l y a dans les archives de l'Institut d'Histoire de l'Eglise 1500 entretiens
(3 000 heures d'enregistrement audio et 50 000 pages de textes déchiffrés),
plus de 5 000 photos originales et environ 200 objets exposés dans notre musée.
Nous sommes parvenus à l'Institut à faire des photocopies de documents secrets
des fonds des archives du Parti Communiste de l'Union Soviétique, du Comité
de la Sécurité de l'Etat et des organes d'administration d'Etat. Nous avons
également reçu en dépôt quelques dizaines de collections privées. Tout cela
donne la possibilité de découvrir le fonctionnement, les formes et les méthodes
de la violence totalitaire sur l'Eglise.
Icône réalisée au Goulag, avec les fils d'un drapeau
soviétique (pour usage liturgique !) par la fille d'un prêtre
: Natalia Popovitch.
Nous aspirons également à comprendre l'expérience de l'Eglise Gréco Catholique
Ukrainienne (EGCU) de l'intérieur, en découvrant les sources, la dynamique
et les mécanismes qui aidaient ses membres et ses structures à survivre. Au
centre de notre attention se trouvent les destinées de ceux qui ont donné leur
vie au nom de leur fidélité à Dieu. Bien que l'Institut utilise une méthode
plus historique que hagiographique, on a recueilli de nombreuses preuves convaincantes
de l'héroïsme des hiérarques, des pasteurs, des moines et des moniales ainsi
que des laïques de l'EGCU. Ces matériaux ont servi de témoignage documentaire
pour la préparation des procès de canonisation, en particulier ceux des neufs
martyrs béatifiés au cours de la liturgie solennelle du 27 juin 2001 à Lviv,
pendant la visite du Pape Jean-Paul II en Ukraine, et pour leur vénération
par toute l'Eglise Catholique.
Qu'est-ce que nous apprend aujourd'hui l'expérience de nos nouveaux martyrs
? Cela tient en trois mots : la Foi, l'Espérance et l'Amour.
Pour ne parler que de ce dernier, il est indubitable que la qualité qui réunit
et complète les deux premières composantes du testament de nos martyrs est
l'Amour. Dieu Lui-même “a tellement aimé le monde qu'il a donné Son Fils Unique
pour que chaque personne croie en Lui, ne meure pas mais ait la vie éternelle
(Jn, 3,16). Peut-être l'exemple le plus clair d'un tel amour allant jusqu'au
point d'accepter physiquement la croix est l'exploit du martyr béatifié Zenovij
Kovalyk. Sur une icône personnelle, réalisée à l'occasion de sa première messe
de prêtre, était écrit : “Oh Jésus, accepte- moi avec le Saint Sacrifice de
ton Corps et de ton Sang. Accepte-le pour la sainte Eglise, pour ma Congrégation
et pour ma Patrie”. Cette inscription est devenue prophétique. Durant la première
occupation soviétique de la Galicie, il a été arrêté pour ses sermons courageux
critiquant le régime athée, et après la retraite de l'Armée rouge en juin 1941,
des témoins l'ont vu crucifié comme le Christ, sur le mur d'un couloir de la
prison “Bryhidky” à Lviv.
Le père Tsegelskyj; martyr
Le père Clément Szeptitzky,
martyr, supérieur de l'ordre des moines studites
Dans des circonstances particulièrement dures, la génération de nos devanciers
a offert l'exemple de ce qu'est un amour de sacrifice et d'espoir, et nous
appelle ainsi aujourd'hui à les imiter. Un bon exemple nous est donné par le
martyr béatifié Klymentij Cheptyts'kyi, le supérieur des moines studites, frère
du métropolite André. Durant la seconde guerre mondiale, il a organisé le sauvetage
de juifs persécutés. Arrêté par le pouvoir soviétique, il a été condamné à
huit ans de prison. Dans la prison à régime sévère de Vladimir en Russie, il
rayonnait d'amour envers les prisonniers comme l'a raconté un ancien codétenu
: “De haute taille, 1 mètre 85, maigre, à la barbe longue et blanche, un peu
courbé, il se tenait à l'aide d'un bâton. Les gestes lents, calme, le visage
et les yeux amicaux. Il me rappelait Saint Nicolas... Nous n'attendions pas
un tel “criminel” dans notre cellule....”.
L'amour pour les proches que le Christ nous a demandé de suivre comme un des
plus grands commandements de Dieu (Matthieu 23, 39) prenait parfois une dimension
plus étroite - celle de la famille. Le père béatifié Mykola Tsehels'kyi, pour
avoir refusé de désavouer son Eglise, a été déporté en Mordovie. Sa femme,
ses trois enfants et sa belle-fille ont été déportés dans la région Tchytyns'k
(Sibérie). Il souffrait énormément physiquement à cause d'une maladie et encore
plus mentalement à cause de la séparation avec ses proches. Malgré tout, cela
n'a pas brisé son esprit. Dans une de ses lettres, il écrivait à son épouse:
“Ma douce amie, à l'Assomption, c'était le vingt-cinquième anniversaire de
notre mariage. C'est agréable de me souvenir de notre vie familiale. Je suis
avec toi et nos enfants dans mes rêves de façon quotidienne, alors je suis
heureux... J'embrasse comme leur père le petit front de nos enfants et je vous
supplie de vivre honnêtement, dans la droiture et de se tenir à distance de
toute méchanceté. C'est pour cela que je prie le plus”.
Confession au cimetière dans le village d'Ouniv dans les années
80 (lorsque l'Eglise gréco-catholique ne disposait d'aucun lieu
de culte en Ukraine)
Aimer son prochain ce n'est pas seulement aimer celui que l'on aime bien,
son proche ou sa famille. L'évangile nous apprend aussi à aimer nos ennemis.
Durant la seconde guerre mondiale, le saint martyr Emelian Kovtch accomplissait
courageusement ses devoirs de prêtre, prêchant l'amour envers les gens de toutes
nationalités et sauvant les juifs de la mort. En décembre 1942 il fut arrêté
par la Gestapo. Il a montré un courage héroïque dans les camps de concentration,
encourageant les prisonniers condamnés à la mort. En même temps il demandait
à ses proches : “Je comprends que vous vous occupez de ma libération. Mais
je vous prie de ne rien faire. Hier on a tué 50 personnes. Si je ne suis pas
là, qui les aidera à supporter ces souffrances?... Je remercie Dieu pour Sa
bonté envers moi. A part le ciel, c'est le seul endroit où j'aimerais rester.
Ici nous tous sommes égaux: Polonais, juifs, Ukrainiens, Russes, Lettons et
Estoniens. Parmi toutes les personnes présentes, je suis le seul prêtre. Je
n'imagine même pas ce qui se passerait ici sans moi. Ici je vois Dieu qui est
le même pour tous, malgré toutes les différences dans les religions qui existent.
Peut-être nos Eglises sont-elles différentes, mais dans toutes règne le même
grand Dieu Tout-puissant. Quand je dis la messe, tous prient... Ne vous inquiétez
pas et ne perdez pas la foi en mon avenir. Au contraire, soyez joyeux avec
moi... Priez pour ceux qui ont construit ce camp de concentration et ce système.
Ce sont des gens qui vivent dans la solitude et ont besoin de prières... Que
Dieu leur accorde sa grâce”.
Camp de concentration de Majdanek en Pologne où furent déportés
de nombreux gréco-catholiques
Dans l'obscurité du régime communiste, nos martyrs, par leurs engagements
plus que par des paroles, témoignèrent de l'amour du Christ envers les hommes.
Un amour qui n'exclut personne, pas même les tyrans et les ennemis. Le père
Roman Bahtalovs'kyi disait à ses frères dans la prison qu'il fallait aimer
même ceux qui nous persécutaient puisqu'ils nous aidaient à retrouver le Règne
de Dieu. L'histoire du bourreau qui torturait monseigneur Tcharnets'kyi est
aussi très connue: quand Tcharnets'kyi s'est adressé à lui avec une voix pleine
d'amour : “Fils, combien de temps vas-tu torturer les enfants de Dieu?”. Le
bourreau ne put supporter son regard et finit par demander le baptême.