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Journal de voyage en Ukraine vêtue d'orange (II)

07.02.2005, [16:47] // cronicles.fr // info

Le père André Borrély, théologien orthodoxe français du Patriarcat Œcuménique de Constantinople et professeur de philosophie est venu du 10 au 15 décembre 2004 à Lviv sur une mission organisée par l'Institut d'Etudes Œcuméniques de l'Université Catholique d'Ukraine et financée par le Ministère Français des Affaires Etrangères.

Le journal de voyage rédigé par le père André comporte deux parties.

Dans la première partie, on pourra lire les chapitres suivants sur : Dans la deuxième partie, on pourra lire les chapitres suivants sur: Lors donc que je fus invité par l'Université gréco-catholique d'Ukraine, je n'avais qu' une tête bien pleine ( de livres ), comme dit Rabelais, mais aucune connaissance concrète. Or, seule cette dernière peut ne faire qu'un avec l'amour, permettant à la pensée de ne faire qu'un avec la vie. Car jamais un concept n'a pu engendrer la vie.


Journal de voyage en Ukraine vêtue d'orange ( II )

Le monastère studite d'Ouniv 13.

Le dimanche 12 décembre, je pars en taxi avec Halyna Karpalo pour me rendre avec elle à quelque 50 km de Lviv au monastère d'Ouniv. En chemin, Halyna, 25 ans, me dit qu'elle a préparé un D.E.A avec la Faculté catholique de Lyon, D.E.A qu'elle a soutenu en juin dernier. Elle a étudié le thème de la Sagesse dans l'œuvre de saint Athanase. Il y a plus de six ans qu'elle étudie la théologie.

C'est dans ce monastère que le P.Lev Gillet, le moine de l'Eglise d'Orient, renouvela ses vœux monastiques entre les mains du métropolite Cheptytskyi et devint, comme il l'écrivit à Dom Olivier Rousseau, un moine de l'Eglise orthodoxe-catholique russe 14. C'est là qu'il reçut le nom de Lev , forme slave de Léon .

C'est un monastère stoudite. Théodore Stoudite ( 759-829 ) fut d'abord moine, puis higoumène du Monastère du Sakkoudion fondé par son oncle Platon, près du mont Olympe de Bithynie, au nord-ouest de l'Asie Mineure. Il y organisa une vie monastique strictement cénobitique en s'inspirant surtout de saint Pachôme, de saint Basile le Grand et de Dorothée de Gaza. En 798, la menace de l'invasion arabe oblige la majeure partie de la communauté à se replier sur Constantinople, dans le monastère du Stoudion fondé en 463. Ce monastère devint par la suite le centre d'un groupement de monastères dont Théodore avait la direction générale. Au cours des siècles, la tradition stoudite exerça une très grande influence sur la vie monastique cénobitique dans le monde byzantin et dans le monde slave. La règle stoudite fut introduite en Ukraine au 11 ème siècle par saint Théodose de Kiev. Ensuite, cette règle s'est répandue dans toute la Rous' de Kiev. Au 16 ème siècle, le monastère et toutes ses dépendances furent détruites par les tatares. Il fut reconstruit dans la seconde moitié du 16 ème siècle par Alexandre Vanko Lagodowskyi.

A la fin du 19 ème siècle, c'est en se fondant sur la règle stoudite que le métropolite Andrey Cheptytskyi renouvela la vie monastique tombée en décadence. Les trois premiers moines prirent l'habit en 1899. Le nombre des prises d'habit allèrent en croissant au cours des années suivantes. En 1938, à la veille de l'intégration de la Galicie dans la République soviétique d'Ukraine, il y avait environ 200 moines. La Laure d'Ouniv, dont les lointaines origines remontent au 12 ème siècle, devint le monastère principal et le haut lieu de la renaissance monastique des Stoudites ukrainiens. Dans l'entre-deux guerres, deux saints moines stoudites illustrèrent l'Eglise gréco-catholique d'Ukraine : Leonid ( ou Leontiy ) Fiorotov ( mort en 1935 ) et Klymenty ( Clément ) Cheptytskyi ( mort en 1951 ). J'ai oublié de demander à mes amis s'il y avait un lien de parenté entre ce saint et le métropolite Andrey. Cela me paraît bien probable. Je doute que Cheptytskyi soit en Ukraine comparable à Dupont en France.

A l'heure actuelle, la Laure d'Ouniv est un haut lieu de pèlerinage. Des milliers de pèlerins viennent y vénérer une icône miraculeuse de la Mère de Dieu. Il y a deux pèlerinages principaux : au mois de mai pour les jeunes, et le 28 août ( c'est-à-dire le 15 août selon le calendrier julien ), pour la fête de la Dormition.

Ce dimanche 12 décembre 2004, il y a six prêtres qui concélèbrent dont le jeune Abbé, le P.Vénédikt ( Benoît ), qui n'a pas 40 ans, et le P.Borys Gudzyak, le Recteur de l'Université qui en a 44. Il n'y a pas de diacre. L'église, qui n'est pas petite, est pleine, notamment d'enfants. Les communiants sont si nombreux que deux prêtres sont nécessaires pour donner la communion. Tout comme à l'Université, les portes saintes restent ouvertes durant toute la célébration. L'anaphore est prononcée pendant que le choeur chante. Le résultat est que les fidèles s'inclinent profondément lorsque sont dites les paroles de l'institution tandis que l'épiclèse est l'affaire exclusive des célébrants. Mais cela ne diffère en rien des célébrations traditionnelles dans le monde orthodoxe grec ou slave. Pendant la communion des célébrants il y a un long silence : le chœur se tait. La liturgie est célébrée en langue ukrainienne.. L'Eglise gréco-catholique, L'Eglise orthodoxe autocéphale et le patriarcat auto-proclamé de Kiev célèbrent en ukrainien. Seules les communautés placées sous l'omophore du patriarche de Moscou célèbrent encore en slavon. Cela me fait songer à une perle que j'ai lue, dans l'avion entre Paris et Vienne, dans le numéro de décembre du SOP. On prétendait que le slavon est à la langue russe ce que l'icône est à la peinture profane. Je préfère l'affirmation initiale qu'on peut lire dans la Note liminaire pour la traduction du Nouveau Testament du pasteur Hugues Oltramare : Parole de Dieu dans la langue des hommes, l'Ecriture est faite pour être traduite 15. Faut-il considérer que le slavon et donc aussi le grec de la liturgie sont plus sacrés que l'hébreu et le grec bibliques, ou bien va-t-on faire de la Bible un Coran intraduisible et fera-t-on de l'Ancien Testament l'usage qu'en font les rabbins dans les synagogues ? En bonne logique, ceux qui tiennent le slavon ou le grec pour l'unique langue utilisable dans les célébrations 16 devraient se mettre à l'étude l'hébreu et du grec de la Septante et du Nouveau Testament et en imposer la maîtrise aux Orthodoxes qui ignorent ces langues. En réalité, derrière la position du fanatique du slavon, il y a la conviction tout à fait hérétique selon laquelle le slavon est la véritable langue de la révélation, plus sainte donc que la ( langue ) grecque, souillée par le paganisme 17. Cette liturgie dominicale est donc célébrée en ukrainien. Cependant, si j'ai bien compris ce qu'Antoine Arjakovsky m'a le vendredi soir, les moines maintiennent un certain usage du slavon. Je songe alors à l'Abbaye bénédictine de Saint-Wandrille , en Normandie, qui a maintenu le latin pour les offices monastiques, mais célèbre la messe en français en raison notamment de la présence fréquente de visiteurs ou retraitants. Je remarque un seul signe de latinisation : à 10h une seconde liturgie va être célébrée. Après la liturgie, je suis invité avec Halyna à prendre le petit déjeuner à la table de l'Abbé qui a également convié le P.Borys.

A l'instar des monastères bénédictins que nous connaissons en Occident, l'Abbé a sous son autorité un certain nombre de communautés stoudites. Deux se trouvent à Lviv : le monastère Saint Iossyf et le monastère Saint Ivan . Deux autres se situent dans la région de Lviv : à Gorodok ( ou : Horodok ), le monastère de la Tranfiguration , et à Pidkamin, le monastère de la Sainte-Croix . Dans la région de Termopil, il y a le monastère de la Sainte Trinité , au village de Zarvanytsia. C'est un haut lieu de pèlerinages. Il y a encore, dans les Carpathes, dans la région d'Ivano-Franivsk, le monastère du Prophète Elie , à Yaremtcha-Dora, et le monastère Saint André Pervozvannyi , au village de Osmoloda.

Ce monastère est appelé la laure de la sainte Assomption . Faut-il entendre Dormition et ne situer la latinisation qu'au niveau de la traduction française ou bien l'expression ukrainienne correspondante signifie-t-elle elle-même Assomption et non Dormition , ce qui signifierait que la latinisation est allée plus loin ? En effet, la conception orthodoxe du péché originel est avant tout la conception d'une mortalité héréditaire, amenant des individus de la race humaine à commettre des péchés, mais ne supposant aucune culpabilité pour le péché des ancêtres. Marie naquit de Joachim et non point d'Anne seulement. La mortalité lui fut transmise par génération naturelle. Et si les Orthodoxes croient que Dieu l'a glorifiée après sa mort dans son corps même, ils affirment en même temps, en parlant de Dormition pour désigner la fête du 15 août, que la servante du Seigneur n'est pas plus grande que son Seigneur, lequel a expérimenté la mort et la déréliction du tombeau. Elle lui est même inférieure, en ce sens qu'elle mourut de mort naturelle, donc par nécessité, tandis que lui, qui n'était pas issu d'une génération naturelle, ne mourut que parce qu'il le voulut librement, conformément au Dessein de son Père sur lui, et afin de pénétrer de part en part de sa divinité notre humanité pécheresse et déchue. Au contraire, l'idée d'une immaculée conception peut porter à croire que Marie est remontée auprès du Ressuscité sans être passée par la mort.

En affirmant la Dormition de la Mère de Dieu, c'est-à-dire que celle-ci est morte de mort naturelle, l'Eglise orthodoxe indique que des énergies destructrices se sont développées dans son corps, qu'elles se sont accumulées concurremment avec celles de la vie jusqu'à provoquer peut-être un infarctus, par exemple. Certes, jamais aucun concile ne délivrera le permis d'inhumer de la Mère de Dieu, mais il suffit que l'Eglise affirme qu'elle est décédée de mort naturelle pour qu'on comprenne qu'elle a participé avec son corps à l'hérédité adamique, hérédité faite de mortalité, de fragilité, d'infirmité. Marie n'a peut-être été malade qu'une fois dans sa vie, mais il a bien fallu qu'elle le soit pour mourir de mort naturelle.En tant qu'infirmité de l'être humain, en tant que mortalité, ce que nous appelons le péché originel est invincible et inéluctable pour n'importe quel être humain si saint soit-il . Or la Vierge Marie fut intégralement un être humain Dans le cas de la Vierge Marie, le péché originel est demeuré en elle sous la forme de la mortalité, de l'infirmité de l'humaine nature qui nous amène à mourir de mort naturelle , mais le saint Esprit qui, à l'Annonciation, l'avait couverte de son ombre , coopéra avec sa liberté pour réaliser en elle une libération personnelle des péchés, une impeccabilité personnelle . Marie porte le poids du péché originel, et simultanément l'idée d'un quelconque péché personnel est inadmissible dans son cas. Quelles sont les idées du P. Dymyd, du P.Borys, du P.Vénédkt sur cette question ? Dans la mesure où, le 15 août, ils chantent les mêmes tropaires que nous ils devraient penser comme nous. Je n'ai pas eu l'occasion d'aborder avec eux ce problème.

Au monastère d'Ouniv comme à l'Université, la louange de Dieu ne se sépare pas du sacrement du frère . En effet, les moines s'occupent d'orphelins et le dimanche, ils assurent une école du dimanche pour les enfants des alentours.

Au début

Orthodoxie et Œcuménisme

Le mardi après-midi 14 décembre, à l'Université, devant les étudiants et des prêtres, je parle de l'œcuménisme du point de vue orthodoxe. J'avais rédigé un texte qui avait été traduit en ukrainien. Halyna Sollohub, ma traductrice, est la petite-nièce d'un évêque de l' Eglise des catacombes ou Eglise souterraine . Mais j'avais compté à tort sur la traduction simultanée. Le choix de la traduction consécutive entraînerait une durée de deux heures, ce qui serait tout à fait excessif. On me demande donc de parler sans texte, en improvisant. Cette option s'avérera excellente dans la mesure où mon discours sera plus vivant. Halyna Sollohub effectue une parfaite traduction consécutive de mon discours improvisé.

Le fil conducteur de tout mon exposé consiste à effectuer une autocritique sans complaisance du monde orthodoxe que je prends bien soin de distinguer de l' Orthodoxie dont je dis que l'apport peut être précieux pour les autres chrétiens pourvu que les Orthodoxes se convertissent. Et je précise que le péché des Orthodoxes est de ne pas puiser une conception dynamique de l'Eglise dans la théologie dont ils sont si fiers, celle des énergies divines et de l'apophatisme. En effet, on ne peut affirmer que Dieu agit en dehors de sa propre essence inaccessible et se recroqueviller sur soi-même en se fermant aux autres, en l'occurrence à l'Occident. De même, on ne peut professer une théologie apophatique et se comporter comme si toute l'Orthodoxie était contenue dans les limites visibles et conceptualisables de l'Eglise orthodoxe. J'insiste sur le fait que Dieu seul connaît les limites effectives de l'Eglise et que l'apophatisme qu'ils revendiquent dans leur théologie devrait inspirer à tous les Orthodoxes la conviction qu'ils doivent demeurer humblement dans les frontières réelles de l'Eglise. L'œcuménisme suppose la conversion, le repentir et l'humilité. C'est le contraire même du prosélytisme . Ne craignons pas de le répéter : il ne s'agit pas de chercher à convertir les autres, mais de se convertir soi-même. Il ne s'agit pas de vivre et de penser contre autrui mais d'exister et de penser avec lui. Il s'agit de prendre en compte le fait qu' il existe dans les autres Eglises des éléments importants de la véritable Eglise. C'est en l'existence de tels éléments importants que croyait le patriarche de Constantinople Mélétios lorsqu'en 1921 il reconnaissait la validité des ordinations anglicanes. Je dis que l'œcuménisme suppose une véritable pratique ascétique dont le but est l'humiliation radicale de soi et par là même l'obtention de l'humilité à son degré le plus élevé.

J'insiste sur l'idée selon laquelle la mission de l'Eglise n'est pas essentiellement de maintenir l'identité nationale et ethnique, mais au contraire de désidolâtrer , si l'on peut dire, le concept de nation, de contester radicalement la dérive phylétique et le provincialisme ethnique, de dénoncer la tentation de considérer tel ou tel peuple orthodoxe comme le nouveau peuple élu de Dieu.

Et j'en viens alors à la partie positive de mon intervention pour affirmer que si les Orthodoxes parviennent à faire la vérité, à être vrais au lieu de se contenter de posséder la vérité, alors, mais alors seulement, étant rendus crédibles par le témoignage de leur capacité à se convertir, ils pourront contribuer d'une manière irremplaçable à hâter le retour des chrétiens à une Eglise indivise caractérisée :
  • par la foi en l'Eglise comprise, non point comme une institution, mais comme Ecclesia Mater et Epouse du Christ, comme Corps divino-humain et pentecostal du Ressuscité ;
  • par l'expérience de l'unité des chrétiens non seulement dans sa dimension synchronique , mais aussi dans sa dimension diachronique  ;
  • par l'expérience de cette unité comme unité de l'Eglise et non point comme union des Eglises  ;
  • par le refus de tout juridisme dans la théologie du salut en Christ et de la rédemption, de la confession des péchés et du mariage, et, last but not least , dans l'ecclésiologie de la primauté .

Et je termine ma conférence en développant l'idée que, tout au long du 21 ème siècle, l'Orthodoxie aura à relever le défi d'élaborer une vision orthodoxe du monde à l'intérieur même d'un monde sécularisé. Les Orthodoxes doivent faire un effort considérable pour être davantage attentifs aux interrogations de la modernité occidentale. Face à cette modernité, trop d'Orthodoxes sont déboussolés, empêtrés dans leurs contradictions. Dans le monde slave, le poids de l'histoire, au sortir de 70 ans de totalitarisme, les Orthodoxes se sont brutalement trouvés confrontés à la modernité venue de l'Occident non-orthodoxe et de sa société de consommation. Durant tout le 20 ème siècle, l'Occident chrétien a couru le risque de l'ouverture aux autres. Certes, ce fut un risque. Et pourtant, le 20 ème siècle aura été, pour les chrétiens occidentaux, un temps de réflexion et d'approfondissement. Durant le même temps, l'Orthodoxie slave expérimentait la persécution et la destruction. Il en est résulté une attitude défensive, une peur de l'autre. Des pays comme la Russie ou la Roumanie s'inquiètent de la perte des valeurs traditionnelles, de la permissivité sexuelle et de la propagande des sectes protestantes américaines. On comprend que, dans la période de totalitarisme et de persécution, l'Eglise orthodoxe, dans ces pays-là, se soit crispée sur les expressions liturgiques les plus fondamentales de sa foi. Mais l'heure est maintenant venue de penser la modernité, de la regarder en face. Mais j'ajoute que la possibilité d'une telle élaboration viendra, me semble-t-il, de l'Occident chrétien plutôt que des pays traditionnellement orthodoxes où trop souvent ce qui prédomine c'est la peur de la modernité et de la société de consommation, l'attitude défensive en face de la permissivité sexuelle et de la perte des valeurs traditionnelles. Je dis combien je comprends ces réticences, mais je m'empresse d'ajouter que l'heure est maintenant de penser la modernité et de la regarder en face. Le soir de ce même lundi 13 décembre, en me raccompagnant chez ma logeuse après un agréable repas pris chez lui avec son épouse, iconographe, et ses quatre enfants, le P.Mykhaïlo Dymyd, Directeur de l'Institut de Droit canonique à l'Université gréco-catholique, sans être le moins du monde un chrétien apeuré par la modernité, encore moins laudator temporis acti , me fait tout de même remarquer que, malgré tous ses crimes, le régime communiste avait au moins un double avantage : l'absence de chômage et… de la pornographie dans les Media.

Au début

La douloureuse question de l'intercommunion

Par deux fois m'est posée avec beaucoup de foi, sans esprit de protestation et de revendication, l'inévitable et difficile question de l' intercommunion. Mon second interlocuteur me dit – par interprète interposée – que le Cardinal gréco-catholique de Lviv, a proposé aux Orthodoxes, de communier ensemble à la liturgie des Présanctifiés, en Carême, dans un esprit pénitentiel de metanoia et de demande réciproque de pardon. Je tâche de répondre d'une façon, non point théorique et intellectuelle, mais existentielle qui, me semble-t-il, va droit au cœur de mes interlocuteurs. Je dis que seul l'intellect est clair et distinct au sens que Descartes donne à ces deux adjectifs et qu'au contraire la vie est par essence tissée de contradictions.

En l'occurrence, dis-je à mes interlocuteurs, j'aperçois deux réalités qui s'entrechoquent lors même que je ne peux sacrifier l'une à l'autre, parce qu'aucune des deux n'est moins réelle et importante que l'autre et ne saurait donc lui être sacrifiée. Il y a donc en premier lieu le fait que, dans la septième des prières que nous récitons avant de communier, nous disons : Emoi de to proskollasJai tw Qew agaJon esti, quant à moi, c'est un bien que d' être fortement attaché à ( d' être collé à ) Dieu… Le verbe simple kollaw , ( kollaw ), dont est formé le verbe proskollasJai ( proskollasthai ) signifie d'abord, coller, souder, appliquer une ventouse. Et je fais remarquer à mes amis que le verbe grec qui est ici utilisé -- proskollaomai , proskollaomai, est le même que celui qu'on rencontre dans le livre de la Genèse ( Gn 2 , 24 ), dans l'épître aux Ephésiens ( Ep. 5 , 31 ) ainsi que dans les prières de l'Office du mariage. Et je fais remarquer à mes interlocuteurs successifs que, dans sa première lettre aux Corinthiens, saint Paul va jusqu'à penser à partir du texte de Gn. 2 , 24 le rapport sexuel d'un homme avec une prostituée : Ne savez-vous pas que celui qui s'unit à la prostituée n'est avec elle qu'un seul corps ? Car « les deux », est-il dit, « deviendront une seule chair » ( I Co. 6 , 16 ). En effet, l'amour humain quel qu'il soit, où qu'il soit, et où qu'il tende, procède de Dieu, a sa source en Dieu, part de Dieu. Le mystère de l'amour possède un caractère divin qu'il ne tire pas de son objet, puisqu'il le possède lors même qu'il s'adresse aux autres hommes. Le mystère de l'amour est un don de Dieu. Il n'y a qu'un seul et même amour, soit qu'il unisse les hommes entre eux, soit qu'il les unisse à Dieu, car il engendre en l'homme la même attitude fondamentale de dilection, il procède de la même source divine, et il tend, fût-ce inconsciemment, à la même source incréée. Quel que soit le vis-à-vis humain par lequel il est accueilli , quelle que soit la pureté plus ou moins impure du miroir qui le réfléchit , l'amour est en chacun de nous aspiration à la transparence, besoin d'ouverture décisive et exigence de don gratuit de soi-même. A la surface de l'âme humaine, qu'il se fixe sur Dieu ou sur les autres hommes, l'amour ne procède pas de son fond propre mais de Dieu lui-même. Et, de par soi, il ne tend à rien d'autre qu'à Dieu dont il procède de manière consciente ou inconsciente. On ne fait pas l'amour, c'est lui qui nous fait dans la mesure où il procède du Dieu qui est amour. L'amour d'un homme pour une prostituée est un amour dévoyé, c'est entendu mais son énergie ne procède pas moins de Dieu. Il ne s'agit donc pas de chercher à le détruire mais à le ré-orienter.

Il y a donc, en premier lieu, cette réalité très forte de la consanguinité, de la concorporéité 18, de la consubstantialité, de l'union entre les hommes que crée la communion eucharistique au même calice, et qui évoque la puissance et la profondeur de l'union conjugale 19. Si donc je communie dans l'Eglise gréco-catholique, cela signifie que mon Métropolite, avec qui je suis en consanguinité et concorporéité eucharistiques, et qui concélèbre avec le patriarche œcuménique, peut concélébrer avec le cardinal gréco-catholique de Lviv, lequel concélèbre avec le pape. Or, ce n'est pas encore le cas pour l'instant. Ce n'est pas avant tout une affaire d'obéissance et de discipline, mais, je le répète, de consanguinité, de concorporéité, de consubstantialité.

Mais il y a une seconde réalité, tout aussi réelle, dont les Orthodoxes ne parlent jamais, et mes interlocuteurs me savent gré d'en parler . Ou bien je considère que la messe catholique – latine ou orientale – est vide de contenu proprement eucharistique, qu'elle signifie seulement que, comme l'écrit Sartre dans La Nausée , un homme boit du vin devant des femmes à genoux , ou bien je cris que l'Esprit saint vient effectivement changer le pain et le vin en Corps et en Sang du Ressuscité. Mais alors se pose une terrible question : je crois que c'est véritablement le Corps et le Sang du Ressuscité, et je me garde bien d‘y toucher. C'est donc que le Ressuscité est alors, hic et nunc , latin ou gréco-catholique, et que n'étant pas le Ressuscité orthodoxe, moi, qui le suis, je ne peux accepter qu'il entre sous mon toit que lorsque je suis en mesure de lui délivrer une attestation d'Orthodoxie. Il y a une contradiction fondamentale à reconnaître l'ecclésialité, l'apostolicité de l'Eglise catholique, et à refuser de communier à l'eucharistie qu'elle célèbre. En bonne logique, refuser la communion devrait signifier la négation de la réalité de l'épiclèse et donc, en fin de compte, de l'ecclésialité. De même, il est incohérent de ne pas chrismer un conjoint non-orthodoxe et de le marier à un(e) orthodoxe, et de lui refuser ensuite la communion.

Actuellement, il y a ceux qui ne considèrent que la consanguinité, la concorporéité, la consubstantialité engendrées par la divine communion au même calice eucharistique. Face à eux, il y a ceux qui sont scandalisés par le fait de distinguer un Christ ressuscité catholique d'un Christ ressuscité orthodoxe. Il y a ceux qui raisonnent en bonne logique , et il y a ceux qui suivent les impulsions de leur affectivité. La vérité n'est ni dans la bonne logique , ni dans l'affectivité, ni dans l'idée que l'acte de communier pourrait être un moyen de faire advenir l'unité. Sans doute faut-il ne chercher la vérité ni dans l'intellect ni dans les pulsions, ni dans le souci d'efficacité à tout prix, mais dans la vie. Or la vie est faite de contradictions qui nous crucifient, qui mettent à mort en nous l'humain trop humain, mais qui nous permettent finalement de nous recomposer en uns sphère d'existence supérieure. Mes interlocuteurs semblent bien recevoir cette manière de poser le problème.

Au début

Le patriarcat orthodoxe de Kiev auto-proclamé et l'Eglise orthodoxe autocéphale

La veille de mon départ, le mardi matin 14 décembre, je rencontre le P. Yaroslav Chtchoudliak, recteur du séminaire orthodoxe du patriarcat de Kiev et le père Yevguen Tolotchkévitch vice recteur du séminaire de l'Eglise orthodoxe ukrainienne autocéphale, en présence du professeur Andry Yurash, professeur à l'Université Gréco-Catholique d'Ukraine, orthodoxe du patriarcat de Kiev. Mon ami Antoine Arjakovsky a la bonté de nous servir d'interprète.

Je m'étais rendu à ce rendez-vous parce que Antoine Arjakovsky l'avait programmé, mais avec beaucoup de réticences et d'appréhensions. Quand on est varois de naissance et que l'on vit dans l'agglomération toulonnaise, on connaît le village de Lorgues et son monastère orthodoxe . Je connaissais donc la regrettable propension du patriarche Philarète à prendre sous son omophore des entités schismatiques de la Diaspora, dont tel ou tel membre du clergé a un parcours canonique susceptible de faire frémir et se retourner dans leurs tombes un Basile le Grand ou un Jean Chrysostome. Je savais notamment que Michel Laroche ( un ancien prêtre de l'ECOF ) s'était affublé, à la fin de 1998, du titre ridicule de métropolite de Paris, de Lyon et de toute la France , et – ce qui n'est plus seulement ridicule mais inquiétant – dépendant du patriarcat de Kiev.

Pourtant, en repartant j'ai éprouvé beaucoup de gratitude envers Antoine dans la mesure où j'ai beaucoup appris. J'ai d'abord appris que le 5 et le 6 juin 1990, s'était tenu un concile de l'Eglise ukrainienne orthodoxe réunissant les paroisses de l'Eglise autocéphale des catacombes avec des paroisses du patriarcat de Moscou qui firent dissidence et obtinrent le soutien de l'évêque Bondartchouk, l' ancien évêque de Lviv du patriarcat de Moscou. Deux ans plus tard, en juin 1992, se produisit la dissidence du métropolite Philarète Denissenko de Kiev. Le 11 juin 1992, Mgr Philarète fut réduit à l'état laïc par le patriarcat de Moscou, et en 1997 il fut excommunié. Il avait été remplacé, le 27 mai 1992, par le métropolite Vladimir Slobodan, précédemment métropolite de Rostov et désormais métropolite de Kharkov et primat de l'Eglise orthodoxe d'Ukraine en communion avec le patriarcat de Moscou. Avec la nouvelle Eglise ukrainienne orthodoxe Mgr Philarète créa une Eglise orthodoxe ukrainienne-dite du patriarcat de Kiev . Cette Eglise ne fut reconnue par aucune Eglise canonique orthodoxe. Pourtant, l'archevêque Mstyslav Skrypnik, chef de l'Eglise ukrainienne rattachée à Constantinople aux Etats-Unis, accepta d'en devenir le patriarche, en juin 1990, ce qui provoqua une dissidence au sein de l'Eglise autocéphale.

L'union entre les deux entités disparut en 1993 après la mort de Mgr Msytslav décédé le 11 juin 1993, à l'âge de 95 ans. Mgr Msytslav vivait en exil aux USA depuis la fin de la seconde guerre mondiale. L'Eglise autocéphale n'élit plus de patriarche mais choisit comme chef Mgr Dimitri Yarema, puis après sa mort en 2001, Mgr Méthode de Ternopil. Quant au patriarcat de Kiev , il choisit comme chef d'abord Mgr Volodymyr Romaniuk, puis après la mort de ce dernier d'un infarctus en 1995, Mgr Philarète Denissenko qui devint ainsi patriarche. En février 1997, furent excommunié par le patriarcat de Moscou Mgr Philarète ainsi que le P. Gleb Yakounine, après l'élection de ce dernier comme député aux élections législatives. Pourtant, Mgr Philarète de Minsk en revanche a la permission de siéger comme député. J'apprends aussi que le patriarcat de Kiev a plus de trente évêques, 3500 communautés en Ukraine, deux académies de théologie, six séminaires et plusieurs revues. Quant à l'Eglise autocéphale, elle dispose de 1100 paroisses. Aux USA,elle est dirigée par Mgr Constantin Bogan, de l'Eglise orthodoxe ukrainienne aux USA, sous l'omophore du patriarche de Constantinople depuis 1994.

Selon de nombreuses enquêtes sociologiques réalisées depuis 10 ans, si 69% des paroisses orthodoxes appartiennent à l'Eglise orthodoxe ukrainienne du patriarcat de Moscou, et si le reste appartient au patriarcat de Kiev et à l'Eglise autocéphale, en revanche au niveau du sentiment d'appartenance des fidèles, 28% des fidèles disent appartenir au patriarcat de Kiev et seulement 12% au patriarcat de Moscou. Il y a aujourd'hui concélébration au niveau des prêtres entre l'Eglise autocéphale et le patriarcat de Kiev. Les tensions sont surtout liés à des questions de personnes. Avec les gréco-catholiques, il n'y a pas de communion dans la mesure où, bien qu'ils se déclarent orthodoxes, ils ne partagent pas la plénitude de la foi orthodoxe. Cependant, nos interlocuteurs estiment qu'une rencontre avec les gréco-catholiques est possible, notamment au niveau des clercs. Simplement, ils demandent aux Uniates de ne pas se considérer comme les seuls chrétiens véritablement ukrainiens. Derrière ces propos il faut percevoir un certain agacement vis-à-vis des gréco-catholiques qui ont récupéré un certain nombre des prêtres, fidèles et paroisses orthodoxes après que l'Eglise gréco-catholique ait recouvré le droit ‘exister au grand jour.. Cette Eglise persécutée et martyrisée durant près d'un demi-siècle, bénéficie du prestige d'Eglise martyre renaissant des cendres de façon encore plus forte que l'Eglise du patriarcat de Kiev autrefois soumise à Moscou. Cependant, dans l e contexte actuel de renouveau national ukrainien ( donc anti-moscovite), et en comparaison avec la paix religieuse qu'on trouve en Galicie malgré tant d'années d'athéisme officiel, il semble bien qu'il ne faille pas accorder une importance excessive à ces agacements orthodoxes. C'est en tout cas l'opinion d'Antoine Arjakovsky, et je pense qu'il a raison.

Nos interlocuteurs nous disent que si, aux USA, en Floride, c'est-à-dire à quelques dizaines de milliers de kilomètres du Dniepr, neuf paroisses se sont séparées de Mgr Constantin Bogan pour se mettre sous l'omophore du patriarche de Kiev parce qu'elles ne souhaitent pas dépendre du patriarcat de Constantinople à un moment où l'Eglise orthodoxe ukrainienne peut enfin exister par elle-même, l es millions de fidèles du patriarcat de Kiev en Ukraine souhaitent, quant à eux, une présence plus importante du patriarcat œcuménique en Ukraine, en vue d'un partage pluriel à l'estonienne . Ils se réjouissent de l'évolution positive du patriarche Bartholomée à leur égard. Le Patriarche œcuménique leur a demandé récemment de se réunir, les membres de l'Eglise autocéphale et ceux du patriarcat de kiev. Si cette condition est réalisée le patriarche Bartholomée leur a affirmé que le patriarcat de Constantinople pourrait les reconnaître comme entités canoniques. Ceci, estiment nos interlocuteurs, leur permettrait de réaliser en Ukraine ce qui s'est fait en Estonie, à savoir un partage des paroisses entre les patriarcats de Moscou et de Constantinople. Je pense toutefois que la référence à l'Estonie doit être précisée et tempérée par une remarque d'importance non négligeable, me semble-t-il, à savoir que ce que les Ukrainiens attendent, si j'ai bien compris, c'est la reconnaissance canonique par le patriarcat œcuménique d'une autocéphalie , c'est-à-dire davantage qu'une autonomie . Je trouve cela fort intéressant et je me dis que la nomination, par le patriarcat œcuménique, du métropolite Stéphane a peut-être prévenu heureusement la constitution de quelque Eglise autocéphale qui n'eût été reconnue par aucun patriarcat et eût donc été en état de schisme lors même qu'elle eût correspondu à un légitime désir d'indépendance par rapport à l'impérialisme du patriarcat de Moscou, impérialisme qui se manifeste même en Europe occidentale ! Mais il y a une ombre au tableau : le patriarche Alexis II a demandé au patriarcat œcuménique de ne pas intervenir dans ce que le patriarche de Moscou considère comme les affaires de l'Eglise orthodoxe russe et de s'abstenir d' entretenir des contacts directs avec les schismatiques. Le patriarcat de Moscou reproche au patriarcat œcuménique de mener une politique unilatérale. A plusieurs reprises a même été brandie la menace d'une répétition de ce qui s'est passé en 1054 !

Il est capital que tout le monde admette clairement et fermement que l'Eglise locale ne doit pas être confondue avec l'Eglise nationale ne reconnaissant de primauté dans l'amour à aucun siège épiscopal situé à l'étranger et inféodée à l'Etat devenu indépendant. Tout le monde doit résolument distinguer l' ecclésiologie véritablement orthodoxe fondée sur le principe de l' Eglise territoriale , et l' idéologie nationaliste.

Nos interlocuteurs nous disent aussi leur conviction que l'Etat doit reconnaître toutes les Eglises et donc traiter l'Eglise autocéphale et le patriarcat de Kiev à égalité avec les paroisses du diocèse du patriarcat de Moscou. Dans les années passées , les gouvernants de l'Ukraine ont cherché à diviser pour régner, notamment en soutenant l'évêque Méthode de Ternopil, ceci afin d'éviter un rapprochement entre les membres de l'Eglise autocéphale et Mgr Philarète de Kiev. Cette attitude gouvernementale s'est donc située exactement à l'opposé de la position, ci-dessus indiquée, du patriarcat œcuménique. La collusion entre le gouvernement ukrainien et Mgr Méthode est apparue clairement lorsque récemment Mgr Méthode a été comme par hasard l'un des rares à ne pas critiquer la manière dont furent organisées les élections et les falsifications. Cet évêque a montré ainsi sa complicité avec le pouvoir en place et donc avec Moscou.

Au début

Extraits d'un carnet de notes

Avant de conclure, je voudrais livrer quelques observations prises sur le vif.

* Vendredi 10 décembre  : il est 17h, heure locale ( 16h en France ). Je viens de sortir de l'avion. J'ai été dans les avions ( trois : Marseille/Paris ; Paris/Vienne ; Vienne/Lviv ) et dans les aéroports depuis ce matin 6h., et me voilà immédiatement plongé dans la grande ville ukrainienne. Tout de suite je suis mis en face de la réalité. Le chauffeur de taxi qui nous conduit, Antoine Arjakovsky et moi, de l'aéroport au domicile du couple chez qui je logerai durant mon séjour à Lviv, est un ukrainien évangélique qui, dans son poste de radio, met une cassette relatant le discours d'Etienne devant ses accusateurs dans les Actes des Apôtres . Je me dis que s'il y a des ukrainiens évangéliques – et depuis longtemps : Antoine Arjakovsky me cite le cas d'un autre chauffeur de taxi 20 dont les parents déjà étaient évangéliques --, c'est que, quelque part, l'Orient chrétien n'a pas su s'y prendre avec le peuple auquel il avait pour tâche d'annoncer l'Evangile. Il est trop facile et confortable, trop sécurisant et déculpabilisant d'incriminer le prosélytisme protestant. Si le vaccin a pris , il reste à expliquer pourquoi il a pris .

* Vendredi 10 décembre : je suis reçu à dîner chez Laure et Antoine Arjakovsky. Antoine est, par sa mère – que nous connaissons bien à Marseille -- le petit-fils du P.Dimitri Klépinine, l'un des saints récemment glorifiés par le patriarcat œcuménique. Dans la salle à manger où nous dînons, il y a une grande icône des nouveaux saints. Au cours du repas, nous évoquons la réalité chrétienne de l'Ukraine : l'Eglise gréco-catholique est une Eglise sous la croix qui sort à peine des catacombes, de la clandestinité durant laquelle elle fut martyrisée, déportée au Goulag. Ou bien on devenait orthodoxe et les Orthodoxes ne demandaient pas mieux que de vous accueillir, ou bien on mourait au Goulag. Je me dis que les Orthodoxes d'alors pour lesquels Staline se chargeait de faire du prosélytisme, auraient été plus chrétiens s'ils s'étaient comportés comme se comportèrent Henri Bergson et Simone Weil ( la philosophe ). Ces deux Israélites de naissance, pourtant intérieurement prêts à recevoir le baptême chrétien en lequel ils voyaient l'achèvement du judaïsme, y renoncèrent pour demeurer parmi qui étaient devenus des persécutés. Maintenant, les Gréco-catholiques, conscients des insuffisances de l'ecclésiologie latine, désirent retrouver leurs racines orthodoxes, tout en demeurant en communion avec Rome et en union diachronique avec tous les martyrs du temps des catacombes. Mais en face d'eux, s'offre le spectacle affligeant d'une Orthodoxie en miettes, représentée par trois juridictions dont les relations ont été jusqu'ici voire sont encore telles qu'elles ne suggèrent pas spontanément la remarque : Voyez comme ils s'aiment. On peut comprendre – que dis-je : on doit comprendre – que, devant ce contre-témoignage ecclésiologique des Orthodoxes, les Gréco-catholiques aient la préoccupation d'autant plus forte d'avoir, parmi tous les évêques, un humble animateur de l'unité, humble mais ayant assez d'autorité pour éviter les métastases orthodoxes.

* Vendredi 10 : Laure Arjakovsky me dit que les journées dramatiques récemment vécues par l'Ukraine l'ont été dans un climat de prière intense. Faisant avec Antoine, avant le repas, un tour de ville à pied, j'ai pu voir, en effet, de mes propres yeux, devant une crèche et une statue de la Mère de Dieu, des gens qui priaient en chantant. Laure me dit qu'il y eu un soir où il s'en est fallu de peu que l'armée passant à l'action, il y ait une tragédie. Mais les étudiants de Laure s'approchaient des soldats pour leur donner des fleurs…

* Samedi 11, le matin : Je devais visiter une exposition d'icônes anciennes en compagnie de Nadia Klepouts, professeur de français à l'Université catholique d'Ukraine. Malheureusement, le Musée où se trouve l'exposition est exceptionnellement fermé. Nous remplaçons donc la visite par ue marche de deux bonnes heures dans Lviv. Le petit garçon de Nadia a marché tout le temps sans jamais se plaindre une seule fois. Il doit avoir ntre 7 et 8 ans. Je demande comment aurait réagi un petit français. Je remarque que les gens ici marchent beaucoup dans la ville. Les parents de Nadia ont dans 64/65 ans. Sa grand-mère maternelle est née en 1915. Elle a donc 89 ans. Elle a connu l'ère polonaise et toute la longue période soviétique. De cette dernière Nadia, qui faisait alors ses études, garde le souvenir.

* Samedi 11, l'après-midi : Je visite le musée Pinzel, sculpteur sur bois de la seconde moitié du 19 ème siècle, sous l'aimable conduite de ma traductrice, Halyna Sollohub. C'est remarquable : du Michel-Ange et, en même temps, c'est autre chose. D'abord, c'est en bois, et puis il y a quelque chose de sui generis , notamment dans les vêtements, recouverts d'or, des personnages. Ceux-ci sont Abraham et Isaac ( le sacrifice d'Isaac ), Joachim, Elisabeth ( ou Anne ? ). Après la visite, Halyna m'offre un café dans une sorte de tea-room. Je lui fais remarquer la présence d'un crucifix dans un café. Je lui dis que ce serait inconcevable dans la France des signes ostentatoires, où sévit maintenant ce que Jacques Duquesne a fort justement appelé un intégrisme de la laïcité 21. Halyna me répond que, s'agissant d'un établissement comme celui-là, lorsqu'on en pend la crémaillère, le prêtre est invité à venir célébrer un agiasmoV. En sortant du tea-room, nous passons devant une église gréco-catholique. Halyna m'indique que les liturgies sont célébrées à 9h, 19h, 11h. : signe évident de latinisation.

* Samedi 11, le soir : Je vais à l'Opéra de Lviv écouter la Traviata en compagnie de Youri Pidlisny, qui enseigne la philosophie à l'Université gréco-catholique d'Ukraine. M.Pidlisny m'apprend que l'architecte qui, à la fin du 19 ème siècle, a construit l'Opéra de Lviv, a également construit celui de Vienne. La Galicie orientale était alors sous domination autrichienne. Avant le lever de rideau, M . Pidlisny me dit que, comme c'est souvent le cas, il y a dans la salle pas mal de polonais. De fait, la Pologne n'est qu'à quelque 80 km de Lviv. Après l'Opéra, nous dînons dans une taverne spécialisée dans la cuisine ukrainienne. Au cours du repas, M.Pidlisny me parle de la période de la clandestinité. Il me dit notamment que les ordinations étaient célébrées toutes portes et fenêtres étant closes, et j'imagine qu'on devait, si je peux dire, chanter à voix basse, comme à Kassimov, selon ce que nous avait rapporté en 1996 l'archiprêtre recteur, dans cette ville, de l'église de la Dormition . M.Pidlisny me dit que, lorsque la clandestinité a pris fin, en 1989, quelque 130 prêtres et évêques sont sortis de la nuit, auxquels se sont joints des prêtres orthodoxes du patriarcat de Moscou dont certains étaient peut-être des agents de KGB, et qui, connaissant l'importance numérique des Gréco-catholiques en Galicie orientale – ou, comme on voudra, en Ukraine occidentale – craignirent, s'ils demeuraient dans le patriarcat de Moscou, de connaître la misère. Mon interlocuteur et commensal me dit qu'il faudra que disparaisse toute une génération pour que l'Eglise soit purifiée ( c'est le mot qu'il emploie). Youri Pidlisny pense que, à l'ère soviétique, certains faux prêtres agents du KGB sont devenus évêques. Mais il s'empresse d'ajouter qu'il y eut aussi des tr a îtres qui devinrent tr ê tres  !

* Lundi 13, le soir : Je suis invité à dîner chez le P.Mikhaïlo Dymyd et son épouse dont j'ai déjà dit qu'elle était une des plus talentueuses iconographes d'Ukraine. Le couple a quatre enfants. Avant le repas, le P.Mikhaïlo lit à ses enfants attentifs le Synaxaire du lendemain, puis tout ce petit monde récite le Notre Père en français. Après le repas, ils le réciteront en ukrainien. Il y a dans la maison une petite chapelle dont l'iconostase est composée d'icônes peintes par les enfants. Il ne faut pas chercher à leur appliquer les canons respectés par les iconographes, donc par leur maman. Ils ont peint ces icônes avec leur cœur et leur foi. Ces parents me font songer au Christ qui, dans les évangiles, est admiratif de la foi en lui de gens qui eussent été bien en peine de dire qu'ils avaient en face d'eux la deuxième Hypostase de la sainte Trinité, consubstantielle au Père, etc.

Au début

Conclusion

Désormais, il s'agit, non plus d'envisager l'union à Rome de chrétiens orientaux comme une méthode d'union telle qu'elle fut envisagée dans le passé, mais bien plutôt de rechercher, en dehors de tout rapport de forces matérielles, politique, nationales ou culturelles, les conditions de possibilité de la pleine communion, dans le présent et l'avenir, entre Eglises sœurs . Il s'agit notamment d'œuvrer pour parvenir à articuler l' autocéphalie et la primauté , de reconnaître qu'il y a de part et d'autres des éléments très importants de la véritable Eglise. Pour les Eglises unies à Rome, il s'agit de réaliser pleinement l'ecclésiologie de communion . Pour les Eglises orthodoxes, il s'agit de reconnaître pleinement la réalité des mystères sacramentels célébrés dans l'Eglise romaine et donc dans les Eglises orientales qui sont unies à elle. Il s'agit de concilier, d'une part, la capacité de chaque Eglise locale à incarner la plénitude l'Eglise , to plhrwma thV EkklhsiaV , dont parle la prière à l'ambon à la fin de la divine liturgie de saint Jean Chrysostome 22, et d'autre part, le sens de la primauté expérimentée, vécue très concrètement comme une humble animation de l'unité de l'Eglise universelle.

S'agissant de l' autocéphalie de l'Eglise orthodoxe d'Ukraine – et non point seulement son autonomie --, elle doit être réalisée dans le respect de la tradition canonique et avec l'accord de l'ensemble des Eglises locales. Le désir d'une telle autocéphalie obtenue dans le respect des règles canoniques et ecclésiales n'est pas absent de l'Eglise autonome d'Ukraine dépendant du patriarcat de Moscou. Après son intronisation comme primat de l'Eglise orthodoxe autocéphale reconstituée en 1989, Mgr Dimitri Yarema avait eu des paroles admirables. Il avait affirmé : J'espère ne pas rester très longtemps à la tête de l'Eglise autocéphale. Dans tout indépendant, il ne doit y avoir qu'une seule Eglise orthodoxe unie et dirigée par celui des évêques qui en est le plus digne. Mais, lucide, Mgr Dimitri ajoutait : la voie vers l'unification sera longue et difficile.

Père André

Au début



1 La chair est triste, hélas ! et j'ai lu tous les livres . ( Brise marine ).

2 Paulin-Gérard Scolardi. Au service de Rome et de Moscou au XVIIème siècle. Krikanich, messager de l'unité des chrétiens et père du panslavisme . Paris, Editions A.et P.Picard et Cie, 1947.

3 Antoine Arjakovsky. L'Université catholique d'Ukraine, un nouveau modèle d'université. Peuples du monde . N°376, février 2004. p. 13. coL 3.

4 Rappel historique , in : L'Observateur de l'Université catholique d'Ukraine . 2004. p. 7, col.1-2.

5 Ibidem. p. 7, col. 2.

6 Interwiew de Borys Gudziak : « La modernité de l'Orient ». Peuples du monde . Op. cit. p. 27. col. 2-3.

7 Ed. du Cerf, 1987. p. 163.

9 Ac. 15 , 28.

10 Jn. 8 , 32.

11 Jn. 17 , 15-16 .

12 Mt. 25 , 40, 45.

13 Dans sa biographie du P.Lev Gillet, Elisabeth Behr-Siegel écrit : Ouniov.

14 Cité par Elisabeth Behr-Siegel. op. cit. p.

15 Le Nouveau Testament . Coll. Folio classique , n°3596. Gallimard, 2001, p. 7.

16 Le P.Cyrille m'avait conté ce que fut sa première célébration d'un mariage à son arrivée à Marseille, en 1951. En fait, ce fut une concélébration du nouveau prêtre avec le Recteur de l'époque. Il s'agissait du mariage d'un catholique provençal avec une orthodoxe d'origine grecque. Or, tout fut célébré en grec. Tout, ou presque tout. Car, souffrant pour le marié et n'y tenant plus le jeune P.Cyrille se permit de prononcer en français les dernières aroles liturgiques qu'il lui revenait de dire. Le Recteur ne broncha pas. Mis quand les portes saintes furent refermées, les deux prêtres se retrouvèrent en tête à tête dans le sanctuaire, le Recteur lança à son jeune vicaire : Tu as profané notre Eglise . Et quelques mois plus tard, l'archevêque de Grande-Bretagne (dont la France dépendait alors ) venu en visite pastorale à Marseille, alla encore plus loin dans la mesure où il sacralisa la langue grecque moderne elle-même. En effet, le P.Cyrille lui ayant demandé l'autorisation, non pas de célébrer en français les liturgies et les sacrements, mais de faire le catéchisme en français, et ayant donné comme argument à l'Archevêque que les enfants ne comprenaient pas le grec ou le comprenaient mal, la réponse, négative, fut ainsi commentée : Cela ne fait rien, l'essentiel, c'est qu'ils entendent du grec  ! Il est vrai que cela se passait en 2 ou 19, et non en 2004…

17 Antoine Arjakovsky. La génération des penseurs religieux de l'émigration russe . Kiev-Paris, 2002. p. 21, note 32.

18 Ce néologisme dans la langue grecque, entraînant en français le néologisme concorporels, est de saint Paul dan s l'épître aux Ephésiens ( Ep. 3 , 6 ) lorsqu'il dit que les pagano-chrétiens sont membres du même Corps que les chrétiens d'origine juive concorporels à eux.

19 C'est pourquoi l' Archiératikon , le Pontifical, c'est-à-dire le livre liturgique de l'Evêque, comporte l'ordo d'une célébration du mariage au sein d'une liturgie eucharistique. C'est pourquoi aussi le plan de notre office du mariage suit celui d'une telle liturgie (l'anaphore en moins ). Et c'est pourquoi, enfin, il y a une contradiction fondamentale et crucifiante, pour deux époux de confessions différentes à être unis dans l'Eglise orthodoxe, à expérimenter une union conjugale consacrée ( ordonnée, au sens où parle d' ordination diaconale, presbytérale, épiscopale ) et à ne pouvoir pas communier au même calice !

20 A moins qu'il s'agisse de celui qui nous conduit ce soir : il y a eu un échange entre lui et Antoine auquel je n'ai évidemment rien compris.

21 La Croix, mardi 28 décembre 2004, p. 22, col. 2 et 3. Dans l'Est de la France, des petits bouts d'adolescents réussissent à imposer à un chef d'établissement le retrait d'un sapin de Noël ; une institutrice s'est émue du fait qu'on a osé distribuer des saint Nicolas en chocolat aux élèves des écoles dans une ville du nord de la France le pauvre Maire dut remplacer les saint Nicolas par des bonbons. La bêtise est vraiment le sens aigu de l'inessentiel.

22 Garde, Seigneur, la plénitude de ton Eglise, to Πλðρωμα τðς Εκκλðσιας σου φυλαξον, Κυριε.






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