Le père André Borrély, théologien orthodoxe français du Patriarcat Œcuménique de Constantinople et professeur de philosophie est venu du 10 au 15 décembre 2004 à Lviv sur une mission organisée par l'Institut d'Etudes Œcuméniques de l'Université Catholique d'Ukraine et financée par le Ministère Français des Affaires Etrangères.
Le journal de voyage rédigé par le père André comporte deux parties.
Dans la première partie, on pourra lire les chapitres suivants sur :
Lors donc que je fus invité par l'Université gréco-catholique d'Ukraine, je n'avais qu' une tête bien pleine ( de livres ), comme dit Rabelais, mais aucune connaissance concrète. Or, seule cette dernière peut ne faire qu'un avec l'amour, permettant à la pensée de ne faire qu'un avec la vie. Car jamais un concept n'a pu engendrer la vie...
Avec Mallarmé on peut dire : … j'ai lu tous les livres 1, ce qui signifie, d' une façon poétique mais très immodeste, qu'on s'est contenté d'en lire un certain nombre, voir un nombre certain, sans pour autant avoir de certaines réalités une connaissance concrète et réelle, vivante, et non point seulement notionnelle et abstraite. Ainsi en allait-il pour moi, jusqu'à la période du 10 au 15 décembre 2004 dernier, au sujet de ceux que les Orthodoxes appellent généralement, d'une manière quelque peu péjorative, les Uniates . En dehors des livres, je n'avais eu que deux expériences. Dans mon adolescence catholique, à l'église Saint-Louis de Toulon, un dimanche soir de janvier 195.., dans le cadre de la semaine de prière pour l'unité des chrétiens, un prêtre oriental avait célébré sous la forme d'une messe basse , c'est-à-dire non-chantée, la liturgie de saint Jean Chrysostome, tandis qu'en chaire un prêtre catholique né à Sanary-sur-mer, à 3 km de mon domicile actuel, nous commentait le spectacle. Ce prêtre, Mgr Paulin-Gérard Scolardi, je l'ai retrouvé 30 ans plus tard à l'Académie du Var, et lorsqu'il mourut, je fus amené à faire son éloge funèbre lorsque je fus reçu comme membre résident. Le P.Cyrille et le P.Joachim m'avaient fait l'honneur et l'amitié de venir de Marseille assister à cette séance de réception. Camérier secret du pape, Mgr Scolardi avait été dans les années 20 du siècle dernier, le seul prêtre catholique séculier, en France, de rite byzantino-slave. Célébrer en slavon, un jour de juillet 1928, la divine liturgie de saint Jean Chrysostome ( c'était la première messe du nouveau prêtre ) dans l'église Saint-Joseph du Pont-du-Las – où ma femme et moi nous sommes mariés 30 ans plus tard – c'était vraiment faire quelque chose qui sortait tout à fait de l'ordinaire. Il y avait là, à cette époque, quelque chose de marginalisant. Scolardi avait fait une thèse sur Georges Krijanich, un prêtre catholique croate né en 1618 et mort en 1683 dans les combats sous les murs de Vienne 2. Dans l'avion allant de Roissy à Vienne, au-dessus de l'Allemagne, j'évoquais le souvenir de ce que j'avais dit lors de mon discours de réception à l'Académie du Var. Et, durant l'escale de Vienne, je repensais à Krijanich. Mais ce n'était que le souvenir de choses lues et non pas vécues par moi-même. A l'Académie, je n'avais pas eu beaucoup d'occasions de m'entretenir avec Mgr Scolardi. Lors donc que je fus invité par l'Université gréco-catholique d'Ukraine, je n'avais qu' une tête bien pleine ( de livres ), comme dit Rabelais, mais aucune connaissance concrète. Or, seule cette dernière peut ne faire qu'un avec l'amour, permettant à la pensée de ne faire qu'un avec la vie. Car jamais un concept n'a pu engendrer la vie. Je fus invité, d'une part pour faire, à l'Université gréco-catholique d'Ukraine, une conférence sur Orthodoxie et Œcuménisme , et d'autre part pour rencontrer un certain nombre de clercs et de laïcs non seulement de l'Eglise gréco-catholique, mais aussi de l'Eglise orthodoxe autocéphale et du Patriarcat auto-proclamé de Kiev.
L'Eglise gréco-catholique d'Ukraine
Je fus donc invité par l'Université gréco-catholique de Lviv ( en ukrainien ) – ou Lvov, ou Lw'ow ( en polonais ), ou Lemberg ( en allemand, c'est-à-dire la montagne d'argile ), ou encore Leopol (selon les géographes français de jadis ) --. C'est la capitale de la Halytchyna, c'est-à-dire de la Galicie orientale, en Ukraine occidentale, la Galicie occidentale faisant partie de la Pologne. La Galicie est une région de terrasses fertiles du versant Nord-Est des Carpathes. Elle est drainée par le Dniestr. Au cours de la première guerre mondiale, la Galicie fut très disputée entre les Russes et les Allemands. En août-septembre 1914, les troupes du grand-duc Nicolas prirent cette province aux armées autrichiennes. En 1915, le maréchal von Hindenburg la reconquit pour la reperdre en 1916. En 1917, les Austro-Allemands en reprirent possession. Jusqu'à l'automne de 1918, l'Ukraine fut sous domination autrichienne. L'Autriche ayant perdu comme l'Allemagne la première guerre mondiale, les Ukrainiens proclamèrent une république indépendante. L'Eglise gréco-catholique, avec le métropolite Andrey Cheptytskyi ( ou : Szeptyjkij ) ( 1865-1944 ) s'engagea à fond dans cette voie. Malheureusement, une guerre fratricide se déclara immédiatement entre Polonais et Ukrainiens à propos de la ville de Lviv dans laquelle j'ai séjourné. Cette guerre civile se termina, en juillet 1919, par la victoire des Polonais qui s'empressèrent d'incorporer à la Pologne toute l'ancienne Galicie orientale . Elle obtint son autonomie en septembre 1922. En 1923, les grandes Puissances acceptèrent cette situation. Dès lors, la tâche difficile de l'Eglise gréco-catholique fut de s'adapter à la cohabitation avec l'Etat polonais et l'Eglise latine polonaise.
L'Eglise gréco-catholique d'Ukraine est une Eglise slave unie à Rome depuis 1596. En 1588, en revenant de Moscou où il avait été forcé d'élever le métropolite Job à la dignité de patriarche, le patriarche de Constantinople Jérémie II fit un séjour de six mois en Pologne-Lituanie où il présida deux synodes. Mais, peu après le départ du patriarche œcuménique, c'est-à-dire le 24 juin 1590, quatre évêques, y compris l'exarque personnel du patriarche, Cyrille Terletski, évêque de Loutsk, déclarèrent qu'ils souhaitaient l'union avec Rome. La question de l'union avec le pape remontait, en fait, à l'an 1500. A la fin du siècle, elle était bien dans l'air. En juin 1590, l'initiative décisive revint aux évêques orthodoxes, notamment Cyrille Terletski et A.Pociej ( ou : Potij ). Durant l'été 1595, tous les évêques orthodoxes de la province de Kiev, en Pologne-Lituanie, se mirent d'accord sur les principes de l'union avec Rome, au cours du synode de Brzesc ( Brest ).
Il ne s'agit donc pas, alors, de prosélytisme de la part du siège romain. A propos de prosélytisme , je remarque que, de nos jours, ceux que celui-ci préoccupe d'une manière quelque peu obsessionnelle feraient bien, me semble-t-il – surtout s'ils sont très réservés à l'égard du mouvement œcuménique --, de réfléchir au fait qu'on est désormais influencé par l'affinité existant incontestablement, depuis les années 20 du siècle dernier, entre la logique de l'œcuménisme et l'établissement d'un statu quo entre les différentes confessions chrétiennes qui entrent dans la perspective œcuménique. Qu'on le veuille ou non, il est entré dans la logique du mouvement œcuménique de refuser ce qu'on pourrait appeler la libre concurrence des vérités religieuses, et d'adopter une perspective de régulation de la concurrence, par exemple en ayant recours à un partage géographique et/ou ethnico-culturel.
Le P.Borys Gudziak, le Recteur de l'Université gréco-catholique, avec qui je déjeune à la Cafétéria, le lundi 13 décembre, remarque qu'il n'y a aucun document permettant d'établir une relation de cause à effet entre, d'une part, l'attribution de l'autocéphalie par le patriarcat œcuménique à Moscou, et d'autre part, l'émergence de l'Eglise gréco-catholique en 1596. Lorsque les évêques de la métropole de Kiev, dit-il, expriment les raisons de leur choix de s'unir à Rome, le patriarcat de Moscou n'est jamais nommé en aucune manière. En vérité, les évêques avaient le souci de renforcer la position et l'indépendance de leur Eglise face à ce que Antoine Arjakovsky appelle le russocentrisme lié à la vision impériale des tsars de la Moscovie depuis Ivan le Terrible 3.
Au 21 ème siècle, c'est encore la préoccupation orange de l'Eglise orthodoxe autocéphale d'Ukraine et du patriarcat de Kiev auto-proclamé. D'autre part, tout en tenant compte de la remarque du P.Borys que je viens de citer, il faut souligner que l'Ukraine n'a pas attendu la révolution orange pour se méfier des prétentions hégémoniques de Moscou. Au cours du 19 ème siècle, l'Ukraine avait dû subir une russification forcée. Le résultat fut qu'en 1917, sur 25 évêques orthodoxes en Ukraine, il y avait 25 russes ou ukrainiens russophiles. Dans ces conditions, des laïcs lancèrent l'idée de l'Eglise autocéphale d'Ukraine, notamment la Confrérie des Saints Cyrille et Méthode , à Kiev. Le philosophe Léon Brunschvicg disaient que les faits sont têtus . Il pensait aux faits étudiés par les sciences expérimentales. Mais il faut étendre sa remarque aux faits historiques qu'il n'est jamais intelligent de nier ou de méconnaître, notamment lorsque tel évêque du patriarcat de Moscou n'a d'autre proposition à faire à ces Eglises que de faire pénitence et de demander pardon . Si l'on tient absolument à parler ce langage, il faudrait aussi demander pardon pour la forte pression orthodoxe qui s'exerça durant l'occupation russe de l'hiver de 1914-1915, qui aboutit au passage à l'Orthodoxie de quelque 200 paroisses gréco-catholiques. Il faudrait demander pardon du fait que, en quittant le pays, les troupes russes emmenèrent avec elles le métropolite Andrey Cheptytskyi qui ne fut libéré qu'en 1917. Et il faudrait demander pardon pour l'accord tacite de l'Eglise russe avec la politique stalinienne de ré-union forcée des gréco-catholiques au patriarcat de Moscou. En réalité, il ne s'agit pas de chercher à convertir les autres, mais de se convertir soi-même.
Si l'on remonte plus haut dans le temps, on s'aperçoit qu'en 1839, l'Eglise gréco-catholique d'Ukraine fut supprimée. C'est en vain que le pape Grégoire XVI protesta solennellement auprès du tsar Nicolas 1 er . Et si, en décembre 1845, Nicolas 1 er fit une visite au Quirinal, la montagne accoucha d'une souris avec la décision d'ouvrir des négociations entre la Russie et le Saint-Siège. Les mariages mixtes (orthodoxes/catholiques, donc aussi orthodoxes/gréco-catholiques ) demeurèrent interdits, la seule possibilité laissée aux époux étant que la partie catholique devienne orthodoxe.
A la fin du 16 ème siècle, malgré tout son prestige, le patriarcat de Constantinople paraissait trop dépendant de l'Etat ottoman.. Il faut ajouter qu'en cette fin du 16 ème siècle, les Ukrainiens cherchaient à restreindre le droit que s'arrogeait le roi de Pologne de nommer les évêques. Il fut donc décidé que le synode des évêques proposerait quatre candidats au choix du monarque. Et l'on prit aussi une décision fort intéressante, à savoir qu' aussitôt après le choix royal, le nouvel évêque serait ordonné, sans attendre la nomination par le pape. Puisque je me trouve à Lviv, je note que l'évêque de cette ville, un certain Balaban, retira sa signature des propositions de Brest.
Le mardi 13 décembre au matin, à l'Université Catholique d'Ukraine, je visite l'exposition de documents photographiques et d'objets du culte datant de l'époque ( 1944-1989 ) où, étant interdite, l'Eglise gréco-catholique ne pouvait survivre que dans la clandestinité. Le pacte germano-soviétique, co-signé par Molotov et von Ribbentrop, permit l'inauguration de l'ère soviétique en Ukraine à partir de 1939. D'abord soviétiques, les persécutions devinrent allemandes en 1941. Staline décida d'anéantir l'Eglise gréco-catholique. Il s'agissait de contraindre les Uniates à se placer sous l'autorité du patriarcat de Moscou. Le silence de celui-ci fut alors tonitruant. Et je songe au mot de Péguy que la revue Esprit avait cité dans une de ses livraisons lorsque la torture sévissait en Algérie : Il y a quelque chose de pire que de faire, c'est de laisser faire. L'Eglise gréco-catholique d'Ukraine a été la plus importante communauté religieuse interdite dans le monde. Le 11 avril 1945, Yossip ( Joseph ) Slipyi (1865-1944 ), le Recteur de l'Académie théologique de Lviv , qui avait succédé le 1 er novembre 1944 au métropolite Andrey Cheptytskyi, fut arrêté et envoyé au goulag en Sibérie où il demeura durant 15 ans. Il fut libéré en janvier 1963 et mourut à Rome le 7 septembre 1984, sans avoir revu l'Ukraine. De Sibérie, au cours de l'hiver 1961, il écrivait : Combien est bénéfique la Sibérie pour nous tous, pour les disciples du Christ, pour la vie et la croissance du Royaume du Christ ! Ce qui était autrefois un désert est aujourd'hui trempé par la sueur et le sang des enchaînés, des fils invincibles de la patrie asservie. Sur cette terre étrangère, emprisonnée dans la neige et la glace, ne résonnent pas seulement des jurons et des lamentations, mais aussi des paroles, calmes et sincères, adressées au Très-Haut. Durant cette période, plusieurs dizaines d'enseignants et d'étudiants de l'Académie périrent. Certains ont été béatifiés en 2001, par exemple, les PP. Mykola Konrad ( né en 1876 ) et Ichtchak, né en 1887 et exécuté en 1941. Le P.Konrad fut surpris par un agent du NKVD soviétique le 28 juin 1941, dans une forêt près de Lviv, alors qu'il portait la communion à une malade, ce que tous lui avaient déconseillé de faire.
Je suis ému par ces calices minuscules, ces patènes et ces cuillers de communion lilliputiennes, ces étoles sacerdotales naines. C'est qu'il y a là ce qu'il fallait pour se déplacer sans attirer l'attention et pour plier bagage en moins de temps qu'il ne faut pour le dire si la police communiste surgissait. Une photographie m'émeut particulièrement : c'est celle d'un prêtre entendant une confession dans un cimetière. On célébrait liturgies et sacrements dans les forêts ou les cimetières. Une autre photographie, datant des années 80, c'est-à-dire d'un temps où le totalitarisme marxiste-léniniste était à l'agonie, montre une foule réunie derrière un prêtre célébrant la divine liturgie devant la porte fermée d'une église. On ne parlait plus de goulag mais on ne pouvait pas encore pénétrer dans l'église. Comment demander à ces chrétiens de privilégier l'unité synchronique avec les Orthodoxes en lui subordonnant l'unité diachronique avec leurs pères et frères du goulag et de la clandestinité ? Je songe à ce qu' a dit un jour un prêtre gréco-catholique, le P. Fédor Romanishyn, et qui est admirable : Vous comprenez, c'est quelque chose d'unique lorsque celui qui vous explique comment ne pas mentir a passé une partie de sa vie en Sibérie. Il me revient à l'esprit la phrase fameuse de Tertullien que j'ai citée le dimanche matin 12 décembre, après la liturgie au monastère d'Ouniv, durant le petit déjeuner, au P.Vénédikt, l'Higoumène, et au P.Borys Gudziak : Sanguis martyrum, semen christianorum, le sang des martyrs est une semence de chrétiens.
L'Université gréco-catholique d'Ukraine est la seule université catholique non seulement sur tout le territoire ukrainien, mais même sur tout le territoire de l'ancienne URSS. Elle fut créée en février 1928 par le métropolite de l'Eglise gréco-catholique Andrey Cheptytskyi et fut désignée par lui du nom d' Académie de théologie de Lviv. Le métropolite Cheptytskyi attendait de cette Université qu'elle formât théologiquement et pastoralement les futurs prêtres du diocèse de Lviv, mais aussi qu'elle contribuât au renouveau de la nation ukrainienene en réaction contre la polonisation et, du point de vue ecclésiastique, la latinisation consécutives à la guerre civile polono-ukrainienne. Il s'agissait, dans la pensée du Métropolite, d'offrir simultanément une formation théologique pour les clercs et pour les laïcs et, pour ces derniers, une formation universitaire générale. Le métropolite Andrey Cheptytskyi choisit comme symbole de l'Académie l'icône de la Sagesse de Dieu de Novgorod, manifestant ainsi sa préoccupation d' ancrer l'Université dans une perspective résolument sapientielle de la connaissance.
Je retrouve cette perspective sapientielle chez le P.Borys Gudziak qui, dans une interwiew réalisée en décembre 2003 par Antoine Arjakovsky, voyait dans l'Orient chrétien un visage de l'avenir et une aptitude réelle à contribuer à la modernité, dans la mesure où cette forme du christianisme se caractérise par l'art et la théologie de l'icône, une approche très fortement symbolique de la vie chrétienne, la liturgie vécue comme expérience totale . Et le P.Borys ajoutait : C'est ce que beaucoup d'entre nous ressentent ici à l'Université. La référence à l'attitude sapientielle me paraît s'exprimer particulièrement dans l'insistance sur le fait que la vie chrétienne se déploie sur la toile de fond d'une symbolique . En effet, L'idée de symbole et l'idée de mystère sont corrélatives . Le symbole est un signe concret qui n'est pas une pure relation de signification. Il est simultanément réalité et signe. Comme signe il révèle, mais en tant que réalité il cache d'une certaine manière ce qu'il signifie. Le symbole est à la fois occultation et révélation. Dans le symbole la réalité signifiée devient sensible et présente, et cependant elle demeure encore voilée. Il ne faut pas choisir entre le clair et l'obscur, le révélé et le caché, le signe et le mystère. On ne peut rien comprendre à la vie chrétienne en tant qu'elle est liturgique et sacramentelle, si l'on considère le symbole comme un procédé externe et explicatif du concept, de l'idée générale, comme un signe plus ou moins conventionnel permettant à l'homme d'exprimer sa pensée. Pour comprendre quelque chose à la vie chrétienne telle que la sent l'Orient chrétien, nous devons épouser la mentalité des hommes de la Bible dont la vision du monde, de la pensée et de la vie est tout entière une symbolique.
Pour ces hommes, le monde est une unité complexe et hiérarchisée où toutes les réalités se tiennent, quoique épanchées sur des plans distincts. Le monde des réalités sensibles signifie et précontient celui des réalités spirituelles : en Provence, quand le mistral souffle à derraba la co dis ase , à écorner les bœufs -- littéralement : à arracher la queue des ânes --, nous expérimentons un avant-goût de l'Esprit. Le récit de l'événement de la Pentecôte, dans le livre des Actes nous parle d' un violent coup de vent, qui remplit toute la maison où les disciples se tenaient ( Ac 2 , 2 ). Par son caractère agissant, dont on ignore l'origine et la destination, le vent manifeste une réalité mystérieuse qu'il est impossible de ne pas rapprocher du souffle de la respiration de l'homme. Dans son entretien avec Nicodème, le Christ dit : to Pneuma opou Jelei pnei ( Jn. 3 , 8 ). En français, la phrase l'Esprit souffle où il veut ne veut rien dire dans la mesure où nous avons desséché, anémié, intellectualisé le mot esprit . En grec, au contraire, en latin, en hébreu, en arabe, le mot que nous traduisons par esprit signifie souffle, vent : le Souffle souffle où il veut . De même que le souffle de la respiration est l'indice de la vie humaine ou animale, de même le vent est un symbole de la respiration vitale de Dieu. C'est un signe tangible de la puissance imprévisible de l'action divine, de la vie de Iahvé. C'est par son Souffle que Iahvé est créateur, qu'il anime et donne la vie. Iahvé Dieu , nous dit le livre de la Genèse , modela l'homme avec la glaise du sol, il insuffla dans ses narines une haleine de vie et l'homme devint un être vivant ( Gn 2 , 7 ). C'est par le vent de tempête , nous dit le psaume 11 que Iahvé purifie et détruit dans sa colère ( Ps. 11, 6 ), et que, selon Isaïe, il réalisera son jugement ( Is 4 , 4; 28 , 6 ). Dans la Bible, le vent est à l'origine de toutes les manifestations d'être ou de vie où éclate une puissance qui dépasse les limites des capacités ordinaires des choses. Il n'est donc pas seulement marque de la présence divine, il est cette présence elle-même manifestée dans son agir, dans sa vitalité toute-puissante. Il est l'évocation, la suggestion, au plan des réalités sensibles, de la Vie même de Iahvé, du Dieu vivant, le fond le plus intime et le plus proprement divin de Dieu. Donc, pour atteindre les réalités invisibles et spirituelles, nous devons passer par les réalités sensibles. C'est ainsi que le feu, la lumière, l'eau et l'immersion/ émersion, l'huile, le pain, le vin, etc. nous parlent de réalités spirituelles telles que la connaissance, la vérité, la purification, la régénération, la guérison de l'âme, le Corps et le Sang du Christ ressuscité, etc. Dans les mystères sacramentels de l'Eglise, le signe est infiniment davantage qu'une expression conventionnelle. C'est plutôt un véhicule efficace de la réalité qu'il signifie. On ne saurait baptiser dans du vin ni prendre de l'eau pour l'eucharistie parce que le vin et l'eau ne nous parlent pas de la même manière, ne nous disent pas les mêmes choses, ne précontiennent pas les mêmes réalités spirituelles. Inversement, dans les signaux que l'homme moderne utilise pour vivre dans les villes industrialisées, il n'y a pas d'adhérence entre le signifiant et le signifié : c'est par pure convention qu'on passe au feu vert et qu'on s'arrête au feu rouge, on pourrait décider l'inverse ou utiliser une autre couleur, tout comme on pourrait imiter les Anglais et rouler à gauche. Pour les hommes de la Bible, les images sensibles sont comme un reflet des réalités invisibles, et les symboles retiennent quelque chose de l'essence des êtres. Ils communiquent à l'homme une suggestion concrète et vivante, positive, et non point une abstraction incolore et morte des réalités de la vie et de la pensée. Parce qu'elle est rationnelle et juridique, notre mentalité occidentale cède à la tentation de dessécher l'intelligence symbolique du sacrement, notamment en insistant sur la catégorie juridique de validité. On a réduit le sacrement à ce qu'on pourrait appeler le minimum indispensable pour la validité du sacrement. Ce qui n'est pas indispensable à la validité est tenu pour secondaire. Ce dont ne dépend pas la validité est considéré comme une cérémonie entourant le rite sacramentel proprement dit et que l'on considère comme une simple ornementation. C'est ainsi qu'on en est arrivé à réduire le baptême à un ondoiement ou à distribuer la divine communion à des gens bien portants en dehors de la célébration de la divine liturgie. Par-delà les limites confessionnelles visibles et conceptualisables, la perspective du P.Borys me paraît tout à fait orthodoxe.
Les projets du métropolite Cheptytskyi tombèrent à l'eau avec la fin de la première guerre mondiale et la chute de l'empire austro-hongrois qui mit fin au mandat autrichien sur la Galicie. Celle-ci passa sous la domination de la Pologne. Le métropolite Cheptytskyi refit des tentatives pour réaliser le projet qui lui tenait à cœur. Ce fut d'abord une Académie , l'Académie théologique de Lviv, dont le Recteur fut Yossip ( Joseph ) Slipyi, le futur confesseur de la foi, cardinal et successeur du métropolite Andrey. Lorsque les Soviétiques annexèrent la Galicie, les négociations avec les autorités polonaises étaient sur le point d'aboutir pour transformer l'Académie en Université. En 1939, Lviv fut occupée par les Soviétiques qui fermèrent l'Académie. Cette disparition dura jusqu'en 1994.
Si brève qu'ait été, dans l'entre-deux guerres, de l'Académie théologique de Lviv, ce fut la gloire et l'honneur de celle-ci d'avoir eu la capacité de former la colonne vertébrale du mouvement de l'Eglise des catacombes, qui a survécu à 45 ans de persécution depuis que l'Eglise ukrainienne gréco-catholique a été liquidée en 1946 4. Deux générations de prêtres clandestins luttèrent ainsi héroïquement contre la soviétisation de la culture et de la société ukrainiennes.
Le projet initial du métropolite Cheptytskyi fut finalement réalisé à Rome par son successeur, le métropolite Yossip Slipyi avec l'intention de transférer cette institution en Ukraine dès lors que la situation politique le permettrait 5. Ce transfert put s'effectuer en 1994, dès lors qu'en 1989 avait pris fin l'inique interdiction de l'Eglise gréco-catholique d'Ukraine et qu'en 1991 l'Ukraine était devenue indépendante. L'inauguration des bâtiments de l'Université construits sur un terrain cédé par la municipalité de Lviv, eut lieu en juin 2002. Non seulement des étudiants non-catholiques ont le droit de s'inscrire, mais le corps enseignant comprend des non-catholiques, plus précisément des orthodoxes. Cette Université est donc ouverte au dialogue œcuménique et c'est dans ce contexte que s'inscrit l'invitation qui m'a été adressée et le choix du sujet de conférence qui m'a été proposé. Cette ouverture est également une ouverture sur l'étranger : de nombreux étudiants diplômés de l'Université poursuivent leurs études à l'étranger. Du 26 juin au 4 juillet 2003, 13 étudiants ont effectué un stage en France pour pratiquer le français et découvrir le monachisme au monastère bénédictin du Mesnil-Saint-Loup, en Champagne. J'ai toujours su que les Slaves sont sur-doués pour les langues, mais je suis tout de même étonné par le nombre d'étudiants ou d'anciens étudiants francophones qui, au cours de mon séjour, seront pour moi de précieux et généreux interlocuteurs d'une disponibilité admirable. J'admire la qualité de leur francophonie.
Le lundi matin 13 décembre, je suis reçu par le Directeur de l'Institut de Droit Canon, le P.Mykhaïlo Dymyd. Ce prêtre ukrainien marié à une des iconographes les plus talentueuses d'Ukraine, père de quatre enfants, est né en Belgique où résident encore sa mère et son frère. Il a longuement séjourné à Rome. Il me dit que la tâche qui a été fixée à l'Institut qu'il dirige est de collecter – en Ukraine, en Russie, en Pologne -- tous les documents canoniques qui, depuis un millénaire, ont été élaborés par les évêques d'Ukraine. Ces derniers, me dit le P.Mikhaïlo, se rencontraient à l'occasion de funérailles de notables ou d'ordinations épiscopales. Ils en profitaient pour s'entretenir des problèmes pastoraux qui se posaient à eux. Ils prenaient les décisions qui leur paraissaient propres à les résoudre. Dès lors, il s'agit, pour le P.Mykhaïlo et ses collaborateurs, de ressusciter ces canons afin de permettre à l'Eglise gréco-catholique de s'affranchir de la tutelle vaticane en matière de droit canonique. Les canons de l'Eglise transcendent infiniment la sphère purement juridique. Ils ont un contenu ontologique en ce sens qu'ils révèlent aux chrétiens un certain tropoV uparxewV , un certain mode d'existence en lequel la sainte Eglise perçoit la vie humaine véritable c'est-à-dire conviée aux épousailles divines.
Simultanément, il s'agit, pour le P.Mikhaïlo et ses collaborateurs, de revendiquer le statut d'Eglise locale, catholique au sens où l'Orthodoxie entend ce troisième attribut de l'Eglise dans le Credo , c'est-à-dire existant kaJ ' olon , et non point comme fragment de l'Eglise universelle. Pour être catholique , l'Eglise du Christ n'a pas été obligée d'attendre l'avènement de l'impérialisme colonial de l'Occident. Il fut un temps où, dans l'Eglise, il n'y avait ni Européens, ni Américains, ni Extrême-orientaux, ni Africains mais uniquement des Juifs, voire des Galiléens. Et pourtant l'Eglise était d'ores et déjà catholique et non point universelle . Le troisième attribut de l'Eglise dans le Credo ne désigne pas un phénomène quantitatif d'expansion numérique dans l'espace, mais une réalité essentiellement qualitative bien que visible et historique. Je ne crois pas en l'Eglise œcuménique , mais en l'Eglise catholique . Dans la mesure où elle est un Mystère, c'est-à-dire une réalité divino-humaine, et non point seulement une institution humaine, la sainte Eglise est une réalité qualitative et non pas quantitative . La plénitude qualitative du Mystère de l'Eglise est présente aussi bien dans la plus petite des églises que dans la cathédrale la plus bondée d'une multitude de prélats et de célébrants. L'Eglise est catholique en ce qu'elle est composée d'une nuée de témoins personnels et uniques de la vérité. Le troisième attribut de l'Eglise indique que l' unité n'est en aucune manière une uniformité. Sans la catholicité, l'unité de l'Eglise serait une unité abstraite, extérieure, purement institutionnelle ou administrative. Le troisième attribut de l'Eglise est la synthèse vivante de l'unité de la nature et de la diversité des personnes, du tout et des parties.
Outre l'Institut de Droit canon l'Université comprend une Faculté de philosophie et de théologie ( formation en 5 ans ), une Faculté de sciences humaines, un Institut d'histoire de l'Eglise, un Institut de la religion et de la société. Ce dernier Institut s'attache à l'étude des phénomènes de sécularisation dans les sociétés postérieures à l'ère soviétique. Il réfléchit également au dialogue oecuménique et inter-religieux. En 2003, l'Etat ukrainien a reconnu officiellement le diplôme de licence d'histoire délivré par la Faculté des sciences humaines de l'Université.
Cette Université a trois objectifs. D'abord, dans le contexte post-communiste qui est celui de l'Ukraine, il s'agit de mettre en étroite relation la qualité du savoir et la qualité du rapport entre enseignants et étudiants. Le P.Borys Gudziak insiste beaucoup sur l'importance de la qualité . L'important pour nous aujourd'hui est la question de la qualité. Je veux dire la qualité de la formation, des cursus, de nos publications, etc… Mais il ne s'agit pas seulement de qualité académique, cela concerne aussi la qualité de nos vies, le caractère de notre très jeune institution, ce qui nécessite une formation continue de nos cadres. Il n'est pas facile d'être une institution chrétienne catholique dans une Ukraine post-soviétique 6. Il s'agit désormais de bannir la corruption et créer les conditions de possibilité de la liberté de pensée et d'expression.
De là le souci de rendre possible l'indépendance de l'esprit à l'égard de tous les pouvoirs, ce qui nécessite de retrouver les sources spirituelles de l'intelligence et les mettre en œuvre de façon ouverte et tolérante. Il y a là l'affirmation d'une volonté de retour au sens médiéval de l' Universitas Dans le vocabulaire latin médiéval, le mot Universitas désigne toute association rassemblant les membres d'une même profession. Au Moyen-Age, l'Université – de Paris, de Toulouse, de Montpellier, d'Oxford, de Bologne – est la corporation des professeurs et des étudiants – Universitas magistrorum et scholarium – ayant des intérêts communs et, pour les défendre, elle s'efforce de faire reconnaître sa spécificité par les pouvoirs en place, à savoir le prévôt à Paris ou, à Bologne, la commune. La majorité des membres de l' Universitas médiévale état constituée d'étrangers à la ville ou même au Royaume où ils enseignent ou étudient, et n'appartenant au diocèse que par leur résidence et de manière provisoire, ils désirent se faire accorder et garantir par l'empereur ou le roi des privilèges qui les mettent à l'abri de l'arbitraire, voire du contrôle de l'évêque du lieu. Cette revendication d'autonomie fut soutenue par les papes qui comblèrent de privilèges certaines universités particulièrement prestigieuses, notamment celles de Paris et de Bologne, dans le domaine de l'enseignement. Ces universités eurent pour fonction reconnue de délivrer une formation intellectuelle de qualité, de niveau supérieur, éclipsant ainsi les écoles canoniales ou cathédrales qui ne reçurent pas le statut d' Universitas.
J'en connais plus d'un qui, s'il était encore de ce monde, exulterait d'allégresse en constatant cette volonté de retour au sens médiéval de l' Universitas : le P. Lagrange, dont l'exégèse historico-critique paraissait trop novatrice, trop subversive au Vatican, qui maintenant instruit un procès en canonisation du Dominicain, et qui alors le contraignirent à abandonner ses travaux sur l'Ancien Testament; Maurice Blondel, qui mourut avant d'avoir pu voir la réimpression, en 1950, de sa thèse de doctorat de 1893, l' Action . J'ai bien connu deux hommes qui durent, l'un – le parrain de notre seconde fille -- se procurer une copie dactylographiée, l'autre – mon professeur de philosophie de classe terminale et d'Hypokhâgne -- copier à la main les 492 pages imprimées de la thèse sulfureuse parce que non-thomiste de 1893 : Blondel passa le restant de son existence à trembler à l'idée d'être mis à l'Index et, pour éviter cette mise à mort ecclésiale, il écrivit des ouvrages dont aucun n'égala la force d'esprit , comme dit Pascal, de la géniale Action de 1893. Et les De Lubac, les Chenu, les Congar…Ni la sainte Ecriture ni la Tradition ecclésiale ne doivent être comprises comme possédant une autorité où l'individu pourrait puiser de façon objective la vérité. Il ne s'agit pas de chercher, ni dans la sainte Ecriture, ni dans la Tradition de l'Eglise, une autorité objective susceptible de rassurer l'homme individuellement en le mettant en possession d'une vérité incontestable. Les chrétiens doivent consentir à s'appuyer, non sur des vérités objectives, sur des garanties de la Vérité, mais à vivre en s'appuyant sur l'événement de la communion dans lequel les implique la structure de l'Eglise. La Vérité n'étant pas quelque chose mais quelqu'un, à savoir le Ressuscité – Je suis, moi, le Chemin, et la Vérité et la Vie ( Jn 14 , 6 ) --, le Seigneur/ Vérité ne saurait demeurer pour les chrétiens une réalité extérieure qui leur serait assénée par le Magistère. C'est une réalité qu'ils doivent recevoir dans une démarche de liberté . Dans son beau livre Eglise d'Eglises 7, le P.Tillard avait bien raison d'écrire : La vérité selon l'Evangile ne s'assène pas. On s'en laisse convaincre par l'Esprit, en sorte qu'elle devienne nôtre 8. Dans la proclamation épiscopale de la vérité de l'Eglise, tout fidèle doit pouvoir reconnaître la vérité existentielle dont il vit et attester que, comme le dit, dans le livre des Actes des apôtres 9, la lettre apostolique envoyée aux chrétiens venus du paganisme, ce dont la hiérarchie a pris la décision , l'Esprit saint, lui aussi, l'a décidé. L'homme n'est libre que dans la communion. Si donc l'Eglise veut être le lieu de la liberté, elle doit situer l'Ecriture, les sacrements, les ministères, les canons, etc. dans l'événement de la communion ecclésiale afin de les rendre vrais et pour rendre ses membres libres à leur égard.
Dans la sainte Eglise, il ne s'agit ni de se soumettre, ni de se rebeller . Il ne s'agit pas de se soumettre parce que, dans le christianisme bien compris, l'autorité n'a de sens que comme éducatrice et condition de possibilité de la liberté : La vérité vous rendra libres 10. Et il ne s'agit pas davantage de se rebeller, car la rébellion consiste, en fin de compte, à choisir une nouvelle autorité et donc aussi à opter pour une nouvelle soumission. La rébellion signifierait tristement, tout autant que la soumission, la quête d'une certitude individuelle à l'égard de la vérité. On peut fort bien se rebeller contre l'objectivation de l'autorité ecclésiale, contre la hiérarchie de l'Eglise, contre l'autorité sécurisante, des papes, des évêques et des conciles, en optant pour une nouvelle autorité, celle de l'Ecriture dont l'autorité des textes offrirait au chrétien la certitude rassurante de pouvoir posséder la vérité par la lecture de l'Ecriture. La Bible devient alors un arsenal de citations/ munitions, par lesquelles. Le prédicateur peut très bien avoir de la Bible une connaissance très incomplète: le tout est de bien posséder une liste de versets, toujours les mêmes, que l'on peut avoir la coquetterie de pouvoir les citer de mémoire en ayant aussi en mémoire le numéro du chapitre et du verset. La sainte Ecriture est sortie des flancs de l'Eglise. C'est l'Eglise qui l'a composée et c'est encore l'Eglise qui a fait le choix entre les textes qu'elle a reconnus comme canoniques, c'est-à-dire comme ayant une autorité doctrinale, et les autres. Mais l'Eglise n'a pas en elle-même le fondement inattaquable de son autorité. Si tel était le cas, elle ne serait qu'une institution. L'Eglise est fondamentalement l'Epouse du Christ, et toute son autorité se fonde sur son Epoux divin, sur Ressuscité.
Les étudiants de l'Université gréco-catholique d'Ukraine – plus de 400 – proviennent de Galicie, mais aussi d'Ukraine orientale, et même d'Europe centrale et orientale. Il y a 105 professeurs et maîtres de conférence. Ils sont ukrainiens, américains, canadiens, belges, français. Il y a parmi eux, bien sûr, des gréco-catholiques, mais aussi des catholiques-romains et des orthodoxes. Certains enseignements de l'Université sont suivis par des étudiants – environ 600 – appartenant soit au Séminaire de théologie de l'Eglise gréco-catholique d'Ukraine, soit à l'Institut de pédagogie catéchétique.
La divine liturgie est célébrée tous les jours, à midi, en ukrainien. L'assistance est chaque jour si nombreuse que la communion est distribuée par deux prêtres. Le chœur Stritennia , composé d'étudiant(e)s et d'enseignant(e)s est quotidiennement aussi nombreux que celui de Saint-Irénée dans la nuit pascale. Il paraît que c'est un des plus beaux d'Ukraine. Il est dirigé par Volodymyr Ben' dont la jeunesse n'a d'égale que la maîtrise du typikon. Les portes saintes restent ouvertes durant toute la célébration.
Le sacrement de l'autel inséparable du sacrement du frère
Le lundi 13 décembre, à midi, j'assiste, dans la nef, à la divine liturgie, dans l'église de l'Université. L'Eglise gréco-catholique ayant conservé le calendrier julien, le 13 décembre est la fête de l'Apôtre André. A la fin de la liturgie, le P.Borys me souhaite ma fête et, si nul que je sois en langues slaves, je crois bien reconnaître le chant qi correspond, en grec à eiV polla eth ( ad multos annos, longues années ). Je crois aussi identifier une prière dans la nef pour le défunt métropolite Andrey Cheptytskyi.
Ce matin-là a lieu ce qui normalement eût dû se produire le lundi 6. Mais le lundi 6, c'était la révolution orange, et les étudiants étaient à Kiev ! En effet, le premier lundi de chaque mois, la liturgie quotidienne accueille les handicapés. Ce matin-là, il y en a bien plusieurs dizaines, handicapés moteurs, handicapés mentaux. L'un de ces derniers – sans doute la cinquantaine – passe tout le temps de la liturgie à aller est venir entre l'ambon et la nef. Il taquine le diacre lorsque celui-ci dit les ecténies ou quand il lit l'Evangile. Ni le diacre ni personne d'autre n'intervient. Il est chez lui. Je trouve extraordinaire cette double célébration, totalement simultanée, du sacrement de l'autel et du sacrement du frère. Après la liturgie, Laure Arjakovsky me dit que le P.Borys Gudziak accueille aussi à la liturgie chez lui – où il a une chapelle – les handicapés. Je trouve remarquable cette double célébration, totalement simultanée, du mystère sacramentel de l'autel et du mystère sacramentel du frère. Le P.Borys et ses confrères, les étudiants et les professeurs ont parfaitement compris que le mystère de l'autel et celui du frère sont compris à l'intérieur d'un unique mystère, celui de l'amour. Il n'y a qu'un seul et même mystère, celui du frère comme celui de l'autel, parce qu'il n'y a qu'un seul et même amour, soit qu'il unisse les hommes entre eux, soit qu'il les unisse à Dieu, car il engendre en l'homme la même attitude fondamentale de dilection, il procède de la même source divine, et il tend, fût-ce inconsciemment, à la même source incréée. Quel que soit le vis-à-vis humain par lequel il est accueilli, quelle que soit la pureté plus ou moins impure du miroir qui le réfléchit, l'amour est en chacun de nous aspiration à la transparence, besoin d'ouverture décisive et exigence de don gratuit de soi-même. A la surface de l'âme humaine, qu'il se fixe sur Dieu ou sur les autres hommes, l'amour ne procède pas de son fond propre mais de Dieu lui-même. Et, de par soi, il ne tend à rien d'autre qu'à Dieu dont il procède de manière consciente ou inconsciente. Dans ces liturgies du premier lundi de chaque mois à l'Université grégo-catholique de Lviv, il y a l'affirmation très forte, très démontrante que la célébration du mystère de l'autel ne soit jamais introvertie . Cette célébration serait une monstruosité si elle signifiait, si peu que ce soit, adhérence du moi à lui-même, repliement sur soi. Tout au contraire, elle est foncièrement catholique si, par cet adjectif, nous voulons bien entendre, comme dans le symbole dit de Nicée-Constantinople, l'image de la totalité trinitaire en laquelle l'absolue diversité des trois Personnes divines n'a d'égale que leur intégrale unité et leur entière réciprocité. La célébration du mystère de l'autel est le contraire même de la schizoïdie et de la névrose. Célébrer ce mystère de manière authentiquement ortho-doxe , c'est-à-dire selon la juste et droite manière de rendre gloire à Dieu, ce n'est pas le moins du monde vivre absorbé en ses pensées individuelles, voire individualistes, et dans ses sentiments intimes.
Célébrer le mystère de l'autel, c'est respirer le saint Esprit et être vitalement introduit par cette respiration pneumatique dans le mouvement d'amour infini qui, de toute éternité, opère dans l'intimité abyssale de la toute-sainte Trinité, la parfaite et mutuelle pénétration d'amour des divines Personnes dans l'unité absolue de leur essence divine, et qui, par suite, se déploie dans l' économie , c'est-à-dire la dispensation de notre salut, de notre divinisation par le saint Esprit. Ce lundi 13 décembre, dans cette église de Lviv, je ressens fortement combien notre célébration du mystère de l'autel doit être en communion avec le drame et le cri de l'humanité appelant un monde autre. Nos liturgies doivent se situer dans le vif de l'histoire humaine, au cœur de la vie de la cité, en pleine glèbe du monde, dans l'épaisseur du temps et les douleurs de l'Histoire terrestre. Rien de ce qui tisse l'existence humaine – la peur du cancer et du sida ( ce dernier, paraît-il, se développe en Ukraine de façon exponentielle ), l'instabilité affective des couples, l'immigration, le chômage, la mondialisation, l'écologie, le handicap moteur ou mental – ne saurait être étranger à la célébration du mystère de l'autel. Celle-ci est enserrée dans la communion du Dieu trinitaire et entraînée dans la communion du Fils à la condition humaine. La relation du mystère de l'autel à la misère du monde, à la vie commune de l'humanité, à la volonté d'arracher celle-ci à la détresse, est tout à fait fondamentale. Les questions qui angoissent et passionnent les hommes doivent irriguer la pensée et la vie liturgique des chrétiens. Dans la célébration introvertie du mystère de l'autel, le chrétien cède trop facilement à la tentation d'abandonner l'Histoire où s'engouffre brutalement la modernité et il croit ensuite bien à tort n'avoir plus d'autre issue que la crispation intégriste et l'insistance sur le rite.
La célébration du mystère de l'autel n'est vraie, de bon aloi, que si elle porte des fruits dans notre vie séculière, si elle façonne, sculpte notre existence conjugale, familiale, politique, professionnelle, culturelle. Elle ne peut être authentique si nous l'effectuons en séparant, en cloisonnant, de façon nestorienne, d'une part notre vie dans la société sécularisée, et d'autre part, notre expérience déifiante de la lumière que nous affirmons avoir vue en communiant : C'est la vraie Lumière que nous avons vue, l'Esprit céleste que nous avons reçu… Au cours de cette liturgie à laquelle j'assiste ce jour-là en Ukraine, je rends hommage au Recteur de cette Université de protester silencieusement mais de manière exemplaire contre la tentation d'immobiliser la parole liturgique, d'objectiver et de fossiliser le rite. La célébration du mystère de l'autel ne doit pas s'introvertir au point de n'être plus que le refuge de ceux qui ne voient dans l'Histoire que décadence et modernité maléfique. L'être-en-communion liturgique des chrétiens ne saurait, sans trahir son identité et sa vocation, s'évader de la terre, de la cité, des labeurs et des combats des hommes de ce temps. A insister de façon trop unilatérale sur la célébration, nous risquons de céder à la tentation de nous couper des préoccupations sociales des hommes, dégradant le mystère de l'autel en un refuge loin des défis de l'Histoire. Essayer de s'évader de la terre pour trouver Dieu, ce n'est en fait que chercher à s'enchanter soi-même. Le mystère de l'autel ne saurait être, si peu que ce soit, un alibi à l'engagement des chrétiens dans l'Histoire. Sa célébration est bien plutôt appel à une liturgie après la liturgie se déroulant dans l'histoire concrète et tourmentée des hommes. Il faut établir un va-et-vient entre l'autel et le monde.
En effet, être chrétien, c'est croire que Dieu est amour , en ce sens que l'amour est la définition même de Dieu. Dans le Dieu auquel nous croyons, nous, les chrétiens, l'amour n'est pas essentiellement un sentiment, un état de conscience, un phénomène psychologique. L'amour, c'est la réalité même du Dieu tri-unique. De toute éternité, et non point seulement depuis qu'il a créé le monde et les hommes, et quand bien même il ne les eût point amenés à l'existence, depuis toujours le Dieu en trois Personnes est en mesure de conjuguer le verbe aimer à toutes les personnes du singulier et du pluriel. Chrétiens, nous croyons en un Dieu unique qui n'est point pour autant solitaire, en un seul Dieu qui n'est pas seul. De toute éternité, Dieu expérimente l'existence d'autrui, le don de soi infini et absolu de chacune des trois divines Personnes à chacune des deux autres. Seul le christianisme a pensé jusqu'au bout le fait que Dieu est quelqu'un, c'est-à-dire une réalité personnelle. Ainsi donc, le mode d'existence trinitaire, le fait que Dieu ait en lui-même l'expérience de la personne et de la communion d'amour, représente l'unique possibilité de concilier la transcendance absolue du Tout-Autre, sa solitude , pourrait-on dire, et la présence au monde et en l'homme de l'Emmanuel, de Dieu-avec-nous . A l'intérieur de sa propre existence divine, Dieu fait de toute éternité cette expérience parce que de toute éternité, il est Père engendrant son unique Fils à qui il communique la totalité de sa Puissance vitale et divine de Père, la plénitude du saint Esprit.
Célébrer, dans la communion ecclésiale, le mystère de l'autel, c'est célébrer le mystère qui fait que nous sommes tous consubstantiels les uns aux autres en Christ, que nous sommes tous profondément, non point les uns à côté des autres, mais les uns dans les autres. C'est expérimenter la réalité mystérique du Corps du Christ étendu à tous les hommes. Par la puissance du saint Esprit, une seule circulation de vie divine, incréée et infinie existe entre tous ceux qui, par la célébration de ce mystère, s'intègrent au Corps eucharistique du Ressuscité. La célébration du mystère de l'autel qu'au nom du Fils unique-engendré, nous adressons au Père dans le saint Esprit, nous fait entrer en communion avec la totalité du créé. Elle nous fait intercéder pour que tous soient un, en communion d'amour, comme sont Un le Père et le Fils et le saint Esprit, ( la ) Trinité consubstantielle et indivisible. Loin de nous couper du monde et d'autrui, la célébration du mystère de l'autel sauve le monde dont la sainte Eglise est le cœur.
L'être-en-communion de l'Eglise se définit comme la marque de la communion trinitaire dans les relations humaines des disciples du Ressuscité. Et ces relations ne peuvent être que des relations de frères rendus concorporels et consanguins par leur communion au même calice. Soudée en communion, cœur de la grande foule solitaire dans la grande ville anonyme, quand bien même la foule ignore son cœur, la célébration du mystère de l'autel est le lieu où, par excellence, doivent s'effondrer les murs de séparation, les barrières de division, les cloisons de la haine. Si modeste que soit le nombre des concélébrants, la célébration du mystère de l'autel s'effectue dans l'espace de la communion des saints, qui transcende le temps et l'espace, les différences de race et de sexe, d'âge et de classes sociales, de convictions politiques et de culture. C'est la raison profonde pour laquelle il est interdit de célébrer plus d'une liturgie le même jour dans une même église. C'est pour obliger les bourgeois et les prolétaires, les gens de gauche et ceux de droite, les Prix Nobel et les trisomiques à communier au même calice. L'être-en-communion de l'Eglise est le lieu où patiemment, ascétiquement, nous apprenons à passer de la division à l'unité, de l'égoïsme au partage, de la violence à la paix, de la mort à la vie. C'est une sphère d'existence où l'homme parvient à unifier son être personnel, où cessent d'être incompatibles la prière et l'action, l'adoration et l'efficacité, la contemplation et l'engagement dans l'Histoire, le mystère du frère et celui de l'autel
Si nous croyons vraiment que le mystère de l'autel est le cœur du monde, alors nous avons le devoir de tout faire pour qu'à notre échelle, notre célébration des saints Mystères soit le cœur de la cité en laquelle Dieu nous veut : Je ne te prie pas de les enlever du monde, mais de les garder du Mauvais. Ils ne sont pas du monde, comme moi-même je ne suis pas du monde 11... Je ne te prie pas de les enlever du monde…. L'existence chrétienne en tant que mystère de l'autel est consubstantielle à l'existence chrétienne en tant que mystère du frère, et notamment du frère pauvre – pauvre en ressources matérielles, mais aussi pauvre en santé physique ou mentale. Ce sont deux pôles d'une même réalité consubstantielle et indivisible. En cette liturgie, ce matin-là, célébrée dans la plus grande ville de l'Ukraine occidentale, battait véritablement le cœur de la cité.
Les liturgies du premier lundi de chaque mois à Lviv manifestent fort heureusement que nous ne devons pas aimer les autres hommes pour l'amour de Dieu. C'est plutôt à cause de cet amour que nous devons les aimer. Nous ne devons pas aimer Dieu par-dessus nos frères, en quelque sorte, sans égard à ce que nos frères sont concrètement. Tout homme aspire à être aimé pour lui-même. Et c'est bien ce que fait le Christ dans le chapitre 25 du premier Evangile. A ses yeux, dans son cœur, le plus petit 12d'entre les hommes a un prix et un poids infinis, celui d'être une personne créée à l'image des trois Personnes divines et préconstruite pour les épousailles divines avec le Dieu qui est Amour. Le plus petit , c'est ce quinquagénaire dont le quotient intellectuel est très inférieur à la normale, mais qui n'en est pas moins un homme convié par le Père céleste aux épousailles divines. C'est avec les yeux du Christ, c'est avec le cœur même du Christ, que le chrétien doit aimer tout homme en ce qu'il a d'unique au monde, d'irreproductible, d'incomparable, avec tel ou tel visage, telle ou telle qualité, mais aussi tel ou tel handicap , tel ou tel défaut, tare, ou vice. En toute personne humaine il y a une dimension qui transcende radicalement l'humanité, à savoir cette identification du Christ à cet homme.