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Intervention du Professeur Joseph Yacoub

JOSEPH YACOUB

PROFESSEUR DE SCIENCES POLITIQUES A L'UNIVERSITE

CATHOLIQUE DE LYON, INSTITUT DES DROITS DE L'HOMME,

SPECIALISTE DES MINORITES ET DES CHRETIENS D'ORIENT

 

 

Comunication présentée au colloque Vladimir Soloviev, la Russie et l'Eglise universelle, Université catholique d'Ukraine, 30 octobre -1er novembre 2003, Lviv.

“La division de l'Eglise se produisit parce que les ecclésiastiques s'étaient laissé dominer par l'esprit anti-chrétien d'arbitraire égoïste sans frein et de rivalité”.

Vladimir Soloviev

La grande controverse et la politique chrétienne

(Orient-Occident)

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“Certainement nous désirons tous ardemment l'union des Eglises, mais notre voie et notre manière de procéder diffèrent tout-à-fait d'une propagande directe en faveur de la doctrine catholique. Nous ne désirons qu'une seule chose que l'amour mutuel, de bons rapports, une certaine concorde et des relations familières règnent entre les deux parties, et à la place de la polémique qui dirige souvent ses traits et ses coups contre le pseudo-adversaire et irrite les esprits, que soient mis en oeuvre peu à peu, des discussions sérieuses et un travail scientifique.”

André Czeptetskyj, Métropolite de Lviv

Conférences de Velehrad, 1909

INTRODUCTION

EGLISES DE LVIV ET DE BABYLONE

L'Eglise d'Orient à laquelle j'appartiens, qui est l'Eglise chaldéenne d'expression araméenne (ou syriaque), et l'Eglise gréco-catholique d'Ukraine de tradition byzantine, la vôtre, ont beaucoup de points communs. Les deux, issues d'Eglises mères à savoir l'Eglise de Mésopotamie et l'Eglise orthodoxe, ont rétabli l'union ecclésiastique et la communion avec Rome au XVIè siècle (respectivement en 1553 et 1596), par un mouvement de séparation/union, dans des conditions souvent douloureuses et non complètement cicatrisées. En 1996 on a célébré le quatrième centenaire de l'union de Brest-Litovsk. D'ailleurs, ne parle-t-on pas d'uniatisme, voire de cactus uniate, terme à connotation péjorative. Sur cet accord de 1596, Soloviev porte une appréciation négative. Il estime qu'il échoua, parce que c'était “une union extérieure et réalisée par contrainte”.

Sur cet épisode douloureux de l'histoire, Bartholomée 1er, patriarche oecuménique de Constantinople, écrit en 1996 de façon critique :”L'affrontement des deux Europes s'est tout particulièrement inscrit dans le drame des Eglises uniates. Elles se sont formées contre l'Orthodoxie, en 1596 en Pologne-Lituanie, en 1700 en Transylvanie, par la supériorité de la culture occidentale et la force de l'Etat. Elles ont été éradiquées au lendemain de la seconde guerre mondiale, contre le catholicisme cette fois, par une violence encore plus grande de l'Etat. Et leur renaissance actuelle entraîne souvent des conflits douloureux”.

Mais comme l'histoire n'est pas manichéenne, tout blanc d'un côté et tout noir de l'autre, le patriarche oecuménique orthodoxe nuance plus loin. Il rajoute : “L'uniatisme même a provoqué une véritable transfusion de sang oriental dans l'Eglise d'Occident qui a commencé ainsi à sortir de l'isolement de la latinité. L'existence des Eglise uniates, les efforts pour les consolider et les étendre ont souvent constitué le premier mobile de l'étude des Pères grecs - et aussi arméniens et syriaques – par les théologiens occidentaux. Même la recherche d'arguments contre l'Orthodoxie a entraîné des découvertes !”. Ceci reconnu, l'Uniatisme ne saurait être le moyen pour restaurer l'unité entre catholiques et orthodoxes, comme l'a d'ailleurs affirmé la réunion catholique-orthodoxe de Balamand, au Liban, en juin 1993.

D'autre part, nos deux Eglises ne sont pas que des rites. Elles sont des Eglises à part entière, dotées d'un statut propre, et des composantes de l'Eglise universelle. Elles ont un sens profond de leur identité qu'elles tiennent à préserver. Attachées à leur patrimoine oriental, institutionnel, liturgique, spirituel et théologique, elles sont régies par une hiérarchie propre, en vertu d'une discipline spécifique. Elles ont à leur tête un Patriarche et un Archevêque majeur. En outre, elles peuvent servir d'intermédiaires entre les Eglises catholiques, orthodoxes et non chalcédoniennes, et encourager le dialogue entre les Eglises locales, à condition toutefois de s'être débarrassées des préjugés et de toute intention de prosélytisme qui est une réduction de l'autre à soi-même. Dans ce domaine, l'Eglise chaldéenne et l'Eglise assyrienne de l'Est ont parcouru un chemin important depuis une décennie sur la voie de l'union et de la communion.

Par ailleurs, des autorités intellectuelles éminentes de l'Eglise catholique, comme le cardinal Eugène Tisserant qui fut préfet de la Congrégation des Eglises orientales, grand spécialiste et ami de l'Eglise d'Orient, et le père Cyrille Korolevskij, devenu grec-catholique, familier de Damas, de Beyrouth et de Lviv, ont écrit sur nos deux Eglises et agi en leur faveur.

Je dois également rajouter qu'elles ont toutes les deux souffert du fanatisme et de l'intolérance. Concernant l'Ukraine, il existe toute une littérature sur l'Eglise des catacombes et son “héritage de souffrance et de gloire” (1940-1989). Didier Rance, directeur national de l'Aide à l'Eglise en détresse, l'a consigné dans un livre intitulé Catholiques d'Ukraine, des catacombes à la Lumière, paru en 1992. Quant aux Chaldéens, et aussi les Assyriens et les Syriaques, ils ont été victimes d'un génocide en 1915 sous l'Empire ottoman, où environ la moitié de la population périt par l'épée. Le sang des martyrs qui a coulé entre le Dniestr et le Dniepr, a rejoint celui versé entre le Tigre et l'Euphrate. Cette Eglise des catacombes s'honore d'avoir donné le Métropolite André Czeptetskyj (1865-1944), un pionnier de l'oecuménisme. Ce Métropolite “figure d'un prestige extraordinaire” (Jean-Paul II), fut un résistant aux avatars et vicissitudes de la politique et à une histoire mouvementée et tragique. Il prit position en 1938 en faveur des orthodoxes et de la minorité ukrainienne persécutée dans les provinces de Lublin et de Podlachie à l'Est de la Pologne, à Kholm (Chelm), en Volhynie et en Polésie, victimes de polonisation et de latinisation. Dans une Lettre pastorale à son clergé, il déclare avec courage, faisant preuve d'une grande hauteur de vue : “...Les événements scandaleux des mois derniers dans la province de Chelm, Volhynie, de Podlachie et de Polésie... m'obligent à m'élever publiquement pour défendre nos frères persécutés de l'Eglise orthodoxe non unie... Une centaine d'églises ont été prises et détruites, beaucoup ont été fermées; on a prétendu qu'elles avaient été brûlées par des malfaiteurs inconnus. Dans toutes les églises et chapelles fermées on a interdit le culte divin à l'intérieur aussi bien qu'à l'extérieur. Parmi les églises il y avait des monuments anciens et précieux de l'architecture ecclésiastique. Souvent on a détruit aussi les objets du culte divin. On a forcé les gens, parfois par la violence, à professer la foi catholique selon le rite latin. Les prêtres maintenus par les aumônes du pauvre peuple qui, par la volonté de leurs autorités ecclésiastiques, remplissaient leur devoir pastoral, se sont vus chassés ou sévèrement punis d'amende ou même de prison. Des gens innocents ont été plusieurs fois battus et expulsés de leurs habitations. L'Eglise orthodoxe est voilée de tristesse... Nous devons ressentir avec douleur les souffrances de nos frères et nous devons condamner ces actes antichrétiens. Les destructions d'églises là où l'Eglise est nécessaire au peuple, la défense de célébrer les offices du culte et les punitions infligées pour le délit de prière, tout cela doit être considéré comme des actes de persécution religieuse.”

Dans un esprit oecuménique similaire, le cardinal métropolite Josyf Slipyj qui supporta avec courage l'exil et la prison pendant dix-huit ans, déclarait en juillet 1981 : “Nous souhaitons à l'Eglise orthodoxe russe sainteté et croissance spirituelle dans l'esprit de l'Evangile du Christ.” Quant au cardinal Lubachevskyj, fidèle à cette lignée, il procédait d'une démarche semblable en 1991 dans son discours à Lviv, après cinquante-trois années d'exil :”Rivalisons ensemble pour l'unité, prions et travaillons ensemble pour un avenir meileur pour l'Eglise d'Ukraine et notre peuple. Bien plus grand est ce qui nous unit que ce qui nous sépare - et surtout la foi de saint Volodymyr, au temps où l'Eglise était toujours une indivise.”

I- L'OECUMENISME CHEZ SOLOVIEV. UN UNIVERSALISME RECONCILIANT L'ORIENT ET L'OCCIDENT

“Si, d'un côté, l'Orient contemplatif péchait en ne pensant pas du tout aux moyens pratiques et conditions de la réalisation de l'oeuvre divine sur la terre, de l'autre, l'Occident pratique, se trompait, lui aussi, en considérant ces moyens avant et plus que toute autre chose et en faisant de ceux-ci le but de son activité. Le christianisme n'est pas seulement l'objet d'une contemplation abstraite; mais, par contre, il ne se réduit pas au seul résultat d'une activité pratique”.

Vladimir Soloviev

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“L'homme en Orient prend conscience d'une chose dont on ne se rend pas toujours compte en Occident : Dieu la source de la dignité de l'homme, la source ultime, unique, absolue”.

Jean-Paul II

Vladimir Soloviev est d'un éclairage philosophique, théologique et culturel majeur sur l'oecuménisme. L'oeucuménisme n'est pas l'apanage d'une tradition philosophique et religieuse. Pour ne pas parler abruptement, ce n'est pas l'Occident chrétien qui l'a inventé malgré l'importance de son rôle. On la retrouve en Orient comme en Occident, dans l'orthodoxie comme dans le catholicisme, dans les Eglises éphésiennes et chalcédoniennes, comme dans les Eglises non éphésiennes et non chalcédoniennes, à Lviv, chez le métropolite Chepteskij au XXè siècle, et en Chine sur la stèle de X'ian (Si-ngan-fou) qui date de 781, héritage de l'Eglise d'Orient de Mésopotamie en matière d'inculturation.

Et Soloviev y apporte sa pierre. Quel est donc son apport?

Le mérite de Vladimir Soloviev, parce que Russe et orthodoxe, en un mot oriental, c'est qu'il a scruté le regard de l'autre pour découvrir sa part de vérité. Avec lui l'universalisme n'est plus abstrait. Il revêt désormais un visage, des visages. Il lui attribue une multiplicité de noms. Ce faisant, il a mis en valeur l'Orient et ses trésors. Il est entré dans les profondeurs de son âme, déchiffré ses secrets et dévoilé ses richesses pour les mettre en évidence et les valoriser, tout en étant pleinement conscient des pesanteurs historiques qui ont aliéné l'unité.

Il a fait de même avec l'Occident et mis en exergue ses contributions, son apport et ses limites.

Foncièrement l'Orient est tourné vers Dieu, l'Occident vers l'homme. Et c'est fondamental pour la compréhension des rapports et des conflits Orient/Occident. En Occident, la modernité a fini par éclipser la tradition, tandis que l'Orient balance souvent entre les deux; et tout enfantement s'y fait dans la douleur et le déchirement. En d'autres termes, il ne parvient pas à trouver son équilibre entre tradition et modernité.

Une fois l'apport spécifique de ceux univers établi, Vladimir Soloviev n'a pas cherché à les opposer, mais plutôt à les réconcilier. Aussi, peut-on dire qu'il est l'homme des compléments, de la symphonie des thèses, l'homme des syn-thèses.

Membre de “la vraie et vénérable Eglise orthodoxe orientale ou gréco-russe qui ne parle pas par un synode anti-canonique, ni par des employés du pouvoir séculier, mais par la voix de ses grands Pères et Docteurs”, comme il se plaît à écrire, Vladimir Soloviev en appelle au dépassement des frontières et des particularismes nationaux. Pour lui l'orthodoxie ne se réduit pas à l'idée nationale russe. Dans son livre l'Idée russe, il écrit : “L'idée russe, le devoir historique de la Russie nous demande de nous reconnaître solidaires de la famille universelle du Christ”. Il fut un fidèle enthousiaste de la réunion des Eglises d'Orient et d'Occident, avec compréhension et équité, en stigmatisant les conceptions unilatérales. Pour lui ces deux mondes, l'un contemplatif, l'autre pratique, différents et légitimes, se complètent mutuellement. Dans son sens historique, dit-il, l'Eglise chrétienne présente une réconciliation des deux principes constitutifs : l'un, oriental, c'est la soumission passive à la Divinité, l'autre, occidental, c'est l'affirmation de l'activité propre de l'homme :”Le fondement de la culture orientale, c'est la soumission en toutes choses à une force suprahumaine; le fondement de la culture occidentale, c'est l'initiative de l'homme lui-même dans son activité”. Et c'est fondamental, car l'Eglise chrétienne universelle c'est une synthèse de la culture spirituelle, tant orientale qu'occidentale; en conséquence, “il lui faut que l'humanité accomplisse volontiers, par ses propres forces, la volonté Divine qu'elle reconnaît comme lui étant supérieure”.

Pour ce faire, il faut réexaminer, dit Soloviev, le dossier litigieux entre les deux Eglises sans polémique. Cela exige bien entendu des discussions ouvertes, sincères et sans arrière-pensées.

Soloviev était universaliste. Critique à la fois de la latinisation des chrétiens d'Orient, du papisme (et non de la papauté), du slavophilisme absolu, du phylétisme (ou nationalisme ecclésiastique) et de l'occidentalisme, il concevait l'Eglise comme une société universelle constituée de plusieurs organes et un “corps collectif du Dieu-Homme parfait”. Sa quête d'unité profonde l'a conduit à se déclarer orthodoxe-catholique, mais non latin. Or, sur cette latinité, il écrivait tout en s'opposant au repliement de son Eglise orthodoxe :“Le pire arrive à l'affaire de la réunion de l'Eglise, lorsqu'à cette réunion se substitue la latinisation des chrétiens orientaux”.

Allant à l'essence des choses, mais sans se convertir au catholicisme, et pleinement conscient des pesanteurs historiques, il voyait dans Rome la gardienne de l'unité et la dépositaire de l'universalité : le centre du christianisme universel, mais dans une légitime diversité. Fidèle à l'authentique orthodoxie qui est par définition catholique, c'est-à-dire universelle, il écrit dans La Russie et l'Eglise universelle : “J'appartiens à la véritable Eglise orthodoxe car c'est justement pour confesser dans son intégrité l'orthodoxie véritable que, sans être latin, je reconnais Rome pour centre du christianisme universel”.

Comment Soloviev justifie-t-il sa prise de position?

Le point de départ réside en une autorité centrale transnationale et régulatrice, productrice d'ordre, se situant au-dessus des divisions et une hiérarchie institutionnelle pérenne et bien structurée. Un tel pouvoir est nécessaire pour rassembler tous les organes du corps chrétien. Il écrit : “L'Eglise une et universelle est parfaite par la concorde et l'unanimité de tous ses membres, mais pour qu'elle puisse être au milieu de la discorde actuelle, il lui faut un pouvoir d'unification et de conciliation, pouvoir inaccessible à cette discorde et réagissant continuellement contre elle, s'affirmant au-dessus de toutes les divisions, groupant autour de lui tous les hommes de bonne volonté, dénonçant et condamnant tout ce qui est contraire au Royaume de Dieu sur la terre”.

Soloviev est convaincu que “l'Eglise ne saurait être libre et active sans un centre international d'unité” et que “l'Orient chrétien, privé qu'il est depuis mille ans de cet organe essentiel, ne peut à lui-seul constituer l'Eglise Universelle”. En outre, tout en critiquant le papisme, synonyme à ses yeux “des latinisateurs fanatiques” qui cherchent “la suppression de l'indépendance des grandes Eglises locales”, il considère que l'Eglise catholique “n'a jamais été une Eglise d'Etat”. L'Eglise, affirme-t-il, a besoin d'un corps pour se manifester. Or, en raison de son universalité et de sa centralité, et le fait d'être le siège du successeur de l'apôtre Pierre, bénéficiaire de la primauté et détenteur des clefs du Royaume, seule Rome, lieu de la “monarchie ecclésiastique”, fondée par Jésus-Christ, peut réaliser l'unité, sans chercher à latiniser les autres Eglises. Invoquant les Pères orientaux de l'Eglise à l'appui de la primauté d'honneur et de juridiction de Rome, il dit reconnaître “pour juge suprême en matière de religion celui qui a été reconnu comme tel par saint Irénée, saint Denis le Grand, saint Athanase le Grand, saint Jean-Chrysostome, saint Cyrille, saint Flavien, le bienheureux Théodoret, saint Maxime le Confesseur, saint Théodore le Studite, saint Ignace, etc – à savoir l'apôtre Pierre, qui vit dans ses successeurs et qui n'a pas entendu en vain les paroles du Seigneur <Tu est Pierre et sur cette Pierre j'édifierai mon Eglise. - Confirme tes frères. - Pais mes brebis, pais mes agneaux>.” Et Soloviev de rajouter à cette liste l'évêque croate Strossmayer, “un slave occidental” dont il était l'ami.

Dans le même sens, Cyrille Korolevskyj, catholique latin originaire de Caen, qui a choisi d'être membre de l'Eglise grecque-catholique, jusqu'à slaviser son nom de famille (Caron), écrivait en 1927 sur la primauté du titulaire du siège de Pierre : “L'Union des Eglises, c'est la communauté fraternelle, de tous les chrétiens, à quelque race ou à quelque rite qu'ils appartiennent, sous un même pasteur suprême établi de droit divin, le successeur du bienheureux Pierre, le Pape et Patriarche de Rome”.

Soloviev était donc très favorable à une unité profonde, universelle et centralisée, gouvernée par le successeur de Pierre, mais dans une diversité multiforme, féconde et communiante, réconciliant l'Orient et l'Occident.

Sur la primauté de Pierre et son droit souverain dans l'Eglise, sur le siège de Rome et sur la théorie des clés du Royaume, il est frappant de constater que Vladimir Soloviev et l'Eglise d'Orient se rencontrent. En effet les synodes et écrits des Pères de l'Eglise d'Orient attestent de cette tradition même dans les moments difficiles (saint Ephrem, Narsaï, Ebedjésus de Nisibe, Yohannan Soulaqa, Elias, évêque d'Anbar, Elie, évêque de Damas, Mar Yahbalaha III, etc.). A propos de l'autorité de Pierre et de l'évêque de Rome, saint Ephrem écrit dans son Hymne consacrée à saint Pierre et dans le quatrième Sermon de la semaine sainte : “Tu es Pierre, Simon Pierre, toi qui tient les clefs faites par le Saint-Esprit. Chose grande et ineffable, il lie et délie au ciel et sur la terre. Tu es bienheureux, toi qui a été fait comme la tête, comme la langue du corps de tes frères. (...) Simon, mon disciple, je t'ai établi le fondement de l'Eglise; je t'ai antérieurement appelé Pierre, parce que tu soutiendras tout mon édifice; tu es l'inspecteur de ceux qui me construisent une Eglise sur la terre; s'ils voulaient me construire quelque chose de répréhensible, c'est à toi, qui est le fondement, de les empêcher : tu es la source d'où coule ma doctrine; tu es le chef de mes disciples; en toi se désaltèrent tous les peuples. A toi, cette douceur salutaire que je donne! Aîné de mon institution, je t'ai choisi pour être l'héritier de mes trésors; je t'ai donné les chefs de mon royaume; je t'ai établi sur tous mes trésors”.

Mais malheureusement l'Orient et l'Occident resteront longtemps en rivalité séculaire et pas seulement sur le plan religieux. La grande controverse de l'Orient et de l'Occident, écrit Soloviev, s'est manifestée tout au long de la vie historique de l'humanité. Leur confrontation a un côté tragique et de grandes polémiques les ont opposés. Et ce n'est toujours pas fini. A ce message chrétien, source d'unité et d'universalisme, en s'incarnant et en prenant corps, les hommes lui ont substitué une pluralité, certes légitime, mais souvent discordante, voire paralysante. Quand l'Eternité revêt un visage, le visage éclipse l'Eternité.

II- VARIABILITE DES EGLISES ORIENTALES. L'OECUMENICITE DE L'EGLISE DE MESOPOTAMIE

«Ces moines qui passent les mers jusqu’aux Indes et en Chine n’ayant pour tout bagage qu’un bâton et leur besace... Voici en effet, que de nos jours ... le roi des Turcs avec presque tout son peuple, rejeta ses anciens errements athées et se convertit au christianisme, grâce à l’action de la grande vertu du Christ, auquel tout est soumis; il nous demanda par lettre de préposer un métropolite à tout le territoire de son royaume, ce que nous avons accompli avec le secours de Dieu... Voici en effet, que dans toute la région de Babylone, de Perse et d’Ator (Assyrie), dans toutes les régions d’Orient, chez les Hindous et les Chinois, les Tibétains et les Turcs, et dans tous les territoires soumis à ce trône patriarcal... ce trisagion se récite sans l’addition de ces paroles «qui fut crucifié pour nous» ...Ces jours-ci, l’Esprit consacra un métropolite pour les Turcs; nous en préparons un autre pour les Tibétains».

Mar Timothée 1er

Patriarche de l'Eglise d'Orient (728-823)

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Si l'Eglise est divisée entre Orient et Occident, il ne faut pas croire que ces deux mondes sont homogènes. Pour ce qui est de l'Orient, il est composé de plusieurs confessions et institutions avec une diversité de situations ecclésiologiques, allant des Grecs liés à l'Empire byzantin, aux Maronites et aux Arméniens, aux Coptes égyptiens, aux Ethiopiens, et aux Syriaques orientaux et occidentaux, de culture et langue sémitique, l'araméen.

A l'origine, toutes les Eglises confessaient le credo de Nicée-Constantinople qui leur est commun et qui reconnaît l'unité, la sainteté, la catholicité et l'apostolicité du “corps mystique du Christ”. Naguère l'Eglise était partagée en une multiplicité de centres et une pluralité de confessions. Antioche rivalisait avec Alexandrie, Babylone avec Jérusalem, Ephèse et Nisibe avec Corinthe et Carthage. Je citerai volontiers Soloviev parlant de cette période primitive de la chrétienté dans laquelle il mentionne d'ailleurs l'Eglise de Mésopotamie : “Aux premiers siècles, au temps des Apôtres et des Martyrs, sous le pouvoir de l'empire païen et en l'absence d'une unité extérieure, toutes les églises depuis la Mésopotamie jusqu'en Espagne, se trouvaient en pleine unité intérieure”.

Ce n'est qu'à partir du IVè siècle que les différences muèrent en tensions pour des raisons pas très catholiques. Elles provoquèrent des ruptures et un éloignement d'un centre rassembleur, chacun, pour mieux se protéger, défendant sa conception unilatérale. Dès lors les hérésies (ou choix) se multiplièrent. On est bien avant le schisme de 1054 entre Rome et Constantinople, quoiqu'on avait déjà les prémices. Ecoutons Soloviev :”Dès la fin du IVè siècle, commence à se manisfester une rivalité fatale entre la chaire de Byzance, qui représente le christianisme oriental, et le trône de l'ancienne Rome, représentant le christianisme occidental”.

A maintes occasions, les Eglises en créant des hiérarchies concurrentes, rompirent la communion entre elles. Les travaux des premiers conciles ne sont pas très élogieux pour les prélats qui y participèrent. En réalité, différentes lectures du christianisme, liées au contexte historique, politique et culturel, à la domination impériale (Empire romain, perse, byzantin) se constituent rapidement, qui donnent naissance à de grandes Eglises orientales distinctes et séparées, depuis (et avant) les conciles d'Ephèse (431) et de Chalcédoine (451). Les cultures, les politiques et les traditions diverses, plus que les questions dogmatiques, devenaient l'obstacle sur lequel venait buter l'universel chrétien. Ici, nous rencontrons de nouveau Soloviev qui explique la rupture de 1054 non par le <filioque>, ni les pains azymes, mais par “l'ancien antagonisme culturel et politique de l'Orient et de l'Occident.

L'Eglise d'Orient, née au premier siècle en Mésopotamie sous l'Empire perse, qualifiée plus tard de nestorienne, en est un exemple. Elle a vu le jour et s'est développée dans un contexte particulier. Ni byzantine (ayant même souffert de Byzance), ni hellène, ni latine, mais de souche sémitique, ayant connu les tourmentes qui suivirent les conciles d'Ephèse et de Chalcédoine, elle fait remonter son origine à l'apôtre Thomas. C'est dire son apostolicité et son historicité. Dirigée par un Catholicos-Patriarche, elle se voulait universelle et demandait même qu'on rajoutât à la pentarchie (Rome, Alexandrie, Antioche, Byzance, Jérusalem), le siège apostolique de Babylone, justifié par ses synodes (Mar Dadisho, 421; Mar Ishoyahb 1er, 585; Mar Khenanisho II, 775), ses patriarches et ses Pères (Mar Timothée 1er du IXè s. et Ebedjésus de Nisibe du XIVè s.). L'héritage spirituel de cette Eglise qui a donné des Pères prestigieux à la chrétienté comme Aphraate (270-346), le sage mésopotamien, Saint Ephrem (306-373), le Docteur universel, et l'ascète et mystique Isaac le Syrien (VIIè s.), fait désormais partie du patrimoine universel commun, catholique comme orthodoxe. Il est à observer que le pape Jean-Paul II cite fréquemment saint Ephrem. Les oeuvres d'Isaac le Syrien (Discours ascétiques et Lettres) sont, d'autre part, une référence du monachisme orthodoxe, dont la lecture est indispensable pour comprendre les Frères Karamazov de Dostoïevski. A ce propos, écoutons ce qu'en dit le patriarche Bartholomée 1er :”Dans la scène la plus significative des Frères Karamazov, le dialogue entre celui qui a conçu et celui qui a réalisé le parricide, les <oeuvres spirituelles de notre père parmi les saints Isaac le Syrien> sont posées sur la table, comme un témoin de la perte et du salut de l'homme. Or saint Isaac était un Arabe des rives du Golfe, venu en Irak et appartenant à l'Eglise d'Orient qui alors évangélisait, ou allait évangéliser, pour plusieurs siècles, le Tibet, l'Inde, la Mongolie et la Chine”.

Cette Eglise eut un passé glorieux, et par son oecuménisme elle a voulu embrasser la terre habitée en propageant le message salutaire sur tout le continent asiatique, avec un grand souci d'adaptation aux cultures locales et d'inculturation. Autrefois elle comptait environ 60 millions de fidèles. Cependant, elle a décliné à partir du XIIIè siècle, affaiblie, entres autres, à cause des missionnaires catholiques latins. Une partie s'est unie à Rome en 1553 qui a donné naissance à l'Eglise chaldéenne.

III- MUTATIONS DEPUIS VATICAN II. DIALOGUE INTRA-RELIGIEUX

“L'Eglise répandue dans le monde entier serait une organisation abstraite, si elle n'était pas incarnée et vivante dans les Eglises particulières”.

Paul VI

Exhortation apostolique Evangelii nuntiandi, 1964

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Mais prenons garde. L'histoire de l'Eglise ne s'écrit pas qu'au négatif. Après tout, ce n'est qu'une lecture qui peut en cacher d'autres. Car quand on observe les choses de près, on s'aperçoit que l'histoire des ruptures et des déchirures a toujours été émaillée de démarches de compromis pour se rapprocher, comme par exemple lors des conciles de Lyon (en 1245 et 1274), et le concile de Florence en 1439. Le premier concile de Lyon en 1245, convoqué par le pape Innocent IV, fut important pour le devenir de l'Ukraine. Dans sa Lettre apostolique, à l'occasion du quatrième anniversaire de l'Union de Brest-Litovsk (12 novembre 1995), Jean-Paul II écrit :”Depuis qu'a eu lieu la division qui blessa l'unité entre l'Occident et l'Orient byzantin, des efforts fréquents et intenses furent faits pour rétablir la pleine communion. Je veux rappeler des événements particulièrement significatifs : le Concile de Lyon en 1274, et surtout le Concile de Florence en 1439, où furent signés des protocoles d'union entre les Eglises orientales. Malheureusement, diverses causes empêchèrent les possibilités contenues dans ces accords de porter les fruits attendus.”

Il faut rappeler aussi le travail culturel entrepris par le pape Grégoire XIII (1572-1585) en faveur de la formation des prêtres orientaux à une période de déclin de l'Orient, et son appui à l'action des missionnaires jésuites dans cette région. En 1577, il fonda un collège pour les Grecs, un autre pour les Maronites en 1584, dont les effets furent bénéfiques. Benoît XIV donna des directives, le 24 décembre 1743, dans la constitution Demandatam coelitus sur le rétablissement du rite byzantin dans l'Eglise melkite d'Antioche et sur les obligations des prêtres envoyés en Orient “uniquement pour être des auxiliaires et des soutiens”. Le 1er mai 1917, le pape Benoît XV fonda une institution indépendante, la Congrégation pour l'Eglise orientale (qui s'écrit au pluriel depuis Paul VI), dont les origines remontent à 1573, et le 15 octobre de la même année, l'Institut pontifical des études orientales.

Mais le processus de changement notable vis-à-vis des Eglises d'Orient a débuté sous le pontificat du pape Léon XIII (1878-1903), célèbre pour ses encycliques, bulles et lettres apostoliques à l'adresse de l'Orient chrétien (Orientalium Dignitas 1894, Praeclara Gratulationis 1894, Christi Nomen 1894, Humanae Salutis Auctor 1887). Léon XIII dont on commémore cette année le centenaire de sa mort, fit entrer l'Eglise dans la modernité et les cultures non européennes. On commença alors à découvrir, à faire attention et à étudier le monde non latin après des siècles d'ignorance. Dans Orientalium Dignitas il écrit :

“Le plus important devoir, à notre avis, est d'appliquer notre attention et nos soins à la conservation de la discipline particulière de l'Orient, ce que, d'ailleurs, nous avons toujours fait. Aussi, nous avons prescrit dans les collèges de ces nations récemment fondés, et pour ceux qui le seront à l'avenir, le plus grand respect et l'observation exacte des rites dont les élèves devront posséder la connaissance et la pratique. Leur maintien, en effet, a plus d'importance qu'on ne pourrait le croire. L'auguste antiquité qui ennoblit ces divers rites est l'ornement de toute l'Eglise et affirme la divine unité de la foi catholique. Ils manifestent plus clairement aux principales Eglises d'Orient leur origine apostolique et mettent, en même temps, en lumière leur union intime, dès le principe du christianisme, avec l'Eglise romaine”.

Cela dit, c'est depuis Vatican II et ses décrets Unitatis redintegratio relatif au rapprochement ecclésiologique et à l'oecuménisme, et Orientalium Ecclesiarum sur les Eglises orientales catholiques en communion avec le siège de Rome (21 novembre 1964), que l'Eglise catholique fait d'énormes d'efforts pour se déseuropéaniser et se délatiniser. Apôtres de l'unité et du dialogue, Jean XXIII et Paul VI en furent les précurseurs, et Jean-Paul II le visionnaire. Jean XXIII disait :”Ce qui nous unit est beaucoup plus fort que ce qui nous divise”.

Trente ans après le Concile Vatican II, Jean-Paul II publiait l'Encyclique Ut unum sint et la Lettre apostolique Orientale lumen, qui indiquent les progrès oecuméniques réalisés et mettent l'accent sur l'apport de l'Orient chrétien. Dans le sillage de Vatican II, le pape écrit :”Nous savons aujourd'hui que l'unité ne peut être réalisée par l'amour de Dieu que si les Eglises le veulent ensemble, dans le plein respect des traditions individuelles et de leur nécessaire autonomie”.

L'Eglise catholique a en effet renoué des relations fraternelles avec les Eglise anciennes d'Orient qui avaient contesté les formules dogmatiques des Conciles d'Ephèse et de Chalcédoine. La reprise de ces relations “est un signe concret de la manière dont le Christ nous réunit malgré les barrières historiques, politiques, sociales et culturelles” (Jean-Paul II). Dans cet esprit, des Déclarations christologiques communes ont été adoptées avec plusieurs Patriarches des Eglises d'Orient, notamment les Eglises assyrienne de l'Est et l'Eglise syriaque orthodoxe, appelées abusivement nestorienne (diophysite) et monophysite, après 1500 ans de discorde et de division. Et ensemble, les Eglises ont déclaré leur foi commune en Jésus-Christ, vrai Dieu et vrai homme.

Dépassant la querelle des mots qui ont tant piégé le débat christologique (nature, personne, qnoma, kiana, parsopa, etc.) et l'obstacle des langues (grec, araméen ...) qui a tant envenimé les rapports intra-chrétiens, Bartholomée 1er fait preuve de la même ouverture et compréhension à l'égard des Eglises non chalcédoniennes que Jean-Paul II :”Entre l'orthodoxie chalcédonienne et l'Orthodoxie non chalcédonienne (celle des Arméniens, des Jacobites, des Coptes, des Ethiopiens, de certains secteurs de l'Eglise de l'Inde), nous avons fini par reconnaître que la foi est la même. Après tant de siècles d'exécration et de persécution réciproques ! Cette unique foi s'exprime dans deux systèmes de conceptualité qui se sont longtemps affrontés. Pour les chalcédoniens, le même physis, nature, désigne soit la divinité, soit l'humanité, unies dans la personne du Christ. Pour les non chalcédoniens, le même mot désigne l'unité du Christ, sa vivante réalité personnelle dans laquelle s'unissent le divin et l'humain”.

Il faut dire que les choses ont beaucoup changé. La Curie romaine s'est mondialisée et est devenue universelle par ses structures, son organisation et son gouvernement transnational. Forte de sa centralité et de son horizon mondial, face à des Eglises particulières, le Saint-Siège peut parler au nom du genre humain, en continuant inlassablement le dialogue pour l'union avec les autres Eglises dans un climat de respect mutuel et de confiance. Anticipant sur le cours de l'histoire, V. Soloviev écrivait déjà en 1889 dans son livre La Russie et l'Eglise universelle :”Puisque ni le patriarche de Constantinople, ni le synode de Saint-Pétersbourg n'ont et ne peuvent avoir la prétention de représenter la pierre de l'Eglise universelle, c'est-à-dire l'unité réelle et fondamentale du pouvoir ecclésiastique, il faut, ou renoncer à cette unité et accepter l'état de division, de désordre et de servitude comme l'état normal de l'Eglise; ou bien reconnaître les droits et la valeur réelle du seul et unique pouvoir existant qui se soit toujours manifesté comme centre d'unité ecclésiastique”. Et Soloviev de trancher en faveur du siège de Rome : “Aucun raisonnement ne saurait supprimer l'évidence de ce fait : qu'il n'y a en dehors de Rome que des Eglises nationales (comme l'Eglise arménienne, l'Eglise grecque), des Eglises d'Etat (comme l'Eglise russe, l'Eglise anglicane), ou bien des sectes fondées par des particuliers (comme les luthériens, les calvinistes, les irvingiens, etc.). Seule l'Eglise catholique romaine n'est ni une Eglise nationale, ni une Eglise d'Etat, ni une secte fondée par un homme. C'est la seule Eglise au monde qui conserve et affirme le principe de l'unité sociale universelle contre l'égoïsme des individus et le particularisme des nations; c'est la seule qui conserve et affirme la liberté du pouvoir spirituel contre l'absolutisme de l'Etat; c'est la seule en un mot contre laquelle les portes de l'Enfer n'ont pas prévalu”.

L'Eglise doit respirer, dit Jean-Paul II, avec ses deux poumons! l'Orient et l'Occident. Comme on le constate, c'est un combat perpétuel.

CONCLUSION

DE L'HISTOIRE A L'ESCHATOLOGIE

“Nous devons essayer d'entrer dans le regard de l'autre pour découvrir tel aspect, pour nous inattendu, ou négligé, du visage du Christ”.

Bartholomée 1er

Patriarche oecuménique de Constantinople

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Avec Soloviev nous apprenons que l'histoire, en l'occurence chrétienne, est le lieu du tragique et d'une condition humaine douloureuse. Ce n'est pas un espace de félicité. L'unité s'est souvent fissurée devant l'obstacle de l'incompréhension, due au con-texte, aux passions et aux folies des hommes. Ceci est valable pour tous les messages et toutes les religions, dès lors que le Verbe se fait chair. Et pourtant le Verbe, pour se réaliser, se doit de se faire chair.

Mais Soloviev, marqué qu'il est par la spiritualité orthodoxe, ne s'arrête pas à ce terrible constat. L'hommes des synthèses est aussi l'homme des perspectives. Pas toujours compris, il est lucide mais insatisfait. Pour lui la diversité ne s'oppose pas à l'unité, laquelle doit être maintenue. Cependant l'unité qui est indispensable pour toute chose, ne doit pas être uniforme, et la diversité si légitime ne doit pas être synonyme d'étroitesse.

Tout en insérant le message divin dans l'histoire, condition obligée de son humanité, il appelle à transcender l'histoire. Car on ne sort pas de l'histoire par la seule histoire, mais en la transfigurant par la dimension eschatologique. Dieu ne s'est-il pas fait homme pour que l'homme devienne Dieu ? C'est le défi permanent et la leçon à retenir. Transfiguration et eschatologie : voilà un héritage précieux de l'orthodoxie.

Soloviev est un oecuménique authentique. Il est oriental “conservateur” et occidental “actif”. Les Eglises orientale et occidentale ne sont pas, écrit Soloviev, des corps radicalement séparés, mais constituent seulement des parties du seul et unique véritable corps du Christ, de l'Eglise universelle. A l'appui de sa thèse, il rajoute que ces deux collectivités ecclésiastiques sont légitimes, puisqu'elles sont unies au Christ par la succession apostolique, par la vraie foi et par les sacrements vivifiants. Et en dépit des tempêtes, il garde l'espérance. Allant plus loin, il formule une base générale pour l'union des Eglises et considère les schismes comme temporaires.

Laissons-le conclure notre exposé :

“L'Eglise, une, sainte, universelle (catholique) et apostolique, subsiste essentiellement en Orient comme en Occident et subsistera éternellement, malgré l'hostilité et le schisme temporaire des deux moitiés du monde chrétien, car, bien que chacune d'elles ait son principe propre dans l'histoire - l'Orient s'étant stabilisé sur la base d'un rapport passif envers la Divinité, l'Occident sur celle d'un rapport actif – ces principes ne s'excluent pas, mais se complètent mutuellement”.

BIBLIOGRAPHIE

Voici les ouvrages de référence qui nous ont servi pour la rédaction de cette communication.

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* (sous la direction du père), André Cheptetskyj (1865-1944). Métropolite ukrainien, novateur en oecuménisme, les Actes du colloque du 19 janvier 1995 à l'Université catholique de Lyon, juin 1995, Lyon, 157 p.

* (sous la direction du père), Quatrième centenaire du synode d'union de Brest-Litovsk (1596-1996), les Actes du colloque du 17 janvier 1996 à l'Université catholique de Lyon, imprimé à Lviv, Ukraine, juin 1996, Lyon, 154 p.

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* Comment assumer la réalité ecclésiale née du Synode d'Union de Brest-Litovsk, in : Quatrième centenaire du synode d'union de Brest-Litovsk (1596-1996), les Actes du colloque du 17 janvier 1996 à l'Université catholique de Lyon, sous la direction du père Augustyn Babiak, imprimé à Lviv, Ukraine, juin 1996, Lyon, p. 65-74.

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* Au nom de Dieu! Les guerres de religion d'aujourd'hui et de demain, JC. Lattès, Paris, février 2002, voir les pages 236-261 consacrées à l'orthodoxie et à l'Ukraine.

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