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 Conférences et Séminaires 2002
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Intervention du Cardinal Barbarin

Les serviteurs du Christ en séjour à Vienne et à Lyon en Gaule aux frères d'Asie et de Phrygie qui ont la même foi et la même espérance que nous en la rédemption  : paix, grâce et gloire de la part de Dieu le Père et du Christ Jésus Notre Seigneur.

C'est par ces mots que commencent la Lettre des chrétiens de Lyon à leurs frères grecs à propos des martyrs de 177. Archevêque de Lyon depuis un an, c'est ces mêmes mots que je vous apporte le salut des chrétiens de Lyon  : paix, grâce et gloire de la part de Dieu le Père et du Christ Jésus Notre Seigneur.

En effet, nous sommes les héritiers des premiers chrétiens grecs. Ils étaient des voyageurs, des marchands, des fonctionnaires, qui venaient d'Asie Mineure, avaient débarqué à Marseille, puis avaient remonté le fleuve Rhône jusqu'à Vienne et Lyon. A cette époque la Méditerrannée était le trait d'union entre les peules riverains et de Smyrne à Marseille on parlait grec. L'Evangile du Christ fut porté par tous ces voyageurs de l'Antiquité.

Une communauté chrétienne naquit ainsi à Lyon vers 150. Pour conforter leur foi, ils firent appel à Pothin, de Smyrne, qui devint le premier évêque de Lyon, dont je suis le 135ème successeur. La capitale de leur pays d'origine était Ephèse, la ville de Marie et de l'apôtre Jean ; c'est dans cette ville qu'Irénée, le deuxième évêque de Lyon, entendit Polycarpe lui parler de Jean. Je recevais, il y a quelques jours à Lyon, l'évêque actuel de Smyrne et Ephèse, les deux Eglises mères de l'Eglise de Lyon.

Ces chrétiens organisèrent leur communauté à l'image de celle de Smyrne  : ils priaient en grec, lisaient les textes grecs, dans un pays gallo-romain où dominait la langue latine de Rome. Parmi eux des notables comme Alexandre, des esclaves comme Blandine.

Une crise économique survint dans la deuxième moitié du IIème siècle  : les étrangers qui parlaient grec et pratiquaient une religion venue d'Orient, furent les boucs émissaires de la cité, accusés d'athéisme, d'impiété, de crimes, jetés aux bêtes dans l'amphithéâtre des Trois Gaules. Là où les Celtes se réunissaient pour conclure des traités de paix, nos premiers chrétiens furent les premiers martyrs de la Gaule.

Dans la Lettre que nous a conservée d'eux Eusèbe de Césarée, les chrétiens qui ont survécu à cette persécution disent quelle fut la foi de ces martyrs qui ont marqué toute l'histoire de mon diocèse. Chez nous, il n'est pas un enfant en âge de catéchisme qui ne connaisse leur histoire.

Nous sommes les héritiers de ces femmes, de ces hommes, de ces jeunes adolescents, qui ont donné leur vie plutôt que de renier leur foi en Christ  : Epagathus, le diacre Sanctus, le néophyte Maturus, Attale de Pergame, Blandine si populaire chez nous, le vieil évêque Pothin, Alexandre, le jeune Pontique…Ils se hâtaient vers le Christ , nous dit leur Lettre, et montraient véritablement que "les souffrances du temps présent ne comptent pas au regard de la gloire qui sera révélée par nous"[1]

Et malgré les souffrances qu'il endurèrent plusieurs jours, ils refusaient d'être considérés comme martyrs. Ils ne se proclamaient pas eux-mêmes martyrs et ils ne nous permettaient pas non plus de les appeler de ce nom (…) Car ils étaient de réserver le titre de martyr au Christ, le martyr fidèle et authentique, le premier né d'entre les morts, le dispensateur de la vie divine.

Nous sommes les lointains héritiers de ces chrétiens, très loin de leur ressembler, nous qui par la suite n'avons pas su conserver intact le dépôt de la foi, qui nous sommes déchirés et disputés l'héritage du Christ. Nous sommes aussi les héritiers de ces Pères du Concile de 1274 célébré à Lyon, qui ont cherché vainement à réconcilier les frères grecs et latins séparés. Vainement car, comme l'écrivait le Pape Paul VI lors du 700ème de ce "second concile général, (…) sixième des synodes généraux tenus en Occident (…) on a choisi des formules et des textes conçus et exprimés selon une ecclésiologie mûrie en Occident, et on les a présentés à l'Empereur et à l'Eglise grecque pour une simple approbation sans autre discussion"[2].

On avait choisi Lyon, car notre ville était neutre, une cité libre qui ne fut rattachée au Royaume de France que quelques décennies plus tard. Votre ville venait tout juste d'être construite (1256) avec ce beau nom de LEV (lion) qui, en français, se prononce comme le nom de notre ville (Lyon).

Parmi les membres de ce concile, se trouvait Saint Bonaventure, qui mourut à Lyon. Saint Thomas d'Aquin aussi termina sa route terrestre, alors qu'il se rendait dans notre ville. C'est un ancien chanoine du chapître de la cathédrale de Lyon, le pape Grégoire X, qui convoqua ce concile. Le désir de manger la Pâque ensemble, fut le thème de sa prédication. Le métropoloite de KYJIV, Petro AKEROVYC, était là, représentant votre Eglise qui, en 1596, au synode d'union de Brest Litovsk renouvela la communion jamais formellement interrompue avec Rome.

Vous comprendrez que je m'attache à marquer tous les moments où les chrétiens se réunissent, priant chacun dans sa propre langue, se comprenant par-delà les mots, communiant au même Esprit. Ma devise épiscopale est  : Qu'ils soient tous un  ! Ainsi je suis fier et ému d'être devenu le pasteur de l'Eglise qui est à Lyon.
Car nous sommes les héritiers de l'abbé Paul COUTURIER, un prêtre du diocèse de Lyon, comme vous l'êtes du Métropolite André CHEPTETSKYJ, ces serviteurs du Seigneur Jésus qui, au XXème siècle, ne supportaient pas la séparation des chrétiens. L'abbé COUTURIER cherchait à unir dans une prière commune les chrétiens d'Orient avec leurs frères d'Occident, issus de la Réforme ou catholiques  : il fut à l'origine de la Semaine universelle de prière pour l'unité des chrétiens. Le Métropolite André, apôtre de l'unionisme, refusait la guerre entre chrétiens orthodoxes et chrétiens catholiques. "Nous ne désirons qu'une seule chose  : que l'amour mutuel, la concorde règne entre les deux parties", écrivait-il. Lorsqu'il protesta en 1938 contre les destructions d'églises orthodoxes dans une lettre à ses prêtres, le Père COUTURIER à Lyon diffusa largement son message. "Nous devons aller aussi loin que possible à la rencontre des frères séparés, le rite liturgique oriental doit se trouver à égalité avec le rite occidental latin, parler de réunion ne doit jamais signifier la conversion de l'Eglise orthodoxe, mais celle des pécheurs". Que les trois principes "irénistes" que le Métropolite a su ainsi définir, restent pour nous un chemin vers l'unité.

Les catholiques de mon diocèse sont très soucieux de prière commune avec leurs frères séparés, de lecture commune de la Bible, de réflexion commune de leur foi. Les élus de la Mairie de Lyon viennent de donner le nom de l'abbé COUTURIER à une passerelle, un pont pour traverser la Saône, pour réunir les deux rives de l'Ouest et de l'Est de la rivière, au cœur de la cité.

N'est-ce pas votre charisme à vous, Eglise ukrainienne, de réunir, de jeter une passerelle entre les deux rives  ? N'est-ce pas le testament spirituel du Métropolite André  ?

"Du fait que nous sommes en communion avec l'Ouest par la foi et avec l'Est par le rite, nous nous trouvons, plus qu'aucun autre, dans une meilleure position pour coopérer un jour à la grande œuvre de l'Union des Eglises"[3].  Lui aussi a connu des déchirements, des pressions, mais il a tenu jusqu'au bout. "Prévenu que peu après mon retour à Léopol, je serai assassiné, j'accepte la mort de par la volonté de Dieu. Et j'offre ma vie volontiers à Notre Seigneur pour l'union des Eglises et pour obtenir de Dieu la paix du Christ entre Catholiques de nos pays, séparés hélas par des injustices et des haines séculaires" .[4]


Nous sommes les héritiers de ces pionniers de la réconciliation. Ils n'ont pas cherché à sceller des ententes, des accords  : ils ont cherché à retrouver la source commune, Celui qui est notre Paix. Pour de ce colloque sur l'œuvre de Vladimir SOLOVIEV, permettez-moi de citer le Pape Jean-Paul II pour le fête de la Transfiguration en l'an 2000, centième anniversaire de sa mort  :

En faisant mémoire de cette personnalité russe,  d'une profondeur extraordinaire, qui avait très bien perçu le drame de la division entre les chrétiens et le besoin urgent d'unité, je voudrais inviter à prier pour que les chrétiens d'Orient et d'Occident retrouvent au plus vite la pleine communion. Pour que cela puisse se faire, il faut que tous se convertissent au Christ, vivant, hier, aujourd'hui et toujours.

Déjà dans l'Encyclique Fides et Ratio, en 1998, le Pape avait donné l'exemple de la pensée de SOLOVIEV pour concourir au bien de l'Eglise et de l'humanité.

Durant ces deux journées, nous allons retrouver cette pensée et lui redonner une actualité pour notre XXIème siècle. "Une philosophie dans laquelle se reflète quelque chose de la vérité du Christ, réponse unique et définitive aux problèmes de l'homme, sera un appui efficace pour l'éthique véritable et en même temps planétaire dont a besoin l'humanité aujourd'hui" [5].

Nous allons entendre des personnalités plus savantes que moi qui nous expliqueront le concept de "théurgie" qu'affectionnait SOLOVIEV, le rôle de l'art dans la rencontre de Dieu, l'art comme voie de l'Esprit. Ce que je veux retenir de cet homme, que je ne connais pas encore très bien, c'est la profondeur de vue, la curiosité intellectuelle, la sagesse, qui fondent son combat pour l'unité des chrétiens.


Nous sommes les héritiers de ces hommes qui en 177, en 1274, en 1596, tout au long des siècles, ont su annoncer la foi au Christ, semer son espérance et vivre de son amour. Nous avons reçu de ces hommes l'Evangile comme une Parole à porter aux monde entier. "L'Evangile  : bonheur du monde", c'est la devise que nous nous sommes donné cette année dans le diocèse de Lyon. Nous sommes convaincus que cet Evangile produit en nos contemporains les fruits de l'Esprit  :charité, joie, paix, longanimité, serviabilité, bonté, confiance dans les autres, douceur, maîtrise de soi. Et, puisque l'Esprit est notre vie, que l'Esprit nous fasse agir [6].

Mais retentit déjà à nos oreilles ce que nous avons reçu de l'apôtre Jean, transmis par Polycarpe, Pothin, Irénée, ce message parvenu grâce à eux jusqu'à nous, ce que l'Esprit dit aux Eglises  :

A l'Eglise d'Ephèse  : je connais ta constance mais j'ai contre toi que tu as perdu ton amour d'antan. Allons  ! rappelle-toi d'où tu es tombé, repens-toi, reprends ta conduite première  !

A l'Eglise de Smyrne  :je connais tes épreuves et ton indigence. Ne crains pas les souffrances qui t'attendent. Reste fidèle jusqu'à la mort et je te donnerai la couronne de vie.[7]

Je suis venu vous apporter le salut de l'Eglise qui est à Lyon, qui veut vivre davantage la fidèlité et l'engagement au service de l'Evangile qui lui a été confié, et ressembler à ces premiers chrétiens de Lyon qui "partirent vers Dieu, sans laisser d'inquiétude à leur mère l'Eglise, ni cause de dissension ou de lutte à leurs frères, mais au contraire la joie, la paix, la concorde et l'amour".

Prions le Seigneur pour la paix du monde entier, pour la prospérité des saintes Eglises de Dieu et pour l'union de tous.[8]



[1] Rom 8/18

[2] Documentation Catholique, 19/01/1975, p.63

[3] in Actes Colloque Cheptetskyj, Faculté catholique de Lyon, p.72

[4] p.83

[5] Fides et Ratio, 104

[6] Gal 5/22-25

[7] Apoc. 2/1-12

[8] Divine Liturgie de Saint-Jean-Chrysostome






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