démarches en vue d’une résolution de certains problèmes posés
par Soloviev dans son oeuvre « La Russie et l’Eglise universelle »
Aujourd’hui, nous nous sommes réunis ici, à Lviv, à l’Université Catholique
d’Ukraine pour réfléchir sur l’oeuvre du grand philosophe russe
Vladimir Soloviev « La Russie et l’Eglise universelle » le jour du
cent cinquantième anniversaire de la naissance de cette éminente
personnalité. Il est intéressant d’essayer de comprendre les
raisons qui font que l’oeuvre profonde de Vladimir Soloviev n’ait pas entraîné le
peuple de la Russie et toute l’Eglise Orientale à percevoir le rôle
important de l’évêque de Rome pour la vie écclésiale
tout en se fondant sur sa propre écclésiologie et son droit canonique?
Pourquoi nos plus hauts représentants des Eglises orthodoxes, en accomplissant
leur devoir de pasteur, soit celui de veiller à l’unité de l’Eglise
Chrétienne, n’ont pas suivi le premier parmi les évêques
dans la recherche de la communion? De telles questions peuvent être posées
de manière abstraite aux philosophes et aux théologiens, mais
aussi de manière concrète à l’évêque de Rome
et aux Eglises Orientales qui sont en communion complète avec l’Autel
de Rome.
Le Métropolite de Volynie et de Gétomyr Oleksij, sacré-archimadrite
de la Laure de Pochaïv, écrivait encore en 1942 au Métropolite
Andrej (Cheptytsky) :
« Je me rappelle mon entretien en 1927 avec le patriarche de Constantinople
Basile III sur la convocation du Concile Oecuménique.
- “Et ce Concile, peut-il avoir lieu sans l’évêque de Rome ?”-
lui ai-je demandé.
Le patriarche
m’a répondu :
-“ Je vous comprends et, avant le Concile, s’il est de mon vivant,
j’irai à Rome, je m’agenouillerai devant le Pape et je lui dirai : « Frère,
abandonne ses hypocrisies et viens pour occuper au Concile la place qui est
conservée pour toi » .”
- “Le Pape parlerait-t-il des hypocrisies? ” - lui ai-je demandé.
La réponse n’a pas suivi , mais il est devenu évident
que l’Evêque de Rome ne serait pas à la tête du Concile
Oecuménique, et que le Concile, lui, n’aurait peut-être pas lieu
sur la Terre ». [1]
Pourquoi n’existe-t’il pratiquement pas de communion, telle que celle
décrite par Vladimir Soloviev et qui conviendrait aux orthodoxes et
aux catholiques ? La réponse des théologiens-dogmatiques
ou des canonistes est là encore ici possible. Mais ce n’est peut-être
pas une question de théorie, ni d’écclésiologie, ni de
droit canonique, c’est à dire relevant de la tradition et des conciles,
mais plutôt une question concernant la psychologie des Eglises et de
leurs fidèles. Encore en 1925, le Métropolite Andrej (Cheptytsky)
parlait de la « Psychologie de l’Union » dans l’un de ses discours à Bruxelles. [2]
En effet, une telle pratique ou plutôt expérience, élément
très important pour la mise en place d’un état d’esprit de confiance,
n’existe pratiquement pas jusqu’à ce jour (en dehors de quelques périodes
phares) entre les Eglises Orthodoxes et Rome, d’où la grande nécessité d’établir
cet état d’esprit entre les Eglises catholiques orientales et le Siège
de Rome.
Le Métropolite Andrej écrivait notamment en 1903 à l’évêque
orthodoxe Antoniy (Khrapovytskyj) : « Nous ne fermons pas les yeux sur
le fait que cette Union, quoique sainte et grande dès le début,
se soit égarée de la bonne route[...] ait perdu [...] sa
force, son idée ».[3] Le métropolite précisait
aussi : « C’est pourquoi nous devons considérer comme à priori
possible que ce qui, d’après nos convictions, cause des dégâts à l’Union,
soit la meilleure façon pour réussir à s’unifier ». [4]
Le Métropolite conseille en outre de ne pas utiliser les termes
de « schismatique » ni de « conversion » au sujet de ceux
qui sont nés dans une communauté religieuse n’étant pas
en communion avec le Siège de Rome. Il est nécessaire, selon
lui, de se concentrer plutôt sur les pourparlers entre les Eglises particulières
(autonomes) afin de trouver une plate-forme commune de compréhension
plutôt que de contribuer à susciter des conversions individuelles.
Ces pourparlers doivent se baser sur une connaissance mutuelle profonde des
Eglises entre elles, ce qui peut être possible grâce à l’ « apostolat
de la science » non seulement dans des centres de recherches spécialisées,
mais aussi en répandant constamment parmi le peuple une vraie et sincère
information concernant nos Eglises. L’art, les icônes, la prière,
les bonnes actions, le vif exemple, l’amour et la patience sont des moyens
qui peuvent rapprocher les univers religieux et leurs mentalités.
Ces conseils se rapportent à toutes les Eglises, mais en premier
lieu à l’Eglise Occidentale et à ses promoteurs. Il est intéressant
de constater que le philosophe Soloviev ait voulu instruire les orthodoxes
de Russie tandis que le Métropolite Andrej voulait faire de même
avec les gréco-catholiques et les catholiques romains.
J’oserai exprimer encore une des pensées de Métropolite
Andrej ainsi : pour aboutir à la réalisation des thèses
proposées par Vladimir Soloviev à l’Eglise Orthodoxe, la part
active des chrétiens de l’Eglise Occidentale est nécessaire.
C’est à eux de tranformer cette vision négative de l’Eglise Occidentale
et de l’évêque de Rome qui existe. Il faut tout d’abord contribuer à permettre
aux orthodoxes de se dégager des liens nationalistes qui restent présents
dans la plupart des situations. On peut le faire en cherchant des compromis
et en instaurant une considération mutuelle, ce qui pourrait permettre
d’aboutir à la réalisation d’un projet pour l’instant utopique,
celle de la convocation d’un Concile. Ce n’est qu’un Concile pan-orthodoxe,
sous la bénédiction de l’évêque de Rome, qui, ayant
une base canonique, pourrait libérer les chrétiens orthodoxes
des particularismes étroits. L’aide de l’Eglise Occidentale pourrait
consister dans l’instauration d’un climat de confiance, où les orthodoxes
décideraient eux-mêmes de leurs droits selon la tradition des
relations qui existaient entre les Eglises Orientale et Occidentale au premier
millénaire. Une telle forme d’action pourrait être déterminée
par le Synode des Chefs d’Eglises et la tenue d’un Concile pan-orthodoxe pourrait
constituer une étape intermédiaire prérarant celle d’un
futur Concile Oecuménique, où toutes les Eglises orthodoxes de
l’Univers occuperaient leurs places dignes à côté de l’Eglise
Occidentale.
Ce projet n’est pas conçu de la même façon par
le Siège de Rome, par l’Eglise Orthodoxe Russe et par l’Eglise Gréco-Catholique
Ukrainienne, ainsi que par d’autres Eglises, comme par exemple, par l’Eglise
Gréco-Melchite. Nous ne sommes pas encore arrivés , par le sentiment
excessif de la vocation des chrétiens mêmes réunis dans
ces Eglises, à ce principe, proclamé par le grand philosophe
russe dans son ouvrage intitulé « La Russie et L’Eglise Universelle » :
« Pour diriger la vie publique de l’humanité entière
vers le but de l’amour divin et pour déterminer l’opinion publique dans
de sens de la vérité divine, il faut qu’il y ait dans l’Eglise
un gouvernement universel divinement autorisé. Ce gouvernement doit être
défini et manifeste pour que tout le monde puisse le connaître
et il doit être permanent pour que l’on puisse toujours y faire appel;
il doit être divin dans sa substance pour s’imposer définitivement à la
conscience religieuse de tout homme bien informé et bien intentionné,
et il doit être humain et imparfait dans sa manifestation historique
pour rendre la résistance morale possible, pour laisser de la place
pour les doutes, à la lutte, aux tentations, à tout ce qui constitue
le mérite de la virtu libre et vraiment humaine ». [5]
Que la conférence d’aujourd’hui soit une sorte de tentative
sans prétentions des personnes, qui ne cessent pas de considérer
d’un regard positif l’univers de Dieu et continuent de travailler pour dire
avec les mots du Métropolite Andrej : « Plus ce travail
semble désintéressé, plus il peut donner des résultats
par la grâce de Jésus Christ ». [6]
[1]Ìèòðîïîëèò
Àíäðåé Øåïòèöüêèé: Æèòòÿ ³ ijÿëüí³ñòü. Öåðêâà ³ Öåðêîâíà ªäí³ñòü.
– Ëüâ³â, 1995. – Ò. 1. – Ñ. 434. [Métropolite Andrej (Cheptytsky) : Vie et Activité.
L’Eglise et l’Unité des Eglises, vol. 1, Lviv 1995, 434.]
[2]André Szeptycky,
Archevêque de Lemberg, Métropolite, “La
psycologie de l’Union”, dans La Revue Catholique
des idées et des faits 31(1925) 5-10.
[3]Métropolite
Andrej (Cheptytsky) : Vie et Activité. L’Eglise et l’Unité des
Eglises, Vol. 1, Lviv, 1995, 90.
[4] Der
christliche Osten, hg. von J. Tyciak, G. Wunderle und P. Werhun. Regensburg,
Pustet Verl., 1939, S. 11, 15. Öèòîâàíî çà Àíàòîëü Ìàð³ÿ Áàçåëåâè÷.
Ââåäåííÿ ó òâîðè ìèòðîïîëèòà Àíäðåÿ Øåïòèöüêîãî // Òâîðè ìèòðîïîëèòà Àíäðåÿ
Øåïòèöüêîãî. Ïàñòèðñüê³ ëèñòè. – Ò. 1. – Òîðîíòî, 1965. – Ñ. Â-138. –
Ïðèì. 8.[Citéselon Anatol Marie Bazelevyc, “Introduction
aux oeuvres du métropolite Andrej Cheptytsky », dansOeuvresdu métropolite Andrej Cheptytsky. Lettres pastorales, Vol. 1, Toronto, 1965, B-138,
note 8.]