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La vie ecclésiale en Ukraine après la fin de l'URSS

La vie ecclésiale en Ukraine après la fin de l'URSS 29.12.2003, [13:29] // cronicles.fr // webmaster

Dans sa communication au colloque international organisé par l'Université Ivan Franco de Lviv sur ‘Les Religions dans les pays d'Europe Centrale et Orientale' (11-12 décembre 2003) le père Borys Gudziak a présenté en premier lieu le contexte historique ukrainien au XXe siècle, puis le phénomène actuel de la vie religieuse, enfin les défis contemporains de l'Eglise. On a choisi de présenter la seconde partie de cette conférence.

L'Ukraine est un pays où la vie religieuse est particulièrement intense et contribue à renforcer l'identité nationale ukrainienne. A Moscou on continue à qualifier cette identité de séparatisme et l'Eglise qui l'anime d''uniatisme'. Lors de la visite du pape en Ukraine en juin 2001, les journalistes ont cherché des traces d'une ‘guerre des religions' et n'ont trouvé qu'un peuple en liesse, avide d'être reconnu tel qu'il est, ni russe ni polonais, mais pacifique et européen.

Il y a eu en Ukraine depuis la pérestroika et l'indépendance une explosion extraordinaire de la vie religieuse. Certaines statistiques comme celles concernant les édifices religieux et les structures ecclésiales, la prolifération confessionnelle, la formation de communautés religieuses, la création de nouvelles organisations indiquent une croissance phénoménale en Ukraine entre 1988 et 1992 puis une croissance plus lente mais continue depuis cette date.

Si en 1988 il y avait une douzaine de confessions religieuses enregistrées en Ukraine soviétique, aujourd'hui le chiffre dépasse 100. Si en 1988 il y avait moins de 6000 communautés religieuses (paroisses, congrégations, communautés), aujourd'hui leur nombre dépasse 27 000 et leur croissance continue avec un taux de 4,5% par an ! Si nous observons les confessions individuellement, nous voyons que le nombre des communautés Orthodoxes a augmenté malgré (ou grâce au) le fait des séparations juridictionnelles. Dans la communauté Gréco-catholique dans une période de 11 mois, entre le 1 er janvier 1990 et le 1 er janvier 1991 quelques 1700 communautés religieuses (paroisses) ont été enregistrées.

Ces données statistiques ne doivent pas être évaluées de façon unilatérale. En fait elles devraient probablement être interprétées de façon antinomique. L'explosion peut être considérée comme une expression de déclaration religieuse, comme une mode, comme une forme de religiosité encore superficielle et extérieure, comme un phénomène organisationnel qui n'est pas encore assimilé en profondeur sur un plan personnel. Néanmoins les sondages sociologiques montrent qu'une majorité de la population croit en Dieu. Les citoyens ukrainiens souhaitent être reliés avec des communautés religieuses bien qu'ils ne soient pas nécessairement identifiés avec l'une d'entre elles en particulier. Sans qu'on puisse l'affirmer hors contexte, néanmoins ces sondages indiquent que l'Eglise jouit de la confiance de la population, et cela bien plus que les organisations politiques.

Il y a aussi une croissance importante de la pratique religieuse. Un voyageur en Ukraine, et plus particulièrement en Ukraine occidentale, qui visiterait les églises et aurait l'opportunité de connaître la vie des communautés religieuses, serait impressionné, voire abasourdi, par l'intensité de la piété. Cette piété peut être sentimentale ou authentiquement profonde, traditionaliste ou innovante. Les différentes formes d'expression religieuse ne font que souligner l'importance du phénomène. Ainsi, pendant le temps du Grand Carême, dans certains villages de Galicie, 90 % de la population à partir de l'âge de 7/8 ans demandent à se confesser. Il serait difficile de trouver une époque et un endroit dans l'histoire du christianisme avec des statistiques supérieures en matière de pratique sacrementelle. Une autre question est de savoir à quel point cette pratique est transférée en une expérience religieuse personnelle profonde. En tout cas le fait proprement dit ne peut pas être écarté.

Le nombre des vocations religieuses est un aspect qui reflète plus clairement (encore qu'il soit aussi ambigu) le profond engagement religieux. En Ukraine aujourd'hui il y a plus de 18000 étudiants dans les écoles de théologie. Il y a 26 000 prêtres, ministres du cultes et rabbins. Il y a environ 6000 personnes qui se sont engagés dans la vie monastique. Les séminaires sont surchargés. Je peux parler de l'institution à laquelle je suis associé. L'Académie de Théologie de l'Université Catholique d'Ukraine a plus de deux candidats pour une place disponible tant pour l'enseignement en séminaire que pour l'enseignement ouvert aux hommes et femmes laïcs. Il suffit de comparer avec les statistiques des vocations en Pologne, en Amérique du Nord, sans parler des Pays Bas, de l'Allemagne ou de la France, pour comprendre que les données ukrainiennes témoignent sans conteste de la vitélité de la vie religieuse. Il y a en Ukraine de nombreux jeunes prêts à se vouer entièrement à la vie communautaire et au service de la communauté religieuse.

Il y a un phénomène difficile à quantifier, celui de la forte sensibilité religieuse de la population ukrainienne. On s'est beaucoup intéressé à celle-ci sans pouvoir l'expliquer de façon très rationnelle. L'instabilité sociale contribue certainement aux appels à l'assistance divine, en continuité avec l'adage ukrainien : ‘Koly trivoha, to do Boha' (Quand il y a le feu, il n'y a que Dieu). L'anti-rationalisme qu'on discerne aujourd'hui en Ukraine est un mélange de visions du monde traditionnelles et d'attitudes post-modernes : Les divinations astrologiques à la télévision et les horoscopes dans les journaux, les diseuses de bonne aventure dans les rues des villes et les groupes religieux ésotériques qui se réunissent dans les foyers universitaires représentent tous des expressions d'une grande soif pour une autre vie, pour du sens, pour des explications qui transcendent les arguments scientifiques et matérialistes. Il y a une fascination pour les possibilités offertes par l'illumination mystique, un intérêt pour les rites ésotériques et même occultes, des jeunes et des pratiques qu'on pourrait appeler typologiquement de néo-gnostiques. Ce désir de vivre une expérience intérieure, qui ne peut être qualifiée autrement que religieuse, est vécu consciemment ou inconsciemment par de nombreux contemporains ukrainiens.

La grande mobilité et instabilité de la vie religieuse en Ukraine est un autre phénomène contemporain. Il y a de nombreux passages d'une communauté religieuse à une autre. L'Eglise Orthodoxe depuis 1989 a vécu un grand nombre de transformations et de divisions. Et aujourd'hui il y a au moins 3 juridictions orthodoxes significatives (dont deux marginales) qui sont en tension créative et souvent destructive les unes vis-à-vis des autres. (L'Eglise Orthodoxe d'Ukraine (patriarcat de Moscou) ; L'Eglise Orthodoxe Autocéphale d'Ukraine ; L'Eglise Orthodoxe d'Ukraine (Patriarcat de Kiev)) Ce phénomène de séparation, de conflits et de dislocation n'est probablement pas achevé et risque de se développer, en particulier parmi les courants anti-œcuméniques au sein de certaines confessions. Les phénomènes de fission ou de fusion des différentes communautés et la variété des courants religieux reflètent un environnement très fluide, un contexte général de pluralisme et d'éclectisme, caractéristique non pas seulement de la vie religieuse ukrainienne mais aussi de la religiosité contemporaine dans le monde.

En fait c'est ce facteur dont on entend le plus parler à propos de l'Ukraine. Depuis l'effondrement de l'Union Soviétique la majorité des informations sur la vie religieuse en Ukraine a concerné les conflits religieux donnant l'impression à la fois en Ukraine et à l'étranger que la vie de l'Eglise en Ukraine était dominée par la discorde inter-confessionnelle. Une meilleur observation des faits et une comparaison avec d'autres contextes conduisent à des conclusions différentes.

A ma connaissance il n'y a eu aucun décès enregistré pendant les conflits religieux en Ukraine qui ont commencé avec la pérestroika et ont continué pendant la période de l'indépendance, il n'y a eu acun phénomène de meurtre pour cause religieuse comme cela s'est produit récemment en Afrique du Nord. Il n'y a eu aucun incendie d'église comme cela a pu être le cas au milieu des années 90 aux Etats-Unis. Il n'y a eu aucune explosion, aucun acte terroriste de nature religieuse ou confessionnelle, tandis que les informations internationales couvrent la situation en Irlande du Nord principalement par ce genre de fait. Bien qu'il ait pu se produire qu'un partisan de telle ou telle confession ait pu être enfermé une nuit dans une église, il n'y a pas eu effusion de sang comme cela est si caractéristique pour les relations inter-religieuses au Proche-Orient. Il n'y a pas de risque proche de guerre armée parmi les communautés religieuses comme cela a été le cas en Asie du Sud Est.

Il est étonnant que la vie religieuse en Ukraine ait été si pacifique malgré la dislocation et le traumatisme de plusieurs décennies de violence et malgré la passion des déclarations confessionnelles. La vie religieuse en Ukraine est une vie conflictuelle, mais avant tout c'est une explosion extraordinaire, une pratique et une piété souvent intense, une vie religieuse qui attire un grand nombre de vocations et qui est caractérisée par des sensibilités spirituelles très larges.

Traduction de l'anglais par Antoine Arjakovsky.




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