dire universelle, il écrit dans La Russie
et l'Eglise universelle : “J'appartiens à la véritable
Eglise orthodoxe car c'est justement pour confesser dans son intégrité l'orthodoxie
véritable que, sans être latin, je reconnais Rome pour centre
du christianisme universel”.
Comment Soloviev justifie-t-il sa prise de position?
Le
point de départ réside en une autorité centrale
transnationale et régulatrice, productrice d'ordre, se situant au-dessus
des divisions et une hiérarchie institutionnelle pérenne et
bien structurée. Un tel pouvoir est nécessaire pour rassembler
tous les organes du corps chrétien. Il écrit : “L'Eglise
une et universelle est parfaite par la concorde et l'unanimité de
tous ses membres, mais pour qu'elle puisse être au milieu de la discorde
actuelle, il lui faut un pouvoir d'unification et de conciliation, pouvoir
inaccessible à cette discorde et réagissant continuellement
contre elle, s'affirmant au-dessus de toutes les divisions, groupant autour
de lui tous les hommes de bonne volonté, dénonçant
et condamnant tout ce qui est contraire au Royaume de Dieu sur la terre”.
Soloviev est convaincu que “l'Eglise
ne saurait être libre et active
sans un centre international d'unité” et que “l'Orient
chrétien,
privé qu'il est depuis mille ans de cet organe essentiel, ne peut à lui-seul
constituer l'Eglise Universelle”. En outre, tout en critiquant le
papisme, synonyme à ses yeux “des latinisateurs fanatiques” qui cherchent “la
suppression de l'indépendance des grandes Eglises locales”,
il considère que l'Eglise catholique “n'a jamais été une
Eglise d'Etat”. L'Eglise, affirme-t-il, a besoin d'un corps pour
se manifester. Or, en raison de son universalité et de sa centralité,
et le fait d'être le siège du successeur de l'apôtre
Pierre, bénéficiaire de la primauté et détenteur
des clefs du Royaume, seule Rome, lieu de la “monarchie ecclésiastique”,
fondée par
Jésus-Christ, peut réaliser l'unité, sans chercher à latiniser
les autres Eglises. Invoquant les Pères orientaux de l'Eglise à l'appui
de la primauté d'honneur et de juridiction de Rome, il dit reconnaître “pour
juge suprême en matière de religion celui qui a été reconnu
comme tel par saint Irénée, saint Denis leGrand,
saint Athanase le Grand, saint Jean-Chrysostome, saint Cyrille, saint
Flavien, le bienheureux Théodoret, saint Maxime le Confesseur, saint Théodore
le Studite, saint Ignace, etc – à savoir l'apôtre Pierre,
qui vit dans ses successeurs et qui n'a pas entendu en vain les paroles
du Seigneur <Tu est Pierre et sur cette Pierre j'édifierai mon
Eglise. - Confirme tes frères. - Pais mes brebis, pais mes agneaux>.” Et
Soloviev de rajouter à cette liste l'évêque croate
Strossmayer, “un slave occidental” dont il était l'ami.
Dans
le même sens, Cyrille Korolevskyj, catholique latin originaire
de Caen, qui a choisi d'être membre de l'Eglise grecque-catholique,
jusqu'à slaviser son nom de famille (Caron), écrivait en 1927
sur la primauté du titulaire du siège de Pierre : “L'Union
des Eglises, c'est la communauté fraternelle, de tous les chrétiens, à quelque
race ou à quelque rite qu'ils appartiennent, sous un même pasteur
suprême établi de droit divin, le successeur du bienheureux
Pierre, le Pape et Patriarche de Rome”.
Soloviev était donc très favorable à une unité profonde,
universelle et centralisée, gouvernée par le successeur de
Pierre, mais dans une diversité multiforme, féconde et communiante,
réconciliant l'Orient et l'Occident.
Sur
la primauté de Pierre et son droit souverain dans l'Eglise, sur
le siège de Rome et sur la théorie des clés du Royaume,
il est frappant de constater que Vladimir Soloviev et l'Eglise d'Orient se
rencontrent. En effet les synodes et écrits des Pères de l'Eglise
d'Orient attestent de cette tradition même dans les moments difficiles
(saint Ephrem, Narsaï, Ebedjésus de Nisibe, Yohannan Soulaqa,
Elias, évêque d'Anbar, Elie, évêque de Damas, Mar
Yahbalaha III, etc.). A propos de l'autorité de Pierre et de l'évêque
de Rome, saint Ephrem écrit dans son Hymne consacrée à saint
Pierre et dans le quatrième Sermon de la semaine sainte : “Tu
es Pierre, Simon Pierre, toi qui tient les clefs faites par le Saint-Esprit.
Chose grande et ineffable, il lie et délie au ciel et sur la terre.
Tu es bienheureux, toi qui a été fait comme la tête,
comme la langue du corps de tes frères. (...) Simon, mon disciple,
je t'ai établi le fondement de l'Eglise; je t'ai antérieurement
appelé Pierre, parce que tu soutiendras tout mon édifice; tu
es l'inspecteur de ceux qui me construisent une Eglise sur la terre; s'ils
voulaient me construire quelque chose de répréhensible, c'est à toi,
qui est le fondement, de les empêcher : tu es la source d'où coule
ma doctrine; tu es le chef de mes disciples; en toi se désaltèrent
tous les peuples. A toi, cette douceur salutaire que je donne! Aîné de
mon institution, je t'ai choisi pour être l'héritier de mes
trésors; je t'ai donné les chefs de mon royaume; je t'ai établi
sur tous mes trésors”.
Mais
malheureusement l'Orient et l'Occident resteront longtemps en rivalité séculaire
et pas seulement sur le plan religieux. La grande controverse de l'Orient
et de l'Occident, écrit Soloviev, s'est manifestée tout au
long de la vie historique de l'humanité. Leur confrontation a un côté tragique
et de grandes polémiques les ont opposés. Et ce n'est toujours
pas fini. A ce message chrétien, source d'unité et d'universalisme,
en s'incarnant et en prenant corps, les hommes lui ont substitué une
pluralité, certes légitime, mais souvent discordante, voire
paralysante. Quand l'Eternité revêt un visage, le visage éclipse
l'Eternité.
II- VARIABILITE DES EGLISES ORIENTALES. L'OECUMENICITE DE L'EGLISE DE
MESOPOTAMIE
«Ces
moines qui passent les mers jusqu’aux Indes et en Chine n’ayant pour
tout bagage qu’un bâton et leur besace... Voici en effet, que
de nos jours ... le roi des Turcs avec presque tout son peuple, rejeta
ses anciens errements athées et se convertit au christianisme, grâce à l’action
de la grande vertu du Christ, auquel tout est soumis; il nous demanda par
lettre de préposer un métropolite à tout le territoire
de son royaume, ce que nous avons accompli avec le secours de Dieu... Voici
en effet, que dans toute la région de Babylone, de Perse et d’Ator
(Assyrie), dans toutes les régions d’Orient, chez les Hindous et
les Chinois, les Tibétains et les Turcs, et dans tous les territoires
soumis à ce trône patriarcal... ce trisagion se récite
sans l’addition de ces paroles «qui fut crucifié pour nous» ...Ces
jours-ci, l’Esprit consacra un métropolite pour les Turcs; nous
en préparons un autre pour les Tibétains».
Mar
Timothée 1er
Patriarche de l'Eglise d'Orient (728-823)
**
Si
l'Eglise est divisée entre Orient et Occident, il ne faut pas
croire que ces deux mondes sont homogènes. Pour ce qui est de l'Orient,
il est composé de plusieurs confessions et institutions avec une diversité de
situations ecclésiologiques, allant des Grecs liés à l'Empire
byzantin, aux Maronites et aux Arméniens, aux Coptes égyptiens,
aux Ethiopiens, et aux Syriaques orientaux et occidentaux, de culture et
langue sémitique, l'araméen.
A
l'origine, toutes les Eglises confessaient le credo de Nicée-Constantinople
qui leur est commun et qui reconnaît l'unité, la sainteté,
la catholicité et l'apostolicité du “corps mystique du Christ”.
Naguère l'Eglise était partagée en une multiplicité de
centres et une pluralité de confessions. Antioche rivalisait avec
Alexandrie, Babylone avec Jérusalem, Ephèse et Nisibe avec
Corinthe et Carthage. Je citerai volontiers Soloviev parlant de cette période
primitive de la chrétienté dans laquelle il mentionne d'ailleurs
l'Eglise de Mésopotamie : “Aux premiers siècles, au temps des
Apôtres et des Martyrs, sous le pouvoir de l'empire païen et en
l'absence d'une unité extérieure, toutes les églises
depuis la Mésopotamie jusqu'en Espagne, se trouvaient en pleine unité intérieure”.
Ce
n'est qu'à partir du IVè siècle que les différences
muèrent en tensions pour des raisons pas très catholiques.
Elles provoquèrent des ruptures et un éloignement d'un centre
rassembleur, chacun, pour mieux se protéger, défendant sa conception
unilatérale. Dès lors les hérésies (ou choix)
se multiplièrent. On est bien avant le schisme de 1054 entre Rome
et Constantinople, quoiqu'on avait déjà les prémices.
Ecoutons Soloviev :”Dès la fin du IVè siècle, commence à se
manisfester une rivalité fatale entre la chaire de Byzance, qui représente
le christianisme oriental, et le trône de l'ancienne Rome, représentant
le christianisme occidental”.
A
maintes occasions, les Eglises en créant des hiérarchies
concurrentes, rompirent la communion entre elles. Les travaux des premiers
conciles ne sont pas très élogieux pour les prélats
qui y participèrent. En réalité, différentes
lectures du christianisme, liées au contexte historique, politique
et culturel, à la domination impériale (Empire romain, perse,
byzantin) se constituent rapidement, qui donnent naissance à de grandes
Eglises orientales distinctes et séparées, depuis (et avant)
les conciles d'Ephèse (431) et de Chalcédoine (451). Les cultures,
les politiques et les traditions diverses, plus que les questions dogmatiques,
devenaient l'obstacle sur lequel venait buter l'universel chrétien.
Ici, nous rencontrons de nouveau Soloviev qui explique la rupture de 1054
non par le <filioque>, ni les pains azymes, mais par “l'ancien
antagonisme culturel et politique de l'Orient et de l'Occident.”
L'Eglise
d'Orient, née au premier siècle en Mésopotamie
sous l'Empire perse, qualifiée plus tard de nestorienne, en est un
exemple. Elle a vu le jour et s'est développée dans un contexte
particulier. Ni byzantine (ayant même souffert de Byzance), ni hellène,
ni latine, mais de souche sémitique, ayant connu les tourmentes qui
suivirent les conciles d'Ephèse et de Chalcédoine, elle fait
remonter son origine à l'apôtre Thomas. C'est dire son apostolicité et
son historicité. Dirigée par un Catholicos-Patriarche, elle
se voulait universelle et demandait même qu'on rajoutât à la
pentarchie (Rome, Alexandrie, Antioche, Byzance, Jérusalem), le siège
apostolique de Babylone, justifié par ses synodes (Mar Dadisho, 421;
Mar Ishoyahb 1er, 585; Mar Khenanisho II, 775), ses patriarches et ses Pères
(Mar Timothée 1er du IXè s. et Ebedjésus de Nisibe du
XIVè s.). L'héritage spirituel de cette Eglise qui a donné des
Pères prestigieux à la chrétienté comme Aphraate
(270-346), le sage mésopotamien, Saint Ephrem (306-373), le Docteur
universel, et l'ascète et mystique Isaac le Syrien (VIIè s.),
fait désormais partie du patrimoine universel commun, catholique comme
orthodoxe. Il est à observer que le pape Jean-Paul II cite fréquemment
saint Ephrem. Les oeuvres d'Isaac le Syrien (Discours ascétiques et
Lettres) sont, d'autre part, une référence du monachisme orthodoxe,
dont la lecture est indispensable pour comprendre les Frères Karamazov
de Dostoïevski. A ce propos, écoutons ce qu'en dit le patriarche
Bartholomée 1er :”Dans la scène la plus significative des
Frères Karamazov, le dialogue entre celui qui a conçu et celui
qui a réalisé le parricide, les <oeuvres spirituelles de
notre père parmi les saints Isaac le Syrien> sont posées
sur la table, comme un témoin de la perte et du salut de l'homme.
Or saint Isaac était un Arabe des rives du Golfe, venu en Irak et
appartenant à l'Eglise d'Orient qui alors évangélisait,
ou allait évangéliser, pour plusieurs siècles, le
Tibet, l'Inde, la Mongolie et la Chine”.
Cette
Eglise eut un passé glorieux, et par son oecuménisme
elle a voulu embrasser la terre habitée en propageant le message salutaire
sur tout le continent asiatique, avec un grand souci d'adaptation aux cultures
locales et d'inculturation. Autrefois elle comptait environ 60 millions de
fidèles. Cependant, elle a décliné à partir du
XIIIè siècle, affaiblie, entres autres, à cause des
missionnaires catholiques latins. Une partie s'est unie à Rome en
1553 qui a donné naissance à l'Eglise chaldéenne.
III- MUTATIONS DEPUIS VATICAN II. DIALOGUE INTRA-RELIGIEUX
“L'Eglise
répandue dans le monde entier serait une organisation
abstraite, si elle n'était pas incarnée et vivante dans les
Eglises particulières”.
Paul VI
Exhortation apostolique Evangelii
nuntiandi, 1964
**
Mais
prenons garde. L'histoire de l'Eglise ne s'écrit pas qu'au négatif.
Après tout, ce n'est qu'une lecture qui peut en cacher d'autres. Car
quand on observe les choses de près, on s'aperçoit que l'histoire
des ruptures et des déchirures a toujours été émaillée
de démarches de compromis pour se rapprocher, comme par exemple lors
des conciles de Lyon (en 1245 et 1274), et le concile de Florence en 1439.
Le premier concile de Lyon en 1245, convoqué par le pape Innocent
IV, fut important pour le devenir de l'Ukraine. Dans sa Lettre apostolique, à l'occasion
du quatrième anniversaire de l'Union de Brest-Litovsk (12 novembre
1995), Jean-Paul II écrit :”Depuis qu'a eu lieu la division qui
blessa l'unité entre l'Occident et l'Orient byzantin, des efforts
fréquents et intenses furent faits pour rétablir la pleine
communion. Je veux rappeler des événements particulièrement
significatifs : le Concile de Lyon en 1274, et surtout le Concile de Florence
en 1439, où furent signés des protocoles d'union entre les
Eglises orientales. Malheureusement, diverses causes empêchèrent
les possibilités contenues dans ces accords de porter les fruits
attendus.”
Il
faut rappeler aussi le travail culturel entrepris par le pape Grégoire
XIII (1572-1585) en faveur de la formation des prêtres orientaux à une
période de déclin de l'Orient, et son appui à l'action
des missionnaires jésuites dans cette région. En 1577, il fonda
un collège pour les Grecs, un autre pour les Maronites en 1584, dont
les effets furent bénéfiques. Benoît XIV donna des directives,
le 24 décembre 1743, dans la constitution Demandatam coelitus sur
le rétablissement du rite byzantin dans l'Eglise melkite d'Antioche
et sur les obligations des prêtres envoyés en Orient “uniquement
pour être des auxiliaires et des soutiens”. Le 1er mai 1917,
le pape Benoît XV fonda une institution indépendante, la Congrégation
pour l'Eglise orientale (qui s'écrit au pluriel depuis Paul
VI), dont les origines remontent à 1573, et le 15 octobre de la même
année, l'Institut pontifical des études orientales.
Mais
le processus de changement notable vis-à-vis des Eglises d'Orient
a débuté sous le pontificat du pape Léon XIII (1878-1903),
célèbre pour ses encycliques, bulles et lettres apostoliques à l'adresse
de l'Orient chrétien (Orientalium Dignitas 1894, Praeclara Gratulationis
1894, Christi Nomen 1894, Humanae Salutis Auctor 1887). Léon XIII
dont on commémore cette année le centenaire de sa mort, fit
entrer l'Eglise dans la modernité et les cultures non européennes.
On commença alors à découvrir, à faire attention
et à étudier le monde non latin après des siècles
d'ignorance. Dans Orientalium Dignitas il écrit :
“Le
plus important devoir, à notre avis, est d'appliquer notre
attention et nos soins à la conservation de la discipline particulière
de l'Orient, ce que, d'ailleurs, nous avons toujours fait. Aussi, nous
avons prescrit dans les collèges de ces nations récemment
fondés, et pour ceux qui le seront à l'avenir, le plusgrand
respect et l'observation exacte des rites dont les élèves
devront posséder la connaissance et la pratique. Leur maintien,
en effet, a plus d'importance qu'on ne pourrait le croire. L'auguste antiquité qui
ennoblit ces divers rites est l'ornement de toute l'Eglise et affirme la
divine unité de la foi catholique. Ils manifestent plus clairement
aux principales Eglises d'Orient leur origine apostolique et mettent, en
même temps, en lumière leur union intime, dès le
principe du christianisme, avec l'Eglise romaine”.
Cela
dit, c'est depuis Vatican II et ses décrets Unitatis redintegratio relatif
au rapprochement ecclésiologique et à l'oecuménisme,
et Orientalium Ecclesiarum sur les Eglises orientales catholiques
en communion avec le siège de Rome (21 novembre 1964), que l'Eglise
catholique fait d'énormes d'efforts pour se déseuropéaniser
et se délatiniser. Apôtres de l'unité et du dialogue,
Jean XXIII et Paul VI en furent les précurseurs, et Jean-Paul II
le visionnaire. Jean XXIII disait :”Ce qui nous unit est beaucoup plus fort
que ce qui nous divise”.
Trente
ans après le Concile Vatican II, Jean-Paul II publiait l'Encyclique
Ut unum sint et la Lettre apostolique Orientale lumen, qui indiquent les
progrès oecuméniques réalisés et mettent l'accent
sur l'apport de l'Orient chrétien. Dans le sillage de Vatican II,
le pape écrit :”Nous savons aujourd'hui que l'unité ne peut être
réalisée par l'amour de Dieu que si les Eglises le veulent
ensemble, dans le plein respect des traditions individuelles et de leur nécessaire
autonomie”.
L'Eglise
catholique a en effet renoué des relations fraternelles
avec les Eglise anciennes d'Orient qui avaient contesté les formules
dogmatiques des Conciles d'Ephèse et de Chalcédoine. La reprise
de ces relations “est un signe concret de la manière dont le Christ
nous réunit malgré les barrières historiques, politiques,
sociales et culturelles” (Jean-Paul II). Dans cet esprit, des Déclarations
christologiques communes ont été adoptées avec plusieurs
Patriarches des Eglises d'Orient, notamment les Eglises assyrienne de l'Est
et l'Eglise syriaque orthodoxe, appelées abusivement nestorienne (diophysite)
et monophysite, après 1500 ans de discorde et de division. Et ensemble,
les Eglises ont déclaré leur foi commune en Jésus-Christ,
vrai Dieu et vrai homme.
Dépassant la querelle des mots qui ont tant piégé le
débat christologique (nature, personne, qnoma, kiana, parsopa, etc.)
et l'obstacle des langues (grec, araméen ...) qui a tant envenimé les
rapports intra-chrétiens, Bartholomée 1er fait preuve de la
même ouverture et compréhension à l'égard des
Eglises non chalcédoniennes que Jean-Paul II :”Entre l'orthodoxie
chalcédonienne et l'Orthodoxie non chalcédonienne (celle des
Arméniens, des Jacobites, des Coptes, des Ethiopiens, de certains
secteurs de l'Eglise de l'Inde), nous avons fini par reconnaître que
la foi est la même. Après tant de siècles d'exécration
et de persécution réciproques ! Cette unique foi s'exprime
dans deux systèmes de conceptualité qui se sont longtemps affrontés.
Pour les chalcédoniens, le même physis, nature, désigne
soit la divinité, soit l'humanité, unies dans la personne du
Christ. Pour les non chalcédoniens, le même mot désigne
l'unité du Christ, sa vivante réalité personnelle
dans laquelle s'unissent le divin et l'humain”.
Il
faut dire que les choses ont beaucoup changé. La Curie romaine
s'est mondialisée et est devenue universelle par ses structures, son
organisation et son gouvernement transnational. Forte de sa centralité et
de son horizon mondial, face à des Eglises particulières, le
Saint-Siège peut parler au nom du genre humain, en continuant inlassablement
le dialogue pour l'union avec les autres Eglises dans un climat de respect
mutuel et de confiance. Anticipant sur le cours de l'histoire, V. Soloviev écrivait
déjà en 1889 dans son livre La Russie et l'Eglise universelle :”Puisque
ni le patriarche de Constantinople, ni le synode de Saint-Pétersbourg
n'ont et ne peuvent avoir la prétention de représenter la pierre
de l'Eglise universelle, c'est-à-dire l'unité réelle
et fondamentale du pouvoir ecclésiastique, il faut, ou renoncer à cette
unité et accepter l'état de division, de désordre et
de servitude comme l'état normal de l'Eglise; ou bien reconnaître
les droits et la valeur réelle du seul et unique pouvoir existant
qui se soit toujours manifesté comme centre d'unité ecclésiastique”.
Et Soloviev de trancher en faveur du siège de Rome : “Aucun raisonnement
ne saurait supprimerl'évidence de ce fait : qu'il n'y a en
dehors de Rome que des Eglises nationales (comme l'Eglise arménienne,
l'Eglise grecque), des Eglises d'Etat (comme l'Eglise russe, l'Eglise anglicane),
ou bien des sectes fondées par des particuliers (comme les luthériens,
les calvinistes, les irvingiens, etc.). Seule l'Eglise catholique romaine
n'est ni une Eglise nationale, ni une Eglise d'Etat, ni une secte fondée
par un homme. C'est la seule Eglise au monde qui conserve et affirme le principe
de l'unité sociale universelle contre l'égoïsme des individus
et le particularisme des nations; c'est la seule qui conserve et affirme
la liberté du pouvoir spirituel contre l'absolutisme de l'Etat; c'est
la seule en un mot contre laquelle les portes de l'Enfer n'ont pas prévalu”.
L'Eglise
doit respirer, dit Jean-Paul II, avec ses deux poumons! l'Orient et l'Occident.
Comme on le constate, c'est un combat perpétuel.
CONCLUSION
DE L'HISTOIRE A L'ESCHATOLOGIE
“Nous
devons essayer d'entrer dans le regard de l'autre pour découvrir tel aspect, pour nous inattendu,
ou négligé, du visage du Christ”.
Bartholomée
1er
Patriarche
oecuménique de Constantinople
**
Avec
Soloviev nous apprenons que l'histoire, en l'occurence chrétienne,
est le lieu du tragique et d'une condition humaine douloureuse. Ce n'est
pas un espace de félicité. L'unité s'est souvent fissurée
devant l'obstacle de l'incompréhension, due au con-texte, aux passions
et aux folies des hommes. Ceci est valable pour tous les messages et toutes
les religions, dès lors que le Verbe se fait chair. Et pourtant le
Verbe, pour se réaliser, se doit de se faire chair.
Mais
Soloviev, marqué qu'il est par la spiritualité orthodoxe,
ne s'arrête pas à ce terrible constat. L'hommes des synthèses
est aussi l'homme des perspectives. Pas toujours compris, il est lucide mais
insatisfait. Pour lui la diversité ne s'oppose pas à l'unité,
laquelle doit être maintenue. Cependant l'unité qui est indispensable
pour toute chose, ne doit pas être uniforme, et la diversité si
légitime ne doit pas être synonyme d'étroitesse.
Tout
en insérant le message divin dans l'histoire, condition obligée
de son humanité, il appelle à transcender l'histoire. Car on
ne sort pas de l'histoire par la seule histoire, mais en la transfigurant
par la dimension eschatologique. Dieu ne s'est-il pas fait homme pour que
l'homme devienne Dieu ? C'est le défi permanent et la leçon à retenir.
Transfiguration et eschatologie : voilà un héritage précieux
de l'orthodoxie.
Soloviev
est un oecuménique authentique. Il est oriental “conservateur” et
occidental “actif”. Les Eglises orientale et occidentale ne sont
pas, écrit
Soloviev, des corps radicalement séparés, mais constituent
seulement des parties du seul et unique véritable corps du
Christ, de l'Eglise universelle. A l'appui de sa thèse, il rajoute
que ces deux collectivités ecclésiastiques sont légitimes,
puisqu'elles sont unies au Christ par la succession apostolique, par la vraie
foi et par les sacrements vivifiants. Et en dépit des tempêtes,
il garde l'espérance. Allant plus loin, il formule une base générale
pour l'union des Eglises et considère les schismes comme temporaires.
Laissons-le
conclure notre exposé :
“L'Eglise,
une, sainte, universelle (catholique) et apostolique, subsiste essentiellement
en Orient comme en Occident et subsistera éternellement,
malgré l'hostilité et le schisme temporaire des deux moitiés
du monde chrétien, car, bien que chacune d'elles ait son principe
propre dans l'histoire - l'Orient s'étant stabilisé sur la
base d'un rapport passif envers la Divinité, l'Occident sur celle
d'un rapport actif – ces principes ne s'excluent pas, mais se complètent
mutuellement”.
BIBLIOGRAPHIE
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rédaction de cette communication.
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