Les
serviteurs du Christ en séjour à Vienne
et à Lyon en Gaule aux frères d'Asie et de Phrygie qui
ont la même foi et la même espérance que nous en la
rédemption : paix, grâce et gloire de la part de Dieu
le Père et du Christ Jésus Notre Seigneur.
C'est
par ces mots que commencent la Lettre des chrétiens de Lyon à leurs
frères grecs à propos des martyrs de 177. Archevêque
de Lyon depuis un an, c'est ces mêmes mots que je vous apporte le
salut des chrétiens de Lyon : paix, grâce et gloire
de la part de Dieu le Père et du Christ Jésus Notre Seigneur.
En effet, nous
sommes les héritiers des premiers chrétiens grecs.
Ils étaient des voyageurs, des marchands, des fonctionnaires,
qui venaient d'Asie Mineure, avaient débarqué à Marseille,
puis avaient remonté le fleuve Rhône jusqu'à Vienne
et Lyon. A cette époque la Méditerrannée était
le trait d'union entre les peules riverains et de Smyrne à Marseille
on parlait grec. L'Evangile du Christ fut porté par tous ces voyageurs
de l'Antiquité.
Une
communauté chrétienne
naquit ainsi à Lyon vers 150. Pour conforter leur foi, ils firent
appel à Pothin, de Smyrne, qui devint le premier évêque
de Lyon, dont je suis le 135ème successeur. La capitale
de leur pays d'origine était Ephèse, la ville de Marie et
de l'apôtre Jean ; c'est dans cette ville qu'Irénée,
le deuxième évêque de Lyon, entendit Polycarpe lui
parler de Jean. Je recevais, il y a quelques jours à Lyon, l'évêque
actuel de Smyrne et Ephèse, les deux Eglises mères de l'Eglise
de Lyon.
Ces
chrétiens
organisèrent leur communauté à l'image de celle de
Smyrne : ils priaient en grec, lisaient les textes grecs, dans un
pays gallo-romain où dominait la langue latine de Rome. Parmi eux
des notables comme Alexandre, des esclaves comme Blandine.
Une
crise économique
survint dans la deuxième moitié du IIème siècle :
les étrangers qui parlaient grec et pratiquaient une religion venue
d'Orient, furent les boucs émissaires de la cité, accusés
d'athéisme, d'impiété, de crimes, jetés aux
bêtes dans l'amphithéâtre des Trois Gaules. Là où les
Celtes se réunissaient pour conclure des traités de paix,
nos premiers chrétiens furent les premiers martyrs de la Gaule.
Dans
la Lettre que nous a conservée d'eux Eusèbe de Césarée,
les chrétiens qui ont survécu à cette persécution
disent quelle fut la foi de ces martyrs qui ont marqué toute l'histoire
de mon diocèse. Chez nous, il n'est pas un enfant en âge de
catéchisme qui ne connaisse leur histoire.
Nous
sommes les héritiers de ces femmes, de ces hommes, de ces jeunes adolescents,
qui ont donné leur vie plutôt que de renier leur foi en Christ :
Epagathus, le diacre Sanctus, le néophyte Maturus, Attale de Pergame,
Blandine si populaire chez nous, le vieil évêque Pothin, Alexandre,
le jeune Pontique…Ils se hâtaient vers le Christ , nous dit leur
Lettre, et montraient véritablement que "les souffrances du
temps présent ne comptent pas au regard de la gloire qui sera révélée
par nous"[1]
Et
malgré les
souffrances qu'il endurèrent plusieurs jours, ils refusaient
d'être considérés comme martyrs. Ils ne se proclamaient
pas eux-mêmes martyrs et ils ne nous permettaient pas non plus de
les appeler de ce nom (…) Car ils étaient de réserver le
titre de martyr au Christ, le martyr fidèle et authentique, le premier
né d'entre les morts, le dispensateur de la vie divine.
Nous
sommes les lointains héritiers de ces chrétiens, très loin de
leur ressembler, nous qui par la suite n'avons pas su conserver intact
le dépôt de la foi, qui nous sommes déchirés
et disputés l'héritage du Christ. Nous sommes aussi les
héritiers de ces Pères du Concile de 1274 célébré à Lyon,
qui ont cherché vainement à réconcilier les frères
grecs et latins séparés. Vainement car, comme l'écrivait
le Pape Paul VI lors du 700ème de ce "second
concile général, (…) sixième des synodes généraux
tenus en Occident (…) on a choisi des formules et des textes conçus
et exprimés selon une ecclésiologie mûrie en Occident,
et on les a présentés à l'Empereur et à l'Eglise
grecque pour une simple approbation sans autre discussion"[2].
On
avait choisi Lyon, car notre ville était neutre, une cité libre qui ne
fut rattachée au Royaume de France que quelques décennies
plus tard. Votre ville venait tout juste d'être construite (1256)
avec ce beau nom de LEV (lion) qui, en français, se prononce comme
le nom de notre ville (Lyon).
Parmi
les membres de ce concile, se trouvait Saint Bonaventure, qui mourut à Lyon.
Saint Thomas d'Aquin aussi termina sa route terrestre, alors qu'il se rendait
dans notre ville. C'est un ancien chanoine du chapître de la cathédrale
de Lyon, le pape Grégoire X, qui convoqua ce concile. Le désir
de manger la Pâque ensemble, fut le thème de sa prédication.
Le métropoloite de KYJIV, Petro AKEROVYC, était là,
représentant votre Eglise qui, en 1596, au synode d'union de Brest
Litovsk renouvela la communion jamais formellement interrompue avec Rome.
Vous
comprendrez que je m'attache à marquer tous les moments où les chrétiens
se réunissent, priant chacun dans sa propre langue, se comprenant
par-delà les mots, communiant au même Esprit. Ma devise épiscopale
est : Qu'ils soient tous un ! Ainsi je suis fier et ému
d'être devenu le pasteur de l'Eglise qui est à Lyon.
Car nous sommes les héritiers de l'abbé Paul COUTURIER,
un prêtre du diocèse de Lyon, comme vous l'êtes du Métropolite
André CHEPTETSKYJ, ces serviteurs du Seigneur Jésus qui,
au XXème siècle, ne supportaient pas la séparation des
chrétiens. L'abbé COUTURIER cherchait à unir dans une
prière commune les chrétiens d'Orient avec leurs frères
d'Occident, issus de la Réforme ou catholiques : il fut à l'origine
de la Semaine universelle de prière pour l'unité des chrétiens.
Le Métropolite André, apôtre de l'unionisme, refusait
la guerre entre chrétiens orthodoxes et chrétiens catholiques. "Nous
ne désirons qu'une seule chose : que l'amour mutuel, la concorde
règne entre les deux parties", écrivait-il. Lorsqu'il
protesta en 1938 contre les destructions d'églises orthodoxes dans
une lettre à ses prêtres, le Père COUTURIER à Lyon
diffusa largement son message. "Nous devons aller aussi loin que
possible à la rencontre des frères séparés, le
rite liturgique oriental doit se trouver à égalité avec
le rite occidental latin, parler de réunion ne doit jamais signifier
la conversion de l'Eglise orthodoxe, mais celle des pécheurs".
Que les trois principes "irénistes" que le Métropolite
a su ainsi définir, restent pour nous un chemin vers l'unité.
Les
catholiques de mon diocèse sont très soucieux de prière commune
avec leurs frères séparés, de lecture commune de la
Bible, de réflexion commune de leur foi. Les élus de la Mairie
de Lyon viennent de donner le nom de l'abbé COUTURIER à une
passerelle, un pont pour traverser la Saône, pour réunir les
deux rives de l'Ouest et de l'Est de la rivière, au cœur de
la cité.
N'est-ce
pas votre charisme à vous, Eglise ukrainienne, de réunir, de jeter
une passerelle entre les deux rives ? N'est-ce pas le testament spirituel
du Métropolite André ?
"Du
fait que nous sommes en communion avec l'Ouest par la foi et avec l'Est
par le rite, nous nous trouvons, plus qu'aucun autre, dans une meilleure
position pour coopérer un jour à la grande œuvre de
l'Union des Eglises"[3]. Lui aussi a connu
des déchirements, des pressions, mais il a tenu jusqu'au bout. "Prévenu
que peu après mon retour à Léopol, je serai assassiné,
j'accepte la mort de par la volonté de Dieu. Et j'offre ma vie
volontiers à Notre Seigneur pour l'union des Eglises et pour obtenir
de Dieu la paix du Christ entre Catholiques de nos pays, séparés
hélas par des injustices et des haines séculaires" .[4]
Nous sommes les héritiers de ces pionniers de la réconciliation.
Ils n'ont pas cherché à sceller des ententes, des accords :
ils ont cherché à retrouver la source commune, Celui qui
est notre Paix. Pour de ce colloque sur l'œuvre de Vladimir SOLOVIEV,
permettez-moi de citer le Pape Jean-Paul II pour le fête de la Transfiguration
en l'an 2000, centième anniversaire de sa mort :
En faisant mémoire de cette personnalité russe, d'une
profondeur extraordinaire, qui avait très bien perçu le
drame de la division entre les chrétiens et le besoin urgent d'unité,
je voudrais inviter à prier pour que les chrétiens d'Orient
et d'Occident retrouvent au plus vite la pleine communion. Pour que cela
puisse se faire, il faut que tous se convertissent au Christ, vivant, hier,
aujourd'hui et toujours.
Déjà dans
l'Encyclique Fides et Ratio, en 1998, le Pape avait donné l'exemple
de la pensée de SOLOVIEV pour concourir au bien de l'Eglise et de
l'humanité.
Durant
ces deux journées, nous allons retrouver cette pensée et lui redonner
une actualité pour notre XXIème siècle. "Une
philosophie dans laquelle se reflète quelque chose de la vérité du
Christ, réponse unique et définitive aux problèmes
de l'homme, sera un appui efficace pour l'éthique véritable
et en même temps planétaire dont a besoin l'humanité aujourd'hui" [5].
Nous
allons entendre des personnalités plus savantes que moi qui nous
expliqueront le concept de "théurgie" qu'affectionnait SOLOVIEV,
le rôle de l'art dans la rencontre de Dieu, l'art comme voie de l'Esprit.
Ce que je veux retenir de cet homme, que je ne connais pas encore très
bien, c'est la profondeur de vue, la curiosité intellectuelle, la
sagesse, qui fondent son combat pour l'unité des chrétiens.
Nous sommes les héritiers de ces hommes qui en 177, en 1274, en
1596, tout au long des siècles, ont su
annoncer la foi au Christ, semer son espérance et vivre de son
amour. Nous avons reçu de ces hommes l'Evangile comme une Parole à porter
aux monde entier. "L'Evangile : bonheur du monde", c'est
la devise que nous nous sommes donné cette année dans le
diocèse de Lyon. Nous sommes convaincus que cet Evangile produit
en nos contemporains les fruits de l'Esprit :charité,
joie, paix, longanimité, serviabilité, bonté, confiance
dans les autres, douceur, maîtrise de soi. Et, puisque l'Esprit
est notre vie, que l'Esprit nous fasse agir [6].
Mais
retentit déjà à nos oreilles ce que nous avons reçu
de l'apôtre Jean, transmis par Polycarpe, Pothin, Irénée,
ce message parvenu grâce à eux jusqu'à nous, ce que
l'Esprit dit aux Eglises :
A l'Eglise d'Ephèse : je connais ta constance
mais j'ai contre toi que tu as perdu ton amour d'antan. Allons !
rappelle-toi d'où tu es tombé, repens-toi, reprends ta
conduite première !
A l'Eglise de Smyrne :je connais tes épreuves
et ton indigence. Ne crains pas les souffrances qui t'attendent. Reste
fidèle jusqu'à la mort et je te donnerai la couronne de
vie.[7]
Je
suis venu vous apporter le salut de l'Eglise qui est à Lyon, qui veut vivre davantage
la fidèlité et l'engagement au service de l'Evangile qui
lui a été confié, et ressembler à ces premiers
chrétiens de Lyon qui "partirent vers Dieu, sans laisser
d'inquiétude à leur mère l'Eglise, ni cause de dissension
ou de lutte à leurs frères, mais au contraire la joie, la
paix, la concorde et l'amour".
Prions le Seigneur pour la paix du monde entier, pour la prospérité des
saintes Eglises de Dieu et pour l'union de tous.[8]