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Intervention d’Antoine Arjakovsky, enseignant chercheur

L’héritage de l’ecclésiologie sapientielle de Vladimir Soloviev

Votre Eminence, Monsieur l’Ambassadeur de France, Monsieur le président,

Chers collègues et amis,

L’héritage contemporain de la sophiologie de Soloviev consiste à mon sens dans une redéfinition sapientielle de l’Eglise, dans l’émergence d’une anthropologie trinitaire, et dans une prise de conscience aigüe de la dimension théophanique et en devenir théanthropique du monde.

Ces trois aspects demanderaient à être longuement argumentés aussi je me limiterai simplement ici au premier aspect, la dimension ecclésiale de cet héritage sophiologique.

Dans le temps qui m’est imparti j’aimerais montrer que les différentes communautés héritières de la pensée du philosophe russe ont convergé, chacune à leur manière, vers une même interprétation sophiologique de son œuvre. En bref, ce qu’a creusé la mémoire de l’Eglise dans la figure attachante de Soloviev c’est son intuition de la Doxa, notion dont le fondement biblique (kabod) avait été quelque peu oublié par la conscience chrétienne. Deuxièmement, j’aimerais montrer, à l’heure où les relations œcuméniques entre Eglises chrétiennes semblent traverser une crise, l’importance que revêt aujourd’hui cette représentation sapientielle de l’Eglise. Enfin en conclusion, je changerai d’échelle, et insisterai sur les fils qui relient cette université, l’Université catholique d’Ukraine, à Soloviev.

Afin de faire ressortir la nouvelle représentation de la Sagesse de Dieu qui se dégage de l’interprétation de Soloviev, je ne m’appuierai que sur une infime partie de l’abondante bibliographie qu’illustre l’édition des deux volumes du Pro et contra consacrés au philosophe russe et publiés l’année dernière à Moscou. Mais les auteurs que je citerai sont représentatifs du nouveau regard philosophique et biblique sur la Sagesse de Dieu qui s’est dégagé dans le processus de réception de l’œuvre de Soloviev en France, en Russie et en Ukraine.

Dans l’émigration russe, l’héritage philosophique de Soloviev a considérablement été critiqué. Eugène Trubetskoi, dans sa ‘Vision du monde de V. Soloviev’, avait rédigé la première grande synthèse sur l’œuvre du philosophe. Mais Léon Chestov, dans son article sur ‘La philosophie religieuse de V. Soloviev’ (Umozrenie i Apokalipsis), publiée à Paris en 1927 montra comment le système de la toute-unité de Soloviev avait tendance à emprisonner Dieu.

Dédiant son livre à Bulgakov, Konstantin Motchulski, dans son essai de 1936 sur Soloviev, a fait de l’expérience érotique de la Sophia le fondement de sa biographie spirituelle.

Cependant, en faisant la recension en 1937, Nicolas Berdiaev, - l’éditeur en russe de La Russie et l’Eglise universelle (Moscou, 1911) -, écrit : ‘Nous avons connu Marx et Nietzsche, avons traversé deux révolutions, aussi les illusions de Soloviev sont-elles devenues impossibles pour nous’[1]. Berdiaev rejette sa conception de la théocratie, stigmatise le platonisme de la sophiologie de Soloviev, mais il retient son ‘Sens de l’amour’ et son éthique humaniste et théanthropique.

Le père Serge Bulgakov est celui qui a dégagé la sophiologie de Soloviev de sa gangue plotinienne et rationaliste et qui l’a enracinée dans la figure biblique de la Hokmah et dans la vision des énergies incréées de Grégoire Palamas.

Pourtant Bulgakov a souligné l’importance historique de Soloviev dans sa re-définition non confessionnelle de l’Orthodoxie… Et Bulgakov fit un pas de plus. L’Ortho-doxie, la juste louange de Dieu, n’est possible que si l’on se rapproche de la Trinité, que si l’on pénètre dans le mystère de la croissance spirituelle du Christ, et que l’on découvre l’éternelle nouveauté des relations entre les trois hypostases, l’éternel projet divin de créér l’homme à son image trinitaire; L’appartenance à l’Orthodoxie, comme corps mystique et historique, n’est féconde que si ce corps se comprend comme expression de l’arbre de vie, comme l’échelle qui descend du ciel jusqu’à la terre pour embrasser toute l’humanité  ; Aussi pour Bulgakov, l’Orthodoxie doit se définir comme la ‘nouvelle vie en Christ avec le Christ actionnée par l’Esprit Saint’, définition proposée par S. Bulgakov en 1931 dans L’Orthodoxie, ouvrage qui a été réédité ici en 1991 à 100 000 exemplaires.

En Ukraine je ne citerai que le métropolite Andréi Szeptitzki, archevêque majeur de l’Eglise gréco-catholique à Lviv, qui reconnaissait sa dette envers l’ecclésiologie sapientielle du philosophe russe. Il rédigea Bozha mudrist’ en 1932. Pour lui cette nouvelle vie n’est possible que si les hommes demandent à Dieu en permanence et humblement sa Sagesse. Car la vie éternelle de l’Eglise, à la fois trinitaire et divino-humaine, se manifeste dans le temps et dans l’espace par la réalisation du Règne, de la Puissance, et de la Gloire de Dieu.

Enfin citons dans ce rapide tour d’horizon encore deux penseurs  ayant participé au colloque de 1954 à Chevetogne sur l’unité de l’Eglise : Lev Gillet y définissait Soloviev comme un ‘libre croyant, mystique, et universaliste’.

Paul Evdokimov quant à lui dans son article' De la nature et de la grâce dans la théologie de l'Orient', proposait une optique néo-patristique de la Sagesse. Selon la tradition orientale, écrivait-il, 'les choses ne possèdent pas d'existence propre, l'être n'est défini que par sa relation à Dieu, à sa Sagesse créatrice, ce qui fait des choses, des similitudes participées, et de leurs ensembles nouménaux, des lieux théophaniques. C'est une conception iconographique. A l'affirmation occidentale qu'aucun signe n'existe sans la chose, les orientaux ajoutent 'aucune chose n'existe sans le signe'. On voit que cette perspective n'est pas celle de l'être existant dans sa propre consistance, dans l'autonomie d'un monde de natures et de causes, mais celle d'une phanie de l'au-delà.'(p.177) En ce sens poursuit-il l'Eglise est 'la vie de Dieu dans sa créature'(p179)

Tout comme Bulgakov, Evdokimov distingue la Sophia créée (natura naturans qui détermine la natura naturata, unité vivante et concrète du monde) de son prototype la Sophia céleste, non créée, 'conçue par Dieu en Lui et demeurant en Lui’. La Sagesse ‘ est l'unité des idées de Dieu sur le monde, la Sagesse vivante, l'objet de son amour' (p181), 'La Sophiologie, concluait-il, gloire de la théologie orthodoxe actuelle, est seule à poser le problème cosmique. Elle voit le cosmos liturgiquement, s'opposant d'une part à l'acosmisme idéaliste (…) et d'autre part au naturalisme..'

De ces commentaires se dégage fondamentalement la réception d’une nouvelle représentation de l’Eglise : L’Eglise est tension divino-humaine vers le Royaume. Cette tension ne peut se concevoir comme une attitude passive de l’homme et du monde. Olivier Clément a pu en ce sens définir Soloviev comme le théologien de la modernité. Car cette ecclésiologie exige une attitude active et créatrice. ‘Toute la création loue le Seigneur’: dans cette mémoire et cette expérience vivante de la Sagesse, se trouve le grand apport de la tradition orientale.

Passons maintenant à l’héritage de Soloviev dans la pensée catholique occidentale. Il faut commencer par mentionner le rôle important de la société d’études philosophiques et religieuses Vladimir Soloviev, créée en 1991, qui a multiplié les initiatives pour donner un nouvel élan aux recherches sur l’œuvre de Soloviev.

Mais revenons aux origines de cette réception. Dans un premier temps, Anatole Leroy-Beaulieu, Mgr d’Herbigny, Julie Danzas, ont repris plus ou moins délicatement la critique de l’Eglise Orthodoxe faite par Soloviev lui-même. Ils remirent également en cause le gnosticisme de Soloviev, cause selon eux de son regrettable abandon de l’association entre le tsar et le pape dans l’Eglise universelle. Mais après 1945, certains penseurs comme le père François Rouleau ont pris distance par rapport à l’utopie de Soloviev.

Si l’on a peu étudié la poésie de Soloviev faute de traductions, en revanche du côté des théologiens on a voulu retenir l’essentiel de la sophiologie. Citons Hans-Urs von Balthazar (pour qui Soloviev était ‘le Newman russe’[2] avec son idée d’un dévoloppement dogmatique de l’Eglise), le père Louis Bouyer (qui a consacré toute son activité créatrice à une dogmatique sophiologique), le père Thomas Spidlik (devenu récemment cardinal qui dans L’idée russe a rédigé la première synthèse compréhensive de la sophiologie russe), et le pape Jean-Paul II (qui dans Fides et ratio a cité Soloviev comme le prophète de la définition sapientielle de l’Eglise). Mentionnons également la recherche du théologien dominicain Dominique Cerbelaud sur la Sagesse de Dieu comme lieu de rencontre entre spiritualité asiatique et spiritualité judéo-chrétienne, et qui revendique également son lien avec la pensée de Soloviev.

Balthazar ne semble avoir connu le père Serge Bulgakov, le principal héritier de Soloviev, qu’en seconde main. D’un côté il montre l’importance sotériologique et ecclésiologique de l’idée de Bulgakov sur ‘la première kénose intra-trinitaire’. Mais de l’autre, visiblement mal informé, il reprend de façon voilée l’accusation de Florovsky contre Bulgakov sur la tentation gnostique et idéaliste de faire de la kénose la structure de l’être. Sans savoir que Bulgakov fut, dès 1916, le premier théologien orthodoxe moderne à vouloir libérer Dieu de tous les enchaînements de la théologie et de la philosophie, insuffisamment apophatiques. Ceci peut expliquer sa méfiance à l’égard des ‘excroissances sophiologiques ‘ de Bulgakov. L’important est que Bulgakov et Balthazar se rejoignent sur le fond, à savoir la source sapientielle de l’interprétation des Ecritures et la possibilité d’une connaissance ‘katalogique’, allant de ‘la Trinité vers le monde’.

Fondamentalement donc la théologie catholique, à travers la figure de H.U von Balthazar, s’est détachée d’une vision trop substantielle de l’être de Dieu mais elle a exprimé le cristal de l’intuition de Soloviev. L’Eglise ne peut être considéré comme un quoi, il faut désormais se la représenter comme un qui.

On peut donc pour résumer notre parcours de la mémoire œcuménique de Soloviev avancer la thèse suivante : progressivement, la mémoire collective a équilibré le dernier état ‘anarchique’ ou plutôt eschatologique de la pensée de Soloviev par le souvenir de son fondement sapientiel. Aujourd’hui une mémoire apaisée du philosophe russe peut mettre en valeur le lien entre d’une part son livre de 1889, La Russie et l’Eglise universelle, où l’Eglise est définie comme une triple union divino-humaine, à la fois sacerdotale, royale et prophétique, et d’autre part son livre Les trois entretiens, de 1899, dans lequel Soloviev inscrivit dans la perspective du Royaume déjà présent sa compréhension de l’Eglise comme Epouse de l’Agneau. Ce qui permet de mieux comprendre aussi la continuité entre sa conversation au catholicisme romain et sa dernière confession auprès d’un prélat orthodoxe.

Cette vision sapientielle, c’est à dire cette vision personnelle, cosmique et eschatologique de l’Eglise, a des répercussions importantes aujourd’hui pour l’unité des Eglises. Du cardinal Walter Kasper à Olivier Clément et Konrad Raiser, chacun sent qu’il y a urgence pour définir une vision cataphatique de l’Eglise.

Selon ces théologiens, la tension vers l’unité de l’Eglise, une, sainte, catholique et apostolique, consiste avant tout à comprendre l’Eglise comme le cœur du monde, présent mais non pas entièrement visible, comme une réalité à la fois personnelle et relationnelle qui se forme de relations en tension. C’est là qu’on retrouve l’héritage sophianique et eschatologique de Soloviev : sophianique, car c’est la Sagesse de Dieu qui rend possible l’unité, la sainteté, l’apostolicité et la catholicité de l’Eglise, et eschatologique, car l’Eglise ne peut être uniquement symbolisée dans des institutions, elle est réalisation du Royaume.

Dans la définition eucharistique de l’Eglise, adoptée par la commission théologique mixte de dialogue à Munich en 1982, l’Eglise repousse une vision d’elle-même trop sociologique et confessionnelle.

Mais l’Eglise aujourd’hui ne peut plus revenir simplement à la koinonia de l’époque patristique, et c’est ainsi que l’on peut comprendre une note récente publiée à Rome restreignant l’emploi de l’utilisation d’Eglises sœurs. Dix jours avant la réunion de la commission mixte de dialogue catholique-Orthodoxe à Baltimore de juillet 2000, la Curie romaine a envoyé une note, secrète et privée de l’autorité magistérielle, aux évêques du monde entier, sur l’usage approprié de l’expression Eglises sœurs.’ L’Eglise universelle, une, sainte, catholique et apostolique n’est pas la sœur mais la mère de toutes les Eglises particulières. (…) On ne peut pas dire au sens propre que l’Eglise catholique soit sœur d’une Eglise particulière.’

On peut comprendre cette note comme la traduction d’un souci d’unité, mais compris de façon nouvelle, comme un saut, comme un baptême de feu. L’Eglise ne peut plus se concevoir comme tolérance respectueuse des Eglises sœurs, comme un pacte. Elle souhaite que sa vie permette non seulement le renforcement de l’identité de chaque personne et de chaque communauté de fidèles mais aussi une prise de conscience croissance de l’unité de tous.

Ceci implique comme l’a proposé Jean Paul II dans son encyclique Ut unum sint en 1995, de repenser le rôle de l’évêque de Rome. A travers bien sûr l’idée de primauté au service de la communauté, de réseau fraternel, et de subsidiarité à tous les échelons de l’Eglise mais aussi comme l’a proposé O. Clément en 1997 dans Rome autrement par cette nouvelle vision de l’Eglise comme rencontre entre la Jérusalem céleste et la Jérusalem terrestre.

J’aimerais maintenant conclure en évoquant l’université catholique d’Ukraine comme expression contemporaine de l’ecclésiologie sophianique de Soloviev.

Rappelons tout d’abord que Soloviev eut comme maître de vie un philosophe ukrainien Yourkiévitch et qu’il fut très touché par la première expression sophianique de la culture de la Rus’ à l’époque de Iaroslav le Sage. Mais le lien entre l’Université Catholique d’Ukraine et Soloviev apparaîtra plus nettement si l’on rappelle que l’Académie de théologie qui l’a précédé a été créée en 1927 par l’un de ses principaux disciples, le métropolite Szeptizki.

Notons au passage qu’il était francophone tout comme Soloviev et qu’il rédigea une impressionante correspondance en français, destinée en particulier à Jean Charon, devenu Cyrille Korolevsky dans le sacerdoce. Le métropolite Szeptitzki nomma comme premier recteur le patriarche Slypij qui a beaucoup écrit sur la Sagesse et l’a même choisi comme emblème de cette université. L’année dernière, lors du spectacle de fin d’année, les étudiants ont représenté une pièce au cours de laquelle une étudiante représentait la Sagesse en personne !

Plus profondément il me semble que la mémoire vivante de la Sagesse de Dieu se traduit par une représentation nouvelle de ce que doit devenir l’université. L’université ici n’est donc pas seulement la communauté des étudiants et des enseignants, fondement de la connaissance, comme aux premiers temps de l’Ecole cathédrale à Paris. Elle n’est pas seulement non plus le lieu où se manifeste l’unité des différentes disciplines du savoir comme dans la vision de Hegel.

L’université doit également comprendre l’universalité de façon catholique, c’est à dire selon le tout, à l’image de la Trinité. Cela a des conséquences très pratiques :

-                     L’indépendance par rapport à tout pouvoir, car comme le rappellent les paroles du Christ citées par Soloviev au début de son livre, ‘Tout pouvoir m’est donné dans les cieux et sur la terre’ ; Mais cette liberté de la théologie comme l’a écrit Visser t’ Hooft n’est pas indépendance mais charisme en faveur de l’unité.

-                     L’organisation du savoir qui se doit d’être ortho-doxe et de former des hommes à devenir rois, prêtres, et prophètes ; Mais cette juste doxa est fondamentalement comprise comme ecclésification de la vie.

-                     Enfin l’organisation d’une vie communautaire centrée sur la vie eucharistique, fondement de la vie divine et de la théanthropie. Mais cette vie eucharistique n’est pas une forme de repli, elle est pleinement catholique et donc missionnaire.

Il s’agit d’une expérience encore modeste mais je constate chaque jour que les membres de cette communauté universitaire sont conscients de leur responsabilité, non pas uniquement envers l’Eglise gréco-catholique d’Ukraine, mais aussi envers toute l’Eglise.

Antoine Arjakovsky



[1] N. Berdiaev, ‘Soloviev et nous’, Sovremmenye Zapiski, 1937, pp368-373 ; dans Pro et contra, M.,RHGI, 2002, p.181

[2] Hans-Urs von Balthazar, La Gloire et la Croix, Les aspects esthétiques de la révélation, II, Styles, 2, De Jean de la Croix à Péguy, Paris, 1972, p.167-230






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