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« L’Eglise doit montrer le lien entre la perte de la foi en Dieu et l’auto-destruction matérielle »

14.06.2006, [18:44] // cronicles.fr // info

Interview de John Milbank, fondateur du mouvement Radical Orthodoxy

- Qu’est-ce qui vous a poussé à la fondation du mouvement Radical Orthodoxy ?

Il y a eu deux raisons.
Premièrement, j’ai senti que la théologie chrétienne était très centrée sur elle-même, trop apologétique et résignée par rapport à la pensée séculière. Ainsi les théologiens ont pris souvent pour base les principales conclusions tirées par les penseurs séculiers en essayant de les adapter à la foi chrétienne. Ces conclusions représentent certainement un défi lancé à la théologie chrétienne au niveau rationnel, surtout à cause du fait qu’elles sont souvent le résultat d’une vision anti-théologique ou même d’une altération intentionnelle des réflexions théologiques. On ne peut donc pas s’y appuyer comme sur une fondation à partir de laquelle on puisse élaborer la théologie chrétienne.

Deuxièmement, le mouvement Radical Orthodoxy est suscitée par la réalité, alors que les gens associent d’emblée le mot Orthodoxy avec différentes espèces du conservatisme. Et c’est une vision erronée. En fait, le christianisme qui est basé sur le Symbole de la foi et les Synodes est une réalité radicale dynamique où sont réalisés les desseins des plus grands esprits humains, des plus grandes institutions humaines.

- Le dynamisme radical ne concerne que l’Eglise ?

Dans ce dynamisme radical une sorte de radicalisme politique a lieu qui rejette la possibilité de se résigner à un système d’injustice et de violence et qui conduit à l’idée que le monde de l’amour est cette véritable réalité. L’Eglise donne naissance à un tel renouveau au sein de l’humanité où la vie est organisée en relation intérieure ininterrompue avec Dieu nous unissant les uns aux autres en pleine harmonie et réconciliation.

- Qu’est-ce qui témoigne de la participation particulière d’un chrétien dans cette réalité ?

Nous pouvons ignorer le mal et les horreurs du monde. Mais à mon avis, c’est en souffrant et non pas en s’opposant au mal que nous commençons à découvrir en nous-mêmes cette nouvelle vie d’amour. N’est-ce un paradoxe intéressant : voir l’Orthodoxy comme quelque chose de radical ?

- Quel est le principal défi que lance le monde actuel à l’Eglise ?

Je pense que le principal défi que lance le monde actuel à l’Eglise consiste en ce que le fait devient de plus en plus évident que nous ne vivons pas humainement. Beaucoup de personnes sont détruites par l’environnement ; par le manque de bien-être matériel ou au contraire, par la possession en abondance ; tout ce qui était fondé sur la sainteté et la tradition est détruit systématiquement: la famille, la communauté, toute sorte de stabilité humaine, et avec elle, du milieu naturel.

- Quelle est la réponse que le mouvement Radical Orthodoxy apporte face à cette réalité ?

Nous devons voir que tous ces événements sont liés avec le rejet de Dieu, avec son démenti. Si vous rejetez Dieu, vous perdez non seulement la dimension spirituelle, mais également sa dimension matérielle. Si nous ne considérons pas le monde matériel comme reflétant le monde divin, ce dernier va perdre au final sa valeur. Ca veut dire que nous allons considérer le monde matériel comme celui que nous pouvons dominer : acheter, vendre, posséder, échanger. Finalement, tout se transforme en argent. Ainsi tout se détruit, tout se dévaste. Je pense que l’Eglise est appelée à démontrer le lien entre la perte de la foi en Dieu et l’auto-destruction matérielle. L’Eglise doit réfléchir à la vie de la communauté ecclésiale comme possédant l’application politique et sociale dans la construction d’une nouvelle unité entre les hommes.

Ce à quoi nous assistons actuellement est, à mon avis, la conséquence de la diminution de l’espoir causée par la sécularisation. Il est difficile de résister au marché global, à la force de l’Etat et des institutions internationales. Nous assistons plus souvent à l’inégalité économique, ainsi qu’à l’intolérance politique. Ici, je pense, nous devons avouer que la tyrannie politique et le totalitarisme ne peuvent pas être réduit uniquement au fascisme ou communisme. Même le libéralisme est capable de se transformer en tyrannie, pourvu qu’il soit séculier fondamentalement et ne reconnaisse pas les principes de l’éternelle Loi Divine.

- Pouvez-vous donner un exemple d’une telle tyrannie ?

On peut tirer plusieurs exemples de ce qui se passe aujourd’hui en Amérique ou Grande Bretagne. Ici a lieu la restriction des libertés fondamentales de l’homme sous prétexte de lutte contre le terrorisme. C’est-à-dire, ce que démontrait Jean Paul II est enfreint : si vous voyez l’être humain comme l’image de Dieu vous possédez réellement une base pour la reconnaissance de la dignité et de la liberté humaine. Les porteurs d’une simple théorie séculière sur les droits de l’homme – même quand ils sont persuadés de sa justesse – vont continuellement la limiter afin de correspondre à leurs intérêts corporatifs. C’est ce qui s’est passé, par exemple, dans la prison de Guantanamo où se sont manifestées des violations horribles des droits fondamentaux de l’homme.

- Qu’est-ce que doit faire l’Eglise dans ces circonstances ?

L’Eglise doit voir les choses honnêtement et avouer que ni les forces politiques, ni économiques ne reconnaissent aujourd’hui ce qui est transcendant. Il faut que l’Eglise assume une responsabilité directe dans l’ordre politique et social, comme elle l’a déjà fait dans le passé. C’est ce renouvellement que nous devons reconnaître.

Désireux de créer des institutions humaines basées sur la coopération, la justice et des décisions économiques adaptées, nous ne pouvons plus les confier à l’Etat ou au marché. L’Eglise doit encourager les tentatives de plusieurs personnes essayant de travailler, construire, vendre et vivre en justice et en paix. Je pense qu’on y assiste déjà pratiquement, quand l’Eglise dans le monde entier tâche de contribuer à l’organisation d’une industrie et d’un commerce consciencieux. Il faut que ces processus aillent beaucoup plus de l’avant.

Dans « Crime et châtiment » Dostoïevski a été prophète. L’Eglise doit accepter l’idée d’un monachisme hors des limites des monastères et du célibat. Ils nous faut réfléchir de plus en plus et parler la langue des communautés chrétiennes, songer aux voies conduisant les laïques à respecter des règles correspondantes à une vie unissant l’existence matérielle avec l’orientation spirituelle.

Interview accordée à Petro Didula, attaché de presse à l’UCU.






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